DEUXIÈME PARTIE
— Des lâchetés ! Ne me devez-vous donc pas une réparation terrible pour louL le iii;il que vous m'avez l'ait? Ma vengeance, quelle qu'elle pût être, ne dépasserait pas les limites de la justice, et j'aurais le droit de vous immoler aux mânes de ma mère, que vous avez tuée.
— Tuée ! C'est moi qui ai tué votre mère à présent ?
— Oui, vous qui m'avez forcé de l'abandonner aux douleurs de l'isolement et aux angoisses de la faim.
— Vous m'obligez à vous rappeler que je vous avais mis à même de pourvoir à ses besoins.
— Elle a deviné d'oii venait ce secours, et elle n'en a pas voulu. La pauvre femme a mieux aimé mourir que de puiser la vie à une source impure ; et, si vous en doutez, complez-le, cet or infâme... le voilà !
Et je lui tendis la bourse.
— Merci, me répondil-eilo d'un air <lé-
daigneux ; je ne reprends jamais mes aumônes.
Cette parole mit le cbmble à ma fureur.
— Ah ! c'est trop! m'écriai-je; il faut que je vous lue !
Je m'élançai d'un bond vers elle, je la saisis dans mes bras et je m'avançai vers la fenêtre pour fa précipiter. Elle était tellement épouvantée qu'elle ne poussa pas un cri, qu'elle ne fit pas un mouvement pour se défendre. Elle était perdue : heureusement pour elle — et pour moi — son père entra.
A la vue de ce vieillard vénérable, qui n'était pour rien dans mes malheurs et que j'allais plonger dans un deuil éternel, ma fureur tomba tout à coup. Je laissai échapper ma victime et je m^arrétai pétrifié.
— Qu'est cela? dit le vieillard en me lançant un regard à la fois plein d'étonnemeht et de courroux.
— C'est monsieur qui devient fou, lui dit sa fille en se hâtant de chercher un
refuge près de lui, et qui veut me tuer sous prétexte qu'il est amoureux de moi.
— Misérable! s'écria le vieillard en agitant la sonnette avec violence.
Je l'avoue , une horrible tentation s'empara de moi : j'eus envie de tout révéler et d'établir le père juge entre sa fille et «loi; mais je réfléchis aussitôt que ce serait là une cruauté inutile. Le baron n'eût jamais consenti à me donner la main de sa fille; et l'eût-il fait, moi, je n'eusse pas coqsenti à donner à une pareille femme le nom sacré d'épouse. Je n'aurais réussi qu'à désoler les derniers jours de ce vieillard en lui montrant l'opprobre assis dans sa maison et l'infamie inoculée à son rang. J'enlcrmai donc ma colère dans mon cœur , et je méloignais en silence , quand les laquais, arrivant en tumulte, me barrèrent le chemin.
— Qu'on me jette cet homme à la porte! cria le baron d'mie voix furieuse.
Les laquais s'avancèrent aussitôt vers moi.
2e, MARCEL.
— 0^'*^'^ lie mo loîiclie pas, m'écriai-je : je sortirai seui.
Les laquais s'ariétèrent incertains.
— A la porte ! à la porte ! à la porte ! cria le baron en trépignant.
Cette t'ois les laquais se jetèrent sur moi : je voulus en vain résister; accablé par le nombre, je fus enlevé de terre et rapidement entraîné. Au moment où l'on me faisait franchir la porte de la chambre, j'entendis Agathe qui disait d'une voix douce :
— Ne lui faites pas de mal ! c'est la mort de sa mère qui lui a fait perdre la raison.
Je fus littéralement jeté dans la rue, et je vis se refermer pour jamais sur moi les portes de cet hôtel où j'étais entré tant de fois en amant heureux.
Il est inutile, mon cher Marcel, de chercher à vous peindre ma rage et mon désespoir. Je faillis devenir fou en effet : les projets les plus étranges, les résolutions les plus insensées occupèrent long-temps ma pensée. Je hënis Dieu de m'avoir fait échap-
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per au suicide. Enfin mes souffrances, devenues non plus légères, mais plus calmes, me permirent de voir clair dans ma destinée. J'avais perdu ma mère et ma foi dans l'amour, deux choses qu'on ne remplace pas. Mon ambition s'était écoulée avec mes affections par les blessures de mon cœur. Je n'avais plus en ce monde rien à faire pour moi. Je résolus de consacrer au soulagement de mes semblables une vie qui ne peuvait plus servir à mon bonheur : je me fi» prêtre.
Voilà mon histoire.
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— Vous avez bien souffert, mon père, dit Marcel après un moment de silence, en considérant le prêtre avec un attendrissement respectueux.
— Oui, j'ai bien souffert, répondit celuici, et je souffre bien encore. Je souffrirai toujours. Les regrets peuvent s'apaiser, mais non les remords. Le souvenir de ma mère est sans cesse présent à ma pensée. La nuit, son fantôme vient s'asseoir à mon chevet et fixer sur mon sommeil des regards désolés; le jour, j'entends sa voix plaintive