‹ Marcel (volume 2)Chapitre 3 sur 128 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

à accomplir envers elle n'eût pas été le premier de mes besoins. Grâce à ce misérable subterfuge, je réussis à conclure avec ma conscience une sorte de trêve, et je trouvai moyen de me soutenir dans ma propre estime, en me soumettant, pour gagner ma vie, à d'humbles et pénibles travaux. J'allais faire, à tant par jour, des recherches dans les bibliothèques publiques pour le compte d'écrivains dont je méprisais l'intelligence, et je copiais des ouvrages que je n'aurais pas voulu composer.

Quoique affranchi pour quelque temps de la préoccupation des nécessités matérielles, je n'en devins ni plus heureux ni plus tranquille : je n'avais fait que changer de tourments. L'inqiiiète violence de mon organisation se fixa tout entière sur un autre objet, qui ne l'avait jusqu'alors sollicitée qu'à de longs intervalles : je devins jaloux.

0 mon enfant ! que Dieu vous préserve à jamais de cet horrible mal de la jalousie !

La vie d'Agathe s'écoulait au milieu des

plaisirs. Quand la journée était belle, elle allait, à de certaines heures, se promener en compagnie de son père ou de sa tante. Couchée au fond d'un brillant équipage qu'entraînaient des chevaux fringants, elle parcourait rapidement les allées des Champs- Elysées et du bois de Boulogne, pendant que d'élégants cayaliers caracolaient autour d'elle. Et moi , humble piéton, perdu dans la poussière que soulevait le passage des riches, je la voyais de loin apparaître et disparaître en même temps comme un songe.

Puis je retournais m'enfermer dans mon étroit et sombre réduit, rêvant à la différence de nos conditions, désespéré de mon obscurité, presque honteux de mon indigence, rongé par l'envie, savourant à loisir l'amertume de mes pensées.

Le soir nous amenait, à elle de nouveaux amusements, h moi de nouvelles douleurs. Caché dans une encoignure , après avoir quelquefois durant une heure reçu la neige et la pluie, j'entendais les portes de l'hôtel

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