‹ Marcel (volume 2)Chapitre 4 sur 128 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

s'ouvrir avec fracas, et je voyais un autre équipage aussi splendide et plus chaud que celui du matin s'élancer avec une avide impétuosité vers quelque fête dont l'infériorité de ma condition m'interdisait l'accès ou vers quelque théâtre dont ma pauvreté me fermait l'entrée; puis je regagnais encore les murs délabrés où m'attendaient, hôtes infatigables, la tristesse et la solitude. Ce qui m'affligeait, vous le pensez bien, ce n'était pas le regret de voir Agathe jouir de biens que je ne partageais pas : — j'aurais voulu pouvoir, en bêchant la terre toute ma vie, lui donner non pas seulement un luxe semblable au sien, mais toutes les maguificences d'une reine ; — c'était la pensée des comparaisons qu'elle pouvait foire h mon désavantage. Je redoutais cette frivolité des femmes qui se laisse séduire h la beauté des apparences ; cette faiblesse qiii ne sait pas défendre contre l'assaut des impressions extérieures et la pression dais habitudes la secrète religion du cœur. Je

craignais qu'Agathe, à la longue, éblouie de l'éclat qui l'environnait, ne finît par me perdre de vue au milieu de l'ombre où j'étais enseveli.

Pendant toutes ces soirées qu'elle passait loin de moi, mille pensées, mille images plus irritantes les unes que les autres venaient assiéger mon cerveau en délire. — En ce moment, me disais-je, en ce moment où je ne songe qu'à elle , où je m'absorbe dans son souvenir, elle m'oublie. Tandis qu'elle, vit en moi tout entier, moi je suis mort en elle. Endormi dans l'ivresse du plaisir, son amour ne la défend plus des indignités de la coquetterie. Elle laisse sans rougir des regards profanes sonder effrontément les mystères de sa beauté; elle danse, elle tourbillonne, elle palpite au bras d'un inconnu; ou bien, après avoir passé de main en main comme un jouet curieux, elle se repose en écoutant les propos d'un fat, et peut-être lui sourit-elle!

J'étais d'autant plus inquiet que j'avais

l'occasion de mesurer moi-même la grandeur et l'imminence du danger.

Le baron recevait régulièrement toutes les semaines et donnait de temps en temps de grands bals. Il avait la bonté de m'inviler à toutes les réunions. Quoique je me reprochasse vivement de tromper la confiance de cet homme vénérable , encouragé par ma folle confiance dans l'avenir, poussé d'ailleurs par un sentiment plus fort que toutes les réclamations de ma conscience , je profitais assidûment de sa bienveillante hospitalité. Je voyais rassemblée dans ses salons une foule déjeunes gens qui joignaient à l'illustration de la naissance et aux faveurs de la fortune une parfaite élégance et une distinction inimitable. L'habitude de la richesse et de la supériorité sociale donne à certains individus une sorte d'aristocratie naturelle qu'il est impossible aux autres hommes d'acquérir. J'aurais trouvé un trésor la veille que je n'aurais pu me procurer, vis-à-vis de ces jeunes gens, l'égalité de l'ap-

parence ; et ce n'était qu'au prix d'un travail fastidieux et d'une sordide économie que je trouvais le moyen de me composer, le jour de mes rencontres avec eux, un extérieur convenable! Et puis mon pauvre nom roturier , qui passait si mal sonnant au milieu des noms les plus retentissants de France, comme le bruit ridicule d'un grelot parmi les fanfares des trompettes! Quelle effrayante inégalité ! Eusse - je été certain de la supériorité intellectuelle et morale que, dans l'exaltation de mon orgueil, je m'attribuais sur mes rivaux, que de chances incontestables de triomphe ne leur restait-il pas!

Une jalousie étrange et désordonnée s'emparait de mon âme, et l'agitait avec d'autant plus de violence qu'elle ne savait où se fixer. Ce n'était pas d'un de ces hommes seulement que j'étais jaloux, mais de tous; tous me paraissaient susceptibles de préférence , sans qu'aucun m'en parût digne. Il me semblait qu'Agathe ne devait rester in-

Page 1