DEUXIÈME PARTIE
VOS joies par l'inutile récit de mes douleurs. Le sort en disposa autrement. Une force secrète et souveraine, providence ou fatalité, je ne sais, nous poussa en même temps l'un vers l'autre, en dépit de tous les obstacles. Votre cœur devina le mien. Vous m'aimâtes, comme je vous aimais. Oh ! quelle joie ineffable inonda ma pauvre âme, qui se croyait vouée à un éternel isolement! Ce fut comme un lever de soleil au milieu d'une nuit qui devait être sans fin. Mais voilà que cet homme, qui semble un démon acharné à ma perte^ non content de tout le mal qu'il m'a déjà fait, après m'avoir privée du bonheur de m'offrir à vous dans toute ma pureté et dans toute mon indépendante, après m'avoir obligée de cacher dans l'ombre un amour que j'aurais été Gère de montrer h la face du ciel , veut encore me priver de mon unique et suprême félicité. Doublement jaloux de nous voir, vous obtenir un amour qu'il n'a pas .su mériter, moi faire éclater, sons votre bienfaisante
OflOO MARCEL.
influence, la sève d'un cœur qu'il Croyait .desséché et déployer toutes les ressources ,,d€ Ja vie là oii il n'avait trouvé que la mort, il :-y.eul,, briser par tous les moyens l'i^venir ^f|p G^te affection mutuelle qui fait. à la fois p,ie désespoir de,. son envie et l'humiliation de son prgjieil. Vous l'avez déjà surpris appelant au secours de sa haine le fanatisme et la; calomnie. Aujourd'hui c'est la délation. Je comiais le comte : il n'y ^ qii'uqe dénonciation en règle qui ait pu le tirer de son indifférence habituelle et lui faire quitter les plaisirs de l'homme à la mode pour les devoirs du xnari. Il vient à nous plein de soupçons et armé de tous les pouvoirs de la société. Il ne faut pas que, de notre côté, nous restions désaraiés devant les dangers qui nous menacent. Je n'ai nulle envie de rendre le mal pour le mal. La vengeance n'est pas dans mon caractère. Je ne yeux rien donner de mon âme à la haine : j'aime mieux la consacrer tout entière à l'amour. Raison de plus pour^bien garder uoti'e afl'ec-
tion. Ne laisoiis que nous défendre, mais défendons-nous vailhunnient. Opposons la prudence à la ruse et la patience à l'opiniâtreté, et nous finirons par triompher. Répondez-moi , Marcel : voulez-vous me seconder de toutes vos forces dans la lutte que je vais soutenir pour notre bonheur à tous deux?
— D!Si>osez de mon existence , Agathe , dit le jeune homme avec enthousiasme, elle vous appartient.
— Je connais votre dévouement, et j'y compte. Mais votre confiance, me la donnez-vous aussi tout entière, sans réserve et sans arrière-pensée?
— Je ne saurais vous la donner, pas plus que je ne me la donne à moi-même. Je sens que votre pensée s'est substituée à la- mienne et que c'est vous qui vivez en moi.
— Ainsi, vous suivez mes conseils?
— Comme mon propre instinct.
— Et (juand je croirai nécessaire de vous demander, ou, si vous le voulez, de vous
commander quelque chose, vous m'obéirez?
— Aveuglément.
— C'est bien. Maintenant je réponds de tout. Soyez tranquille.
— Je le suis. Levez les yeux au ciel, Agathe , et vous y trouverez l'emblème de l'affection qui nous unit. La lune s'avance au milieu du libre espace, poussée, comme un navire d'argent, par le souffle mystérieux de la Providence, et entraînant après elle les flots amoureux de l'Océan qui la suit, sans lui demander où elle va. Ainsi vous marchez enchaînant à vos pas tous les mouvements de mon âme.
— Cher enfant ! dit la comtesse en serrant contre son sein le bras du jeune homme et en levant vers lui un regard humide de larmes.
Ils se promenèrent quelque temps en silence, suivant des yeux sur le gazon la marche oblique de leurs deux ombres réunies en une seule.
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— Pburquoi faut- il que nous mettions nous-mêmes un terme à cette douce ivresse ! reprit la comtesse. Mais la prudence l'ordonne. Il y a déjà trop long- temps que nous sommes ensemble.
— Déjà ! répéta Marcel d'un ton de reproche.
— Vous m'aviez promis la patience.
Marcel se tut. Elle continua :
— Il faut ajourner notre Ijonheur [lour l'assurer. Nous allons nous laisser rejoindre, et nous ne nous parlerons plus tête à tête jusqu'au départ du comte, qui ne peut, du reste, tarder beaucoup, si nous gouvernons bien notre conduite. Dans le cas où un entretien deviendrait nécessaire, laissezmoi le soin de l'amener. En attendant, voici ce que nous avons à faire, et c'est bien simple : prendre vis-à-vis l'un de l'autre l'attitude de l'amitié, et déranger ie moins possible nos habitudes. Vous viendrez me voir tous les jours à la même heure, à une heure où vous serez à peu près sur de ren-
contrer mon mari au château : le matin, par -exemple, après le cjéjeuner. Nous l'habituerons de la sorte à regarder vos visites comme de simples relations de voisinage , comme la distraction de vos journées. Jl me donnera probablement devant vous de grands témoignages de tendresse pour éveiller votre jalousie. Ne tombez pas dans le piège. Je vous ai dit ce qu'il fallait penser de ses belles démonstrations ; voyez-les avec la plus complète indifférence, et vous les ferez cesser. Si mon mari cherche l'occasion de se trouver seul avec vous, s'il vous propose des promenades, des parties de chasse ou de pêche , que sais-je ! prêtez- vous de bonne grâce à ses désirs. S'il vous parle de moi, quoi qu'il dise, laissez-le dire, sans l'approuver ni le contrarier. Il faut faire le vide autour de lui; il se lassera bientôt de s'y agiter. 11 n'aime pas la campagne, et la quittera dès qu'il croira n'avoir plus rien à y faire. Dès qu'il aura repris confiance, il redeviendra indifférent et nous rendra no-