DEUXIÈME PARTIE
tre liberté pour retrouver la sienne. Vous m'entendez bien?
— Oui.
— A propos, vous avez commis ce soir une faute qu'il ne faut plus commettre.
— Laquelle?
— Il a fait la cour à votre cousine pour vous éprouver. Il fallait lui rendre la monnaie de sa pièce, et faire le jaloux. A l'ave-' nir n'y manquez pas.
— Oh! je ne pourrai jamais, dit vivement Marcel. Mentir à ma conscience et tromper celte pauvre Eugénie! oh! je vous en supplie, Agathe, ne me demandez pas cela î
— Si cela vous est trop pénible, n'en [)arlons plus ; mais, pour le reste, vous me promettez de le faire?
— Je vous le promets, quoique...
— Pas de réserve. Promettez.
— Je vous le promets , dit le jeune homme en poussant un soupir qui prouvait
que sa droiture ne se rendait pas sans combat.
— Bien. Maintenant ralentissons le pas et causons de la pluie et du beau temps.
Quelques instants après la comtesse reprenait le bras du commandant et se mêlait activement à la conversation générale. Quant à Marcel , il suivait machinalement la promenade en faisant semblant d'écouter.
Neuf heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on se sépara pour regagner chacun sa demeure.
'Jti
Souniir, c'est savoir, a dit un grand poète. On peut dire aussi, et plus justement encore : Savoir, c'est souflVir. La science ne s'achète qu'au prix du bonheur. Rien de plus douloureux que la première initiation aux mystères de hi vie, lorsque, semblable au héros antique qu'une fatalité invincible conduisait aux enfers, on quitte le champ fleuri des illusions pour descendre dans les arides régions de la réalité.
Marcel resta long-temps sans pouvoir s'endormir, tant sa préoccupation était vive.
Le monde venait de se révéler à lui sous un jour tout nouveau. Ces passions féroces, ces intérêts avides, ces calculs honteux, ces perfidies mesquines, dont il n'avait jamais soupçonné l'existence et auxquels il se trouvait tout à coup mêlé, le jetaient dans un étonnement plein d'épouvante. Comme le chasseur imprudent qui voit se dresser sous ses pas toute une famille de serpents,
il regardait avec un effroi mêlé de dégoût ces fantômes hideux de la perversité humaine qui projetaient pour la première fois leur ombre sinistre sur le rideau sans tache de son imagination. Il se demandait par moments s'il ne rêvait pas tout éveillé, et si ces spectres horribles n'étaient pas les hallucinations d'un cerveau en délire. Il avait besoin de se rappeler les circonstances de la journée pour croire à la vérité de ses souvenirs, et il n'en était que plus triste en reconnaissant qu'il ne s'était pas trompé.
Pris pour juge dans une cause où s' agi-