TROISIÈME PARTIE. âOS
seyant en face de Marcel. Puis il ajouta : Tu es bien décidé?
— Tout à fait.
— Rien absolument ne peut to faire cbanger d'idée?
— Rien.
— Eh bien! j'irai avec toi.
Marcel le regarda avec élonnement.
— Vous voulez venir avec moi, commandant?
— C'est clair. Je sais bien que ce n'est pas amusant, à mon âge, de quitter sa maison par un temps pareil, pour se mettre à courir les grands chemins. Je ne me fais pas non plus illusion sur ma conduite : c'est une campagne absurde que j'entreprends là. Je ne suis pas amoureux du tout, moi, et c'est dur de faire des folies par procuration. Mais, que veux-tu? je ne peux pourtant pas, parce que tu es enragé, te laisser mourir de faim ou de fatigue sur le bord d'une route. Il faut donc que je te donne de l'argent. Alors me voilà ton complice.
Une fois dans la nasse, autant vaut que je m'y jette à corps perdu. Je me connais; je ne pourrais pas m'em pêcher de faire une drôle de figure quand on me parlerait de toi , et l'on verrait tout de suite ce qu'il en est. J'aime donc mieux m'en aller.
— Mais, commandant
— Laisse-moi tranquille. C'est dit, j'irai. Tâche seulement de nous faire revenir le plus tôt possible. Est-ce que nous devons être long-temps?
— Un jour, une heure, le temps de lui dire
— Très-bien!... —Ah! mon Dieu! quelle avalanche ! — Et quand partons-nous?
— Tout de suite, si vous voulez, commandant.
— Non, c'est trop tôt, tout de suite : il faut au moins le temps de faire sa malle. — Qui est-ce qui m'aurait dit?... — Enfin, n'importe. — La voiture de Paris ne part de Saint-Malo qu'à neuf heures. En parlant demain matin k six heures, nous aurons de
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l'avance. Je tiendrai les chevaux prêts. Ainsi, demain, à six heures; c'est convenu.
— Ah ! commandant, comment vous exprimer ma reconnaissance!
— Il s'agit bien de remercîments î Que le diable conlonde ce voyage et ceux qui en sont la cause ! Surtout ne t'avise pas de nous faire découvrir, mille tonnerres! Je ne te le pardonnerais de ma vie.
— Soyez tranquille, commandant.
— Maintenant, va-t'en. Si tu restais trop long-temps ici, cela pourrait éveiller les soupçons. Bonjour. A demain.
— A six heures je serai ici. Merci encore, commandant, merci mille fois!
On se sépara. M. Jacquin, dans la crainte de se trahir, voulut se mettre a l'abri de toute observation, et fit défendre sa porte, sous prétexte d'indisposition. Bien lui en prit; car le curé ne tarda pas à se présenter au Domaine et ne se retira que sur l'assurance positive et plusieurs fois réitérée que le commandant ne voulait recevoir
âÔÔ MARCEL
personne. L'apparition du facteur à Kadoré était un événement trop extraordinaire pour n'être pas remarqué et connnenté. Les commentaires n'étaient pas, au reste, des plus difficiles, grâce aux habitudes expansives du digne messager, qui manquait rarement d'échanger avec les paysans les cancans de l'amitié, tout en vidant une moque de cidre au bouchon de l'endroit. L'abbé Pascal apprit bientôt par la voix publique que M. Jacquin venait de recevoir une lettre de Paris. En toute autre circonstance, il n'eût pas fait attention à une nouvelle aussi insignifiante. .Mais, préoccupé comme il l'était de la situation de Marcel, il soumettait à un contrôle scrupuleux tout ce qui pouvait y avoir le rapport même le plus indirect , de même que le capitaine préposé à la sûreté d'un navire étudie constamment l'horizon et épie les moindres changements de l'atmosphèie. Il connaissait trop bien la comtesse pour ne pas s'en défier j et pensa que cette lettre pouvait