‹ MarcelChapitre 130 sur 155 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

ronné des palmes de la gloire. Puis, aux projets de grandeur succédaient ou plutôt s'associaient les rêves de bonheur. Si une de ces femmes comme il n'y en a qu'à Paris 5 jeunes , belles , élégantes , parfumées , entourées de je ne sais quel charme irrésistible , traînant après soi une sorte d'atmosphère enivrante; si une de ces femmes, égarée par le hasard dans le sombre labyrinthe de nos rues savantes , se rencontrait sur mon chemin, je m'arrêtais soudain, surpris, ébloui, bouleversé, éperdu, et je me mettais à suivre des yeux cette inconnue, réalisation passagère d'un idéal endormi en moi, apparition révélatrice d'un monde plus beau. Elle avait disparu depuis long-temps que mon imagination la suivait encore. Emporté sur les ailes de ma fantaisie . je parcourais, je dévorais les espaces du possible , anéantissant tout obstacle , franchissant toute limite, concentrant im siècle dans une seconde, entassant merveilles sur merveilles , évoquant à la fois tous ^ 19.

les plaisirs, toutes les jouissances, toutes :cs émotions, bâtissant au même endroit et dans le même moment des palais magnifiques et de paisibles chaumières, faisant naître sous mes pas et les blés et les fleurs, arrondissant sur ma tête les voûtes ombreuses des grands bois, étendant sous mes pieds le vert tapis des pelouses, élevant des montagnes, creusant des lacs, faisant mugir des torrents et murmurer des ruisseaux, promenant la femme bien- aimée au milieu de ces créations dont elle était la cause et le but, la sacrant reine de cet univers dont j'étais le dieu, confondant son âme avec la mienne , la plongeant avec moi dans un abîme de sentiments à la fois tendres, violents, exaltés, mélancoliques et rayonnants, percevant l'amour dans tous ses modes, aspirant le bonheur sous toutes ses formes , recomposant sans cesse le poème éternellement nouveau de mon existence , refaisant au gré de mes désirs et le monde, et la vie, et moi-même.

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