‹ MarcelChapitre 131 sur 155 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Mais bientôt un accident vulgaire , le cri aigu d'un marchand ambulant, le choc d'un passant, le bruit d'une horloge qui sonnait pour moi l'heure de quelque consigne laborieuse, venait durement me réveiller de mes songes. Tout cet édifice de chimères s'écroulait en poussière au contact de la réalité, comme une bulle de savon sous le doisçt d'un enfant. Alors ie me trouvais isolé, inconnu et pauvre, n'ayant ni les moyens d'accomplir un seul de mes désirs, ni même l'espoir de tromper mes passions avec l'illusion des tentatives. Il fallait m'occuper uniquement des travaux de ma spécialité, et me consacrer tout entier aux intérêts positifs. Ce n'était pas de gloire et d'amour qu'il s'agissait, mais de pain. Je m'indignais contre ces misérables besoins dont la satisfaction devenait l'unique but de mon existence, et bien des fois, si je n'eusse eu à répondre que de moi , bravant la misère, luttant contre l'impossible, je me serais élancé, tète baissée, dans une autre

VJi MAHCEL.

carrière plus conforino à mes goûts, ou du moins je n'aurais poursuivi dans la mienne que le côté absolu des choses, abandonnant la pratique pour la spéculation et le métier pour la science. Heureux des sacrifices que je me serais imposés, j'aurais immolé avec joie mon corps à mon esprit et à mon cœur, la plus basse partie de mon être à la plus haute, et donné toute mon existence pour quelques années de vie. Mais je n'étais pas le maître de ma destinée ; elle appartenait à quelqu'un de plus important pour moi que moi-même. Le bien-être, le bonheur, le salut de ma mère dépendaient de ma constance. Il fallait me créer une industrie, il fallait me conquérir un état pour la sauver de l'indigence, du désespoir, de la mort peut-être, pour lui rendre une partie de ce qu'elle avait fait pour moi. Cette pensée arrêtait la fougue de mes transports. Ce n'était pas cependant sans m'être livré à de rudes combats que je revenais la raison. Mon âme saignait en proie à de poignants re-

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