‹ MarcelChapitre 134 sur 155 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

la joie suprême du résultat obtenu. Le jour même de mon arrivée, j'allai voir le vieux et digne praticien. Il me reçut à bras ouverts, et, me comblant d'éloges, me fit les plus belles promesses de service. Il tint parole, et, loin d'imiter nombre de ses confrères qui ne voient dans les jeunes gens que des rivaux a combattre, il me patrona comme un fils. Sa fortune suffisait à ses vœux, et son âge avancé commençait à lui faire redouter la fatigue, il résolut de me céder peu à peu la partie la plus pénible de sa clientelle. En conséquence, il m'introduisit dans les maisons riches et pauvres des environs, me disant qu'il était juste que je prisse dans son héritage une part égale des bénéfices et des charges, et me recommanda partout comme un homme qui, malgré son extrême jeunesse, méritait toute confiance. En effet, je n'avais pas encore vingt-trois ans. Mais, par bonheur, la grgivité de ma physionomie et de mes manièr§3 pe faisait paraître plus âgé que je

ne l'étais, de même que l'habiliide du travail, de la réflexion et aussi peut-être de la souffrance avait donné à mon esprit une maturité précoce.

Le succès dépassait nos espérances. Dès la fin de la première année je commençai à gagner assez d'argent pour défrayer la maison et laisser reposer la faible somme qui restait à ma mère. Il est vrai que je faisais un rude et ennuyeux métier. Sans cesse à cheval, je passais mes journées à visiter des malades dans le fond des campagnes, faisant dix. douze et jusqu'à quinze lieues par jour. Quand je rentrais le soir à la maison, j'étais tellement fatigué que je ne pensais qu'à me reposer. Je trouvais à peine le temps d'ouvrir mes livres, et je me voyais par la force des choses obligé de renoncer, et pour jamais peut-être, à ces nobles travaux de l'intelligence qui avaient été le rêve, qui auraient fait le bonheur de ma vie. Parfois je me prenais à maudire cette existence routinière et pour ainsi dire mé-

Page 1