PREMIÈRE PARTIE
fortes bûches et de légères bourrées. Là on causait, en travaillant, les jours où la famille se trouvait seule ; on jouait aux échecs, au trictrac ou au loto, lorsqu'il y avait compagnie. Quant aux cartes , madame Hubert, qui ne pouvait oublier ses malheurs passés, ne voulait pas qu'il en entrât dans la maison. Vers neuf ou dix heures, on faisait la prière et on allait dormir.
Les visiteurs , comme on le pense , n'étaient pas nombreux. Excepté les hôtes inattendus que de rares hasards amenaient à la Maison-Fleurie , on n'y voyait jamais que deux personnes , les deux seules du village qui ne fussent pas des paysans. L'une était le curé , habitant du presbytère ; l'autre le maire , propriétaire de la maison voisine.
Le maire , qui se nommait M. Jacquin , était un homme de cinquante et quelques années, petit, trapu, leste encore , rouge de figure et gris de cheveux. Son teint hâlé, ses longues moustaches rousses et ses épais
sourcils, liabitiiellement froncés, lui donnaieut une apparence dure, résolue et presque f^irouche. Mais, en l'examinant de plus près , on apercevait bien vite , dans ses petits yeux gris et dans les contours arrondis de sa bouche, une expression de douceur et de bonté qui contrastait singulièrement avec son premier aspect. Il était facile de voir sur son visage deux empreintes contraires, celle de l'habitude et celle de la nature. Un bon homme se cachait sous le rude soldat. M. Jacquin avait passé trente ans de sa vie sous les drapeaux. Fils d'un fermier des environs , il était parti à seize ans comme volontaire, lors de la fameuse levée de douze cent mille hommes, qui sauva la France. Il avait fait toutes les campagnes de la république et de l'empire, pendant lesquelles il avait conquis la croix d'honneur et l'épaulette de chef de bataillon. Après Waterloo, il continua à servir, espérant toujours que Napoléon reviendrait.
Mais, en 1823, quand il fut bien sûr que