DEUXIÈME PARTIE. 3i
— Oui, à bientôt j répéta-t-elle sans croire à ses paroles.
Nous nous dîmes vingt fois adieu; quand, obéissant à la voix du conducteur, je commençai à m'éloigner :
— Adieu ! s'écria une dernière fois ma mère , adieu , mon enfant, sois heureux !
Et elle rentra brusquement dans cette maison, hélas ! désormais vide pour elle.
Je montai en voiture. Je trouvai là des gens qui causaient du prix des foins au dernier marché comme de la chose la plus importante du monde, et du bonheur qu'avait eu le voisin de bien vendre ses moutons. D'autres racontaient l'histoire d'un procès pendant entre deux propriétaires, ou supputaient la part d'héritage qui devait revenir à tel ou tel. Personne ne paraissait supposer qu'il pût y avoir d'autre intérêt que celui de l'argent. Il y avait pourtant un jeune homme qui aurait dû partager ma tristesse. 11 était tombé au sort et quittait sa famille pour aller rejoindre son régiment. Mais il t
Mi MARCEL.
avait noyé son chagrin dans l'ivresse, el chantait k tiic-têle, d'un air stupide.
Malheur à celui qui abandonne la maison paternelle ! Comme l'oiseau loin de son nid , il n'aura plus où reposer ses membres fatigués, où réchaulîer ses ailes mouillées par la tempête ! Pour lui, plus de cœur ami qui devine ses pensées, plus de voix qui sache parler ou se taire à propos, plus de main qui cherche la sienne , plus de regard qu'égaie son sourire, plus de front qui se penche sur sa douleur. Il marche au hasard, seul, défiant et renfermé, au milieu des hommes; et, semblable à l'esquif ballotté par les vagues k travers les écueils , il va se heurter partout a la morne impassibilité de l'indifférence publique. Voyageur égaré sur une terre étrangère , il ne peut échanger avec personne les paroles de l'amitié ; car personne ne parle sa langue, et il est obligé de murmurer au fond de son âme l'inutile monologue de sa souffrance. Alors il se rappelle les rapports bienveillants et faciles