PREMIÈRE PARTIE
plus aimable que ce pataud de maire qui m'a jetée dans la crotte; — il t'a, dis-je, sauvé hi vie; il a de beaux yeux et les dents blanches, et ne manque pas d'un certain bagout sentimental , je suis obligée de le reconnaître , quand il parle du soleil et de la lune. Cependant je ne puis croire que tu songes à en faire un amant. Hein ?
— La question est tellement singulière, ma tante, que je ne puis la regarder autrement que comme une plaisanterie; et, en riant tout à l'heure, j'ai répondu.
— Je ne plaisante point , ma chère Agathe, repartit la marquise en dégustant avec solennité un quartier de sa pêche trempé de vin de Bordeaux. Tu es mon unique parente , et j'ai pour toi une affection maternelle. La meilleure preuve , c'est que j'ai consenti à te suivre dans ce désert^ où t'amenait ton imagination fantasque, et à braver, outre les fatigues d'une longue route, les ennuis d'un séjour sauvage. A ton âge, dans ta position, et jolie comme tu l'es, lu
ne pouvais convenablement voyager seule.
Il le fallait un mentor, ou au moins, puisque le mentor le fait sourire , un chaperon. Je me suis sacrifiée à Ion salut; je ne te le reproche ni ne m'en glorifie : j'ai fait mon devoir, et voilà tout. Mais c'est bien le moins qu'ayant accepté, — ou, si tu l'aimes mieux , car je ne veux point te contrarier, m'étant imposé cette charge , — c'est bien le moins, ce me semble, que je te serve à quelque chose. Or, je crois devoir l'éclairer sur ta situation présente. Si tu n'y prends garde, cette aventure finira mal. Ce jeune homme deviendra à coup sûr , s'il ne l'est déjà, amoureux fou de toi. La reconnaissance, sa jeunesse, le manque de distractions , pourraient te rendre par trop indulgente à son égard, et l'amener, petit à petit, qui sait? à oublier tes devoirs. — Oh! entendons-nous bien; je ne veux pas te faire de morale absurde , et, parce que je suis vieille, je n'oublie pas qu'on peut être jeune. Je reconnais que la conduite de ton