PREMIÈRE PARTIE
mari te donne droit à quelque liberté. Il court de son côté, et il aurait mauvaise façon à t'empêcher d'aller du tien. Aussi n'est-ce que sur les circonstances , et non sur le fond même de l'affaire en question, que j'ai quelques observations à te soumettre. Si je te voyais disposée à former une liaison convenable, avec un homme de ta sorte , ayant du monde et connaissant les bienséances, je ferais, bien entendu, semblant de ne pas m'en apercevoir, et je n'userais de ma position près de toi que pour t'aider à sauver les apparences. Mais point. L'individu dont il s'agit se trouve dans des conditions détestables. Il est trop jeune d'abord, conséquemment naïf, mais d'une naïveté fabuleuse; ensuite il appartient à une famille de petites gens, oii les idées sont aussi mesquines que les revenus. Sa fortune ne iui permet pas d'aller à Paris partager avec toi les plaisirs coûteux de l'hiver, sa naissance lui interdit l'entrée de ta société; n'y eût-il pas ces empêchements
majeurs, son ignorance totale de la vie lui ferait commettre mille gaucheries funestes. Il ne faut donc point penser à une liaison sérieuse et durable. Quant à t'en amuser seulement pendant les quelque six semaines que tu comptes passer ici, cela a plus d'un inconvénient. Le chapitre des passe-temps est difficile et dangereux. Je ne conseillerai jamais qu'à une femme d'un certain âge et déjà compromise de mener ainsi l'amour au galop, quoique la chose soit du reste assez amusante , et de changer d'amants en même temps que de séjours , à la manière des officiers de garnison. En aucun point tu n'en es là. Et fusses-tu décidée k entrer dans cette épineuse carrière, je chercherais encore à te détourner de ce monsieur Marcel , toujours à cause de sa jeunesse et de sa bourgeoisie. Les tout jeunes gens s'attachent d'une manière déraisonnable et frénétique à l'objet de leur premier amour; et les petites gens, quand ils ont une fois goûté d'une grande dame, n'en veulent plus