PREMIÈRE PARTIE. «SlS
autres , plus malheureux encore , puisqu'ils n'ont pas de compensation à leur sacrifice, attachés pour jamais à la glèbe de leur pauvreté, le corps penché sur le dur sillon d'où ils tirent à grand'peine le pain de chaque jour , doivent, sous peine de mort, détourner les yeux de toutes les séductions, fermer l'oreille à tous les enchantements, étouffer les plus doux instincts du cœur, et jeter le bonheur dans le gouffre des nécessités. Pour vivre, ils sont, selon l'éloquente expression du poète latin, condamnés à perdre les raisons de vivre.
Les circonstances de temps, de lieux et d'entourages, quoique moindres en ellesmêmes, ont cependant aussi une grande importance. Le séjour des villes, qui offre tant de facilités à la galanterie, est peu propice à l'amour, qui s'y trouve sujet à mille contrariétés, soumis à mille servitudes, exposé à mille dangers. C'est d'abord la difficidté de se rencontrer , de se voir longuement, de se parler en liberté; ce sont
les charmes de l'imprévu qui disparaissent de la vie en même temps que les douceurs de l'intimité. Les individus, entassés les uns sur les autres dans d'étroits espaces, se heurtent, se gênent, se surveillent sans cesse. La famille, parquée et murée dans d'infranchissables limites, devient une sorte de couvent dont tous les membres exercent, les uns à l'égard des autres, un espionnage involontaire et fatal. Autour, il y a les commentaires du voisinage; au-dessous, les dénonciations des subalternes; plus loin , le monde dont Tasile ne s'achète qu'au prix d'un malveillant contrôle. L'amour trouve partout des ennemis, des complices nulle part. Il a à lutter contre ceux même qu'il tente, et n'entre dans les cœurs que de vive force. Sous le coup de tant de regards que l'on sent braqués sur soi , au bruit de toutes ces voix qui vous avertissent de chaque faux pas, on ne peut s'oublier un instant soi-même ni se laisser aller à aucun égarement involontaire. Toutes les pentes
sont trop bien éclairées pour qu'on y puisse glisser par mégarde. Il faut le parti pris d'une passion héroïque , ou le savoir-faire d'une corruption profonde, pour se hasarder dans ces avenues de la passion hérissées de tant d'obstacles et occupées par tant de sentinelles ennemies. Et, quand on a osé, malgré tout, s'élancer vers l'amour, quand on a eu la force de franchir les abîmes qui vous en séparaient, quand on a réussi à conquérir cette toison d'or gardée par les implacables dragons de la morale, on n'est pas encore à moitié de son entreprise, et le plus difficile reste à faire. Il s'agit, en effet, de veiller sur cette conquête qui vous a coûté tant de peines, tant de périls, et peut-être l'honneur. Que de choses à éviter alors et à craindre ! Tout vous menace à la fois de toutes parts. Le présent tremble sans cesse pour l'avenir, et votre bonheur n'est qu'une longue inquiétude, interrompue ça et là par de courtes ivresses. Vous avez contre vous les rivalités envieuses qui rôdent , guettant l'instant
propice pour frapper, cherchant de Tœil la place de la blessure, vous excitant à l'imprudence , appelant la plainte , vous torturant tour à tour par de menteuses révélations ou des consolations perfides, infatigables à l'attaque, changeant perpétuellement de manœuvres, constantes seulement dans leur envie de tuer; puis les indifférents, qui vous font par imprudence autant de mal que les haineux par méchanceté, et jettent, sans y faire attention, une étincelle sur une traînée de poudre : l'objet aimé lui-même, qui se laisse tour à tour égarer par son ignorance ou par sa faiblesse , et compromet sa fidélité dans les distractions , comme si la passion ne devait pas se suffire h elle-même et n'était pas à elle-même son but et son moyen , sa cause et son aliment; vous enfin, vous, votre plus grand enneoii ; vous qui, plus faible que le faible objet de votre incessante préoccupation, plus imprudent que l'indifférence, plus féroce que l'envie , vous jetez à plaisir dans