PREMIÈRE PARTIE
En grandissant, Eugénie, sans rien perpre de sa gaieté , montrait une sensibilité de plus en plus vive, et qui menaçait de devenir extrême. Quelquefois, elle éclatait brusquement en larmes et en sanglots, sans que l'on pût deviner pourquoi. Sa mère finit pourtant par remarquer que c'était toujours à propos d'un mot qu'elle croyait blessant pour son cœur, ou d'une action qui lui semblait prouver de l'indifférence. Ce qui la confirmait dans cette idée , c'est qu'Eugénie, dont l'humeur était égale et tranquille vis-à vis de tout le monde , n éprouvait de ces violentes secousses qu'auprès d'elle ou de son cousin. Craignant qu'une telle impétuosité de sentiments, si on la laissait se développer librement , ne devînt un jour funeste , elle fit à sa fille de douces remontrances, et la pria de ne plus s'abandonner à ces accès qui compromettaient à la fois sa santé et la tranquillité de ceux qui l'aimaient. Eugénie, passionnée
comme son père , avait toute la fierté, toute
la t'ermelé de sa mère. Elle promit de se contenir et tint parole; mais dès lors son caractère commença à changer. Elle calma peu à peu sa vivacité primitive , et finit par devenir sérieuse et réservée; elle s'habitua même à maîtriser tellement ses émotions qu'il devint impossible de rien lire sur le masque impassible de sa physionomie. Madame Hubert n'aurait pas voulu une révolution aussi complète , et n'en vit pas les progrès sans inquiétude , sachant bien que les sentiments comprimés n'en éclatent qu'avec plus de violence ; mais elle se rassurait en pensant qu'aucun malheur ne menaçait sa fille 5 et que l'avenir ne devait pas apporter d'aliment à son excessive sensibilité.
Les impressions, aussi fortes chez Marcel que chez Eugénie, se manifestaient d'une manière toute différente. Autant l'une était concentrée, autant l'autre était expansif. C'était une fougue effrénée. Les sensations étaient aussitôt exprimées que ressenties ,