PREMIÈRE PARTIE
les désirs aussitôt réalisés que conçus. Étaitil joyeux? il chantait. Mécontent? il criait. Pour triste, il ne l'était jamais et ne savait pas pleurer. La force et Farde nr de son tempérament ne donnaient prise ni à l'a battement ni à l'ennui, et, grâce à sou bon cœur et a son caractère confiant , il ne pouvait s'imaginer que quelqu'un voulût lui faire de la peine. Il avait toujours été trèsétonné de voir pleurer Eugénie , et , après lui avoir inutilement donné , en manière de consolation , un gros Hbaiser sur chaque joue , il restait debout à la regarder, tout ahuri et ne comprenant pas qu'elle pût encore avoir du chagrin.
Il avait pour madame Hubert une affection sans bornes , et continuait de l'appeler sa mère , quoiqu'il sût bien qu'elle n'était que sa tante. Tant qu'il se trouvait sous ses yeux, il se modérait pour ne lui causer ni peine ni inquiétude; mais, une fois livré à lui-même, il devenait un vrai diable. Sautant les haies et les fossés, franchissant les
murs, grimpant sur les arbres et les rochers 5 nageant par la tempête comme par le calme , bravant tout pour une fleur qu'il voulait porter à sa mère, pour un nid dont il destinait la surprise à sa cousine , pour le plaisir même de la bravade , il allait toujours , sans s'inquiéter ni des égratignures, ni des chutes , ni même de la mort.
L'indomptable pétulance de son neveu , qu'elle n'avait pas non plus cessé d'appeler son fils, tenait la "pauvre femme dans des transes perpétuelles. Quand elle le voyait rentrer, le front humide de sueur ou la chevelure ruisselante d'eau , les vêtements en désordre , couvert de poussière , souvent déchiré , parfois légèrement blessé , elle commençait toujours par lui faire de vifs reproches ; mais le coupable plaidait sa cause avec des raisonnements si singuUers, des excuses si charmantes , des caresses si cordiales :, qu'il faisait bien souvent rire le juge au milieu de ses larmes et finissait in-