‹ MarcelChapitre 89 sur 155 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La marquise ne put continuer sa phrase, et partit d'un grand éclat de rire.

— Il est possible, reprit Agathe d'un air piqué, que cela vous paraisse très-risible; mais je vous assure que cela ne m'a pas produit le même effet , et j'aurais donné tout au monde pour éviter une pareille entrevue.

— Pardon, mon cher cœur, je ne voudrais pas te faire de peine; mais c'est une chose si singulière que cette présentation !

Malgré les regards courroucésde sa nièce, la marquise eut bien de la peine à retenir un nouvel éclat de rire; mais elle se remit bien vite et reprit :

— Comment s'imaginer que tu le retrouverais ici, vêtu d'une soutane? Je conçois bien que ta aies été saisie. L'as-tu reconuu tout de suite?

— Oui, quoiqu'il soit bien changé, incroyablement changé.

— Et lui?

— Il est impossible qu'il ne m'ait pas reconnue aussi. D'ailleurs, on lui avait dit

mon nom. Cependant, sa contenance était tellement calme , son visage tellement impassible, que j'ai nn instant douté s'il n'avait pas totalement oublié le passé.

— Oh ! ces choses-là ne s'oublient jamais,

— C'est ce que je me suis aussitôt dit, et j'ai cherché quelle pouvait être la raison de sa conduite vis-à-vis de moi. Deux idées se sont en même temps présentées : ou il a voulu me faire comprendre qu'il avait, suivant l'expression de l'Église, complètement dépouillé le vieil homme, et qu'il n'y avait plus rien de commun entre ses sentiments d'autrefois et ses pensées d'aujourd'hui

— Crois-tu cela? crois-tu qu'en effet il ne t'aime plus?

Il y a dans le cœur des femmes une indestructible vanité qui ne leur permet pas de croire que l'homme auquel elles ont inspiré une grande passion puisse jamais cesser de les aimer. Agathe répondit de l'air le plus convaincu, en personne sûre de son fait :

Page 1