EUPALINOS LA SOIRÉE AVEC M. TESTE
Un prince de l'esprit s'avance : les seigneurs de moindre importance attendront. Il y a si peu d'espoir de trouver du nouveau ou seulement de l'orthographe dans le fatras de la littérature romanesque, qui ressemble de plus en plus à la camelote des grands magasins de confection, avec exposition de printemps et d'automne en vue des prix ! Une irrésistible curiosité m'a fait tout lâcher pour saisir avidement cet Eupalinos, qui m'apportait une chance de ne pas m 'ennuyer, et m'intriguait comme l'entrée en scène de quelqu'un qui aura peut-être quelque chose à dire. Depuis sa réapparition littéraire, après vingt ans de retraite et de silence, l'auteur ressuscité de la Jeune Parque et de Charmes ou poèmes, de la Soirée avec M. Teste et de V Introduction à la méthode de Léonard
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de Vinci, s'est placé au premier rang, en deux ou trois ans et quatre ou cinq ouvrages assez courts, comme le plus intellectuel des poètes de ce temps et le plus poète parmi ceux d'aujourd'hui qui pensent. Il n'est rien au monde que je préfère à cette alliance de nos deux principales raisons de vivre, qui, à les bien prendre, n'en font qu'une, malgré la prédominance chez tel rimeur ou tel philosophe de l'un ou l'autre de ces éléments inséparables dans leur principe. M. Paul Valéry lui-même a dû les séparer un peu dans son œuvre, à cause des strictes exigences du lyrisme contemporain et des meilleures facilités qu'offre la prose à certains exposés théoriques. C'est pourquoi il nous donne cette fois non un poème, mais une suite de dialogues à la manière de Platon — luimême éternel modèle de cette union du génie poétique avec la plus profonde philosophie.
Mallarmé, l'un des maîtres de M. Paul Valéry, avait longuement médité sur la danse, à l'époque des fameux ballets de l'Eden. En quelques pages recueillies au volume des Divagations, il signalait le caractère /«-individuel et emblématique de la danse, « écriture corporelle », signe, hiéroglyphe, résumant les aspects élémentaires de notre forme... Dans le premier des deux dialogues qui composent le présent volume, Y Ame et la danse, M. Paul Valéry n'y contredit point, mais traite le sujet avec plus d'ampleur et
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des points de vue originaux. Après un banquet, Socrate assiste à un ballet, avec son ami Phèdre et le médecin Eryximaque. Ils s'y plaisent, et ils dissertent. Leur plaisir s'exprime en petits morceaux descriptifs vraiment exquis. « Elle semble d'abord de ses pas pleins d'esprit, dit Phèdre, effacer de la t^rre toute fatigue et toute sottise... Et voici qu'elle se fait une demeure un peu au-dessus des choses, et l'on dirait qu'elle s'arrange un nid dans ses bras blancs... Mais à présent ne croirait-on pas qu'elle se tisse de ses pieds un tapis indéfinissable de sensations ?... Ces deux pieds babillent entre eux, et se querellent comme des colombes ! Le même point du sol les fait se disputer comme pour un grain...» Et, se demandant comment cette fille si frêle et si fine, avec cette tête si petite et serrée comme une jeune pomme de pin, peut enfermer en elle un tel monstre de force, de précision et de promptitude, Socrate s'écrie : « Hercule changé en hirondelle, ce mythe existe-t-il ? »
Puis, la question se posant de savoir ce que représente cette danseuse : « Nulle chose, cher Phèdre. Mais toute chose, Eryximaque », répond Socrate qui résoud ainsi le désaccord des deux autres par une synthèse supérieure, et plus générale encore que celle de Mallarmé. « Aussi bien l'amour comme la mer, ajoute-t-il, et la vie elle-même, et les pensées... Ne
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sentez- vous pas qu'elle est l'acte pur des métamorphoses ? » Ainsi, comme on va le voir, la danse symbolise l'effort pour remédier à l'ennui de vivre, que Socrate définit fort bien, encore qu'à mon avis il en donne une explication ou, comme disent les médecins, une étiologie contestable. D'après lui, ou plutôt d'après M. Paul Valéry, qui fait de lui son porteparole avec une liberté dont Platon a donné l'exemple, cet ennui parfait, ce pur ennui, qu'il ne faut pas confondre avec les ennuis ou les chagrins résultant de l'infortune ou de l'infirmité, n'a d'autre cause que la clairvoyance du vivant et n'est en soi que la vie toute nue, quand elle se regarde clairement. « Rien de plus morbide en soi, de plus ennemi de la nature, que de voir les choses comme elles sont. Une froide et parfaite clarté est un poison qu'il est impossible de combattre. Le réel à l'état pur arrête instantanément le cœur... » On reconnaît ici une idée chère à M. Paul Valéry, et qui ne se laisse pas réduire à celle de Pascal sur la nécessité du divertissement. Pour Pascal, il s'agit de nous arracher à l'obsession de notre destinée. Pour M. Valéry, c'est la simple conscience de l'être qui est funeste ; il nous a montré en M. Teste une intelligence supérieure que sa supériorité même stérilise et mène au mépris de tout ; et dans le Serpent on se rappelle cette invocation :
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Soleil, soleil !... Faute éclatante !
Toi qui masques la mort, Soleil... Tu gardes les cœurs de connaître Que l'univers n'est qu'un défaut Dans la pureté du Non-Etre !
M. Teste ne tombait pas dans l'illusion du Créateur — « Cieux, son erreur ! Temps, sa ruine ! » — et savait que toute réalisation est une déchéance. Le taedium vitae viendrait d'avoir compris que l'existence vaut moins que le néant... C'est possible : je veux dire que ces valeurs de M. Paul Valéry se font admettre à la rigueur, d'un point de vue hautement métaphysique ; mais ce pessimisme bouddhiste n'a pas cours en Occident, sauf quelques exceptions, et le cas ordinaire demeure plus modeste. Les hommes de nos races ont naturellement le goût de la vie, et s'ils s'en dégoûtent parfois, ce n'est pas qu'ils en percent la vanité, mais qu'ils n'ont plus le pouvoir d'en sentir la saveur : infirmité morale analogue à celle de l'estomac qui refuse les aliments sans en nier l'attrait toujours efficace pour les organismes sains. C'est pourquoi le vulgaire a besoin de plus de divertissements que les esprits curieux, qui ont plus d'appétence et s'intéressent à plus de choses.
D'ailleurs, tout est dans tout — et réciproquement, comme disait d'une façon si plaisante Adrien 47
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Hébrard. Je veux bien que l'ivresse la plus propre à combattre cet ennui et son plus sûr dérivatif (puisqu'il n'y a point de remède complet, d'après Eryximaque), ce ne soit ni le vin, ni les passions, mais les actes et les mouvements dont la danse est le type, parce qu'ils nous arrachent à nous-mêmes, nous diversifient et tirent de nous comme un feu d'artifice magique. Le Socrate de M. Paul Valéry dit là-dessus des paroles très justes et très belles. La danse est comme une flamme, un fluide enchanté que la salamandre secrète elle-même, et qui la protège comme Brunnhild contre la médiocrité importune ; en dansant, on cesse d'être clair pour devenir léger ; on réussit à différer indéfiniment de soi-même ; le corps remédie à sa fastidieuse identité par le nombre de ses actes ; il éclate en événements. (Et l'âme elle-même, qui voudrait rechercher méthodiquement le divin, n'est peut-être capable pareillement que d'avoir des éclairs, de tenter des bonds désespérés hors de sa forme.) Asile, ô tourbillon ! La danse est le parfait symbole des prestiges par où notre activité supplée à la misère de notre fonds. Soit ! Et c'était aussi l'avis de Zarathustra le danseur. Mais je ne puis m'empêcher de trouver l'antithèse un peu factice, puisque cette activité féconde ou du moins palliative nous est donnée, au moins à l'état virtuel, par la nature, en
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dehors de laquelle, pour nous ici-bas, il n'y a rien. L'homme avec ses biens et ses maux, ses facultés de rechange et de tous les jours, en fait intégralement partie et n'est pas un empire dans un empire, a dit Spinoza. Il le disait contre la liberté métaphysique. Mais en l'acceptant même, on voit qu'elle fournit seulement la contingence limitée aux choix, et non point de créations ex nihilo. Enfin de cette universalité complexe de la nature, qui contient l'excellent et le pire, le poison et l'antidote, il faut conclure également contre l'optimisme radical et le pessimisme absolu, dont l'antinomie peut se résoudre par le devenir et le progrès, ou simplement par une sagesse à la Montaigne ou à la Renan, mêlée d'admiration et de critique, d'amour et d'ironie... Je reconnais que plus d'un abonné de l'Opéra s'étonnera peut-être de telles réflexions suggérées par un ballet à M. Paul Valéry et à moi-même à propos de sa philosophie de la danse. Mais voyez l'aphorisme précité d'Adrien Hébrard.
Eupalinos, ou l'architecte, nous conduit au séjour des ombres, où s'entretiennent celles de Phèdre et de Socrate. Le sujet est l'opposition du connaître et du construire : vaut-il mieux être artiste ou philosophe ? Phèdre parle d'un sien ami, l'éminent architecte Eupalinos, qui mettait son art au-dessus de tout. Phèdre se souvient d'avoir gagné son cœur en
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comparant un petit temple, œuvre d'Eupalinos, à une jeune fille que celui-ci avait aimée, et à un chant nuptial. Cet architecte divise les édifices en trois classes : ceux qui sont muets (les maisons quelconques) ; ceux qui parlent (dont l'aspect indique bien leur destination) ; ceux qui chantent, dont la beauté ravit l'âme comme une musique. Eupalinos et Phèdre connaissaient déjà les analogies de la musique et de l'architecture ; nous aussi, notamment par Hegel et Taine. Accorderons-nous à Eupalinos et à M. Paul Valéry d'exalter ces deux arts aux dépens des autres, et de proclamer l'architecture le premier de tous ? Si admirable soit-elle assurément, j'aperçois quel^ ques difficultés. Les deux plus beaux moments de l'architecture ont été l'âge classique athénien et... notre moyen âge. Si l'une de ces périodes est la plus pure gloire de l'esprit humain, que dire de l'autre ? La réunion de l'utilité, de la beauté et de la solidité, célébrée par Eupalinos, ne me convainc pas, car l'utilité n'est pas un élément esthétique (voyez Kant : l'art est désintéressé), et les monuments n'ont qu'une solidité toujours précaire, par la faute des fanatiques et des vandales, il est vrai, non par celle des bons architectes ; mais le résultat est le même. En faveur du couple musique-architecture, on fait valoir que ces deux arts n'opèrent pas sur le monde des apparences, mais révèlent la réalité profonde, le
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monde invisible des rapports et des lois (ce qui est du Schopenhauer traduit en Taine ou en Hegel). Les figures par lesquelles l'architecture et la musique rendent sensibles ces lois générales, ce ne sont point des imitations réalistes, mais des créatures directes de l'esprit. Tout cela est entendu. Mais si les moyens d'expression de ces deux arts sont plus originaux, ils sont plus vagues. Et malgré tout leur charme puissant ou enivrant, je persiste à croire, avec Hegel, que le premier et le plus complet des arts, c'est la poésie, qui peut être construite comme un temple, qui doit être musicale comme une symphonie, en qui les lois et rapports invisibles se traduisent donc aussi et peuvent être considérés à part, qui a enfin et en outre l'avantage de la précision et de la variété. Pour la durée, nous possédons quelques tragédies d'Eschyle et de Sophocle in extenso, et tout Platon (voire un peu plus, disait Henri Weil) ; mais le Parthénon est à moitié par terre, et indignement pillé. Ce que je retiendrai de la doctrine d'Eupalinos, c'est la nécessité d'une qualité architecturale dans tous les arts : celle qu'en terme d'école on appelle la composition. Mais aucun d'eux ne peut se passer non plus d'une qualité poétique.
Les discours de Phèdre tendent donc à établir la supériorité de l'art en général, et de l'architecture en particulier. Socrate, à qui il reproche de vouloir
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toujours tout tirer de lui-même, se défend un peu» Il s'étonne que des hommes intelligents aient besoin de formes et de grâces corporelles pour atteindre leur état le plus élevé. A Phèdre déclarant que rien de beau n'est séparable de la vie, Socrate oppose la notion d'une beauté immortelle, mais Phèdre combat la théorie platonicienne des idées ou archétypes sacrés et transcendants, dont les beautés terrestres seraient les copies ou les reflets ; il la juge trop simple et trop pure pour expliquer la diversité de ces beautés d'ici-bas, les variations des jugements et des préférences, l'effacement de tant d 'œuvres qui furent portées aux nues... Evidemment, la théorie de Platon n'est qu'un mythe, mais les objections de Phèdre ne me semblent pas décisives. Car ces beautés précaires» caprices de la mode, ne sont point justement des beautés vraies et conformes aux idées suprasensibles. Et c'est précisément cette vérité que Platon représente par ce symbole, qui contredit un excès de relativisme aboutissant à la déliquescence anarchique et à la négation du goût... Socrate continue de résister. Il remarque que le langage est constructeur aussi, par exemple dans la géométrie, dont il est la base, et qui par l'application de l'algèbre, ou analyse, arrive à des actes de pensée pure, construisant ou enrichissant l'étendue sans intervention de figures ni d'aucun élément visuel. Socrate pourrait ajouter que
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cette constructivité spéculative et immatérielle n'appartient pas seulement à la mathématique, mais éminemment aussi aux systèmes de philosophie. Il observe que l'homme fabrique par abstraction, puisque l'art considère seulement certaines propriétés des objets qu'il emploie comme matériaux, tantôt la couleur, tantôt la densité, etc., tandis que la science ou philosophie considère toutes les propriétés de tous les objets. D'où il suit que dans les ouvrages des hommes pratiques l'ensemble est souvent plus simple que les parties : par exemple dans l'alignement et la manœuvre d'un bataillon, où parmi les soldats peuvent se trouver des Socrates et des Phidias, dont le stratège n'utilise évidemment pas toutes les aptitudes (pas plus que l'architecte, toutes celles des pierres ou des arbres dont il fait servir le bois à son dessein). L'homme qui vit, praticien ou artiste, n'a pas besoin de toute la nature. Le philosophe est celui qui ne néglige rien. L'homme ne peut agir que parce qu'il peut ignorer et se contenter d'une connaissance partielle, tandis que le philosophe aspire à la connaissance totale. Il est donc permis d'hésiter entre le construire et le connaître. Il faut choisir d'être un homme ou un esprit.
Et l'on peut croire un instant que Socrate se loue du choix qu'il avait fait en son vivant. Mais voici qu'il regrette finalement de n'avoir pas adopté l'autre
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parti, de n'avoir pas été artiste et surtout architecte. M. Paul Valéry le pousse de la position de Hegel à celle de Schelling, qui, lui, contrairement à son illustre rival, plaçait l'art au-dessus de la science ou philosophie, y voyant même un moyen de connaissance supérieure et vraiment religieuse, par ce qu'il appelait l'intuition intellectuelle. Le Socrate de M. Paul Valéry se met, si l'on peut dire, à faire du Schelling éperdument, et à professer qu'on ne cherche pas utilement Dieu dans les seules pensées, mais qu'on a plus de chance de le trouver dans les actes, notamment dans l'imitation de son acte essentiel, c'est-à-dire dans l'art, qui est ce qui ressemble le plus à la création divine, puisque l'artiste serait Dieu pour son ouvrage, si celui-ci était conscient. Et cela non plus ne me persuade pas. Je crois bien qu'il y a du divin immanent dans le génie de l'artiste et dans ses chefs-d'œuvre, dont la contemplation nous le laisse entrevoir, mais plus mêlé que dans la pensée pure et la recherche de la vérité en soi. Ce qu'il y a de plausible dans cette métaphysique ou religion esthétique, c'est que l'art étant beaucoup plus avancé que la science ou philosophie (laquelle ne s'achèvera probablement jamais, certainement jamais d'après les sceptiques et les criticistes), il est prudent de ne pas lâcher la proie de la connaissance artistique, approximative, mais tangible et délectable, pour
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l'ombre d'une connaissance pleinement intellectuelle et qui serait parfaite, mais qui nous fuit. La supériorité de l'art, ce n'est pas une victoire, c'est un pis-aller, — avec de larges compensations.
Je ne puis vous dissimuler que le volume de M. Paul Valéry est d'une lecture un peu difficile (vous ne l'avez peut-être que trop deviné à travers ce compte rendu). Mais c'est un livre d'une élévation, d'une richesse et d'une beauté qui valent bien quelque effort. Il en faut toujours pour l'ascension des cimes ; on est payé par la pureté de l'atmosphère et la grandeur du spectacle.
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M. Paul Valéry, grand poète et profond essayiste, réunit en un volume, qu'il intitule Variété, quelques études critiques, en prose, d'abord parues sous diverses formes, et dont je vous ai déjà signalé la plupart. Quelques-unes, nouvelles pour nous, seront lues avec un intérêt de curiosité supérieur à celui qu'excitent les meilleurs romans ; et peut-être ne fera-t-on guère moins de découvertes en relisant les autres. Lecture parfois un peu difficile, j'en conviens ; mais le fonds est riche, et l'effort toujours récompensé.
La Crise de V esprit a été insérée en 19 19, en anglais, dans VAthanceum de Londres, et complétée par une conférence sur le même sujet, faite en 1922 à l'université de Zurich : car la renommée de M. Paul Valéry, quoique relativement récente, a déjà passé
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nos frontières... Cette crise de l'esprit dont il s'inquiète, c'est celle qui résulte de la guerre de 1914. Nous savons maintenant que nos civilisations sont mortelles. Nous savions, théoriquement, que des civilisations antiques étaient mortes : Elam, Ninive, Babylone. Nous avons eu la sensation directe de cette fragilité, et que la nôtre n'y échappe pas. Ce qui ajoute au scandale, c'est que des mérites certains ont amené cet affreux péril. « Les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l'oisiveté jamais n'a créé de vices... Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d'hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, êtes-vous suspects ? » Peut-être objecterez- vous que si « le travail consciencieux, l'instruction la plus solide, la discipline et l'application la plus sérieuse » existaient, en effet, chez le peuple allemand, et si ce sont bien là des qualités morales, une moralité plus complète aurait interdit de les « adapter à d'épouvantables desseins ». Je le crois, et même qu'une intelligence plus lucide y eût suffi. M. Paul Valéry l'accorderait peut-être, mais si la paix entre peuples civilisés est leur plus sûr intérêt et leur premier devoir, cette conception n'en a pas moins été flétrie sous le nom de pacifisme par les prêcheurs d'autres vertus qu'ils proclamaient
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plus hautes (tiber ailes) . De sorte que c'est bien par bonne volonté et moralité convaincue que les peuples ont pu mettre la civilisation en péril de mort, et la remarque de M. Paul Valéry subsiste.
Maintenant, lui que « les choses du monde n'intéressent que par rapport à l'intellect » — et ce qui m'étonne toujours, quant à moi, c'est qu'on puisse s'y intéresser à d'autres points de vue — il se demande si, après ce terrible ébranlement, l'Europe conservera sa prééminence. La science, née en Grèce, a été développe par l'Europe, et par elle exclusivement ; d'autres peuples ont eu des arts, mais seulement des embryons de science, jamais le véritable esprit scientifique. De là cette supériorité qui assurait à la petite Europe l'hégémonie de la planète. Mais si la science est en soi désintéressée, elle comporte des bénéfices pratiques qui la rendent partout enviable et en déterminent la diffusion mondiale. Les autres parties du monde, qui ont sur nous un tel avantage numérique, ne vont-elles pas retourner contre nous les armes que notre science leur fournit ? L'espoir de M. Paul Valéry est que cette science diffusée et peut-être dégradée ailleurs forme ici ces espèces de précipités qu'en chimie intellectuelle on appelle les génies, lesquels peuvent rétablir l'équilibre et s'opposer au mal. J'ajouterai que le phénomène planétaire qu'il signale était inévitable ; que
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l'Europe garde l'avance ; et qu'il n'est pas nécessaire qu'elle garde aussi la supériorité de la force f si la civilisation se répand assez pour faire reconnaître que la force ne réalise pas la véritable supériorité.
Enfin, M. Paul Valéry définit l'esprit européen — qui s'est annexé l'Amérique — par les trois influences de Rome, du christianisme et de la Grèce, cette dernière étant pour lui la plus importante des trois. J'ajouterai même qu'elle est à mon avis la seule décisive, attendu que si les deux autres ont joué un rôle historique assurément considérable, Rome n'a été intellectuellement que le reflet d'Athènes, la vulgarisatrice du génie grec, et le christianisme, d'origine d'ailleurs asiatique, a plutôt agi sur les masses que sur les grands esprits, dont la plupart ont échappé à son action depuis la Renaissance ; sans compter que l'antiquité grecque et latine, n'étant pas chrétienne, et pour cause, ne serait donc pas européenne. Au surplus, Valéry convient discrètement que certains bons Européens n'ont reçu qu'une ou deux de ces empreintes.
Mais il en faut au moins une. Il n'existe, au fond, que deux religions ou, si vous préférez, deux cultures : la chrétienne, et la grecque, celle-ci ne consistant pas dans la croyance littérale aux dieux de l'Olympe, mais dans le culte de la raison. L'autre,
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fondée sur la foi, s'est néanmoins approprié quelques résidus de sa devancière. Passe encore pour les bons frères de donner un enseignement moderne, ou primaire supérieur (ce sont des synonymes) ; ils sont même assez logiquement fidèles à leur principe et restent en quelque mesure des éducateurs. Mais M. Ferdinand Brunot, à la fois libre-penseur et antihumaniste, détruit tout par cette monstrueuse contradiction, et ne conserve pas la moindre position de retraite. Il ne sauve même pas la face ! Qui n'est ni grec, ni chrétien, est barbare, et n'a plus rien pour masquer sa barbarie.
Valéry est tout grec. Ce n'est point, comme l'a cru M. Pierre Lièvre, par faiblesse pour un lieu commun de rhétorique qu'il a fait parler Socrate dans son admirable dialogue platonicien d'Eupalinos. C'est également par affinité naturelle qu'il a élu pour héros de sa pensée un homme de la Renaissance, de tous peut-être le plus grand et le plus représentatif, Léonard de Vinci. De là aussi son humeur contre Pascal, qui n'a pas toujours été bien interprétée. Il va de soi que Valéry, pas plus que Voltaire, ne conteste le génie de Pascal : il le tient pour « l'une des plus fortes intelligences qui aient paru », ce qui est pour lui le suprême éloge. Mais évidemment, il ne l'aime pas. On sait comment il en parle au cours de la « Note et digression » qui ouvre, dans l'édition de
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191 9, Y Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, laquelle est de 1894 (le tout étant reproduit dans Variété) : « Il ( Léonard) ne connaît pas le moins du monde cette opposition si grosse et si mal définie que devait, trois demi-siècles après lui, dénoncer entre l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie, un homme entièrement insensible aux arts, qui ne pouvait imaginer cette jonction délicate, mais naturelle, de dons distincts ; qui pensait que la peinture est vanité ; que la vraie éloquence se moque de l'éloquence ; qui nous embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie ; et qui ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à la France la gloire du calcul de i'infini. Pas de révélation pour Léonard. Pas d'abîme ouvert à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau mécanique... » x
A ce propos, Valéry, accusé de germanisme par d'autres censeurs, l'a été de chauvinisme. Qu'importe, a-t-on dit, que Pascal n'ait pas devancé Newton et Leibnitz ? Le monde n'y a finalement rien perdu... Mais d'abord, sait-on si Leibnitz et Newton,
1. J'ai déjà fait cette citation. Mais on ne s'en pénétrera jamais trop.
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trouvant ce travail fait, n'auraient pas consacré leur activité à d'autres exploits ? Il y a eu du temps et des forces perdues sans aucun doute. Et puis, je comprends qu'on soit chauvin de cette façon-là, et qu'en songeant aux grandes œuvres accomplies par des artistes ou des savants de France on se sente fier d'être Français. Il me semble même que c'est la meilleure raison de ressentir cette légitime fierté, s'il est vrai que la grandeur qui surpasse toutes les autres est celle de l'esprit... On ajoute qu'à défaut du calcul de l'infini, Pascal nous a donné les Pensées, que lui seul pouvait écrire. Mais avec d'autres dispositions il nous eût donné d'autres Pensées, tout aussi belles, et peut-être plus justes. La stérilisation de son génie scientifique n'était pas indispensable à son génie littéraire ; tant s'en faut, qu'ils eussent tous deux gagné, en se nourrissant l'un l'autre, à être exercés concurremment et pour ainsi dire menés de front. Valéry est revenu à Pascal dans des réflexions sur le « silence éternel des espaces », publiées dans la Revue hebdomadaire à l'occasion du troisième centenaire, et qu'il reproduit dans le présent volume. Valéry s'insurge contre ce silence et cet effroi : il rappelle l'harmonie des sphères, de Pythagore, et le Cœli enarrant gloriam Dei, du psalmiste. Devant les espaces infinis, le cœur du croyant trouve et invoque Dieu : l'esprit du savant cherche et cons-
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truit la science. L'effroi de Pascal paraît même à Valéry un peu artificiel, affecté, ou du moins outré dans l'expression. Sur ce point, je ne serai pas tout à fait de son avis. Je crois le sentiment de Pascal maladif, mais sincère. « Une phrase bien accordée exclut la renonciation totale,, objecte Valéry : une détresse qui écrit bien n'est pas si achevée... » Mais d'abord un Pascal ne pouvait mal écrire. Ensuite, la qualité de son style avait pour lui cette excuse, et même cette raison d'être, de servir au bien des âmes. N'oublions pas que c'est un apôtre, un apologiste. Et d'ailleurs cet effroi non simulé, selon moi, est d'inspiration religieuse aussi. La terreur ne convient pas moins que la confiance à un croyant, pour qui Dieu est un père céleste, sans doute, mais également un justicier.
« Il (Pascal) a exagéré affreusement, grossièrement, l'opposition de la connaissance et du salut, puisqu'on voyait dans le même siècle de savantes personnes qui ne faisaient pas moins bien leur salut, je pense, que lui le sien, mais qui n'en faisaient point souffrir les sciences. Il y avait Cavalieri, qui s'essayait aux indivisibles ; il y avait ce Saccheri, qui soupçonnait, sans se l'avouer, ce qu'il y a de convenu dans Euclide et entrouvrait une porte à bien des audaces futures de la géométrie. Ce n'étaient, il est vrai, que des jésuites. » Il n'est donc pas sûr qu'ils fissent aussi bien
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leur salut, ou du moins un janséniste ne le pensait point. Voyons franchement les choses, et tâchons d'aller au fond. Pascal n'a pas inventé l'opposition entre le salut et la connaissance ; la libido sciendi n'est pas une de ses visions personnelles ; on la trouve dans V Imitation, dans les Pères, et chez l'apôtre Jean. L'ascétisme intégral, c'est-à-dire aussi l'ascétisme intellectuel, et non pas seulement celui de la chair, résulte des principes du christianisme, logiquement déduits. TJnum est necessarium ! et ce n'est pas plus la science ou l'art que n'importe quelle autre chose de la terre, mais l'amour et le service de Dieu. Tout n'est ici-bas que vanités, pour qui ne songe qu'à la vie éternelle. Il y a des chrétiens tièdes et opportunistes, que l'Eglise ne condamne pas absolument, parce qu'il faut bien faire quelques concessions à la faiblesse humaine et aux besoins pratiques. Mais ce n'est pas à Pascal personnellement qu'il faut s'en prendre : il n'a fait qu'appliquer intrépidement les préceptes de renoncement total que lui imposait sa foi : il est le chrétien logique, le chrétien complet...
Je voudrais examiner chaque partie de ce volume, dont il n'est pas un morceau qui ne puisse induire en longues méditations. La place me fait défaut. Partout éclate l'intellectualisme de Valéry, non moins ardent et intransigeant que l'ascétisme de Pascal.
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D'où sa ferveur pour Léonard, cet Apollon qui repousse le mystère, et dont le miracle est d'éclaircir : supérieur aux monstres, encore plus que leur vainqueur, et qui leur signifie qu'il n'est pas sur eux de triomphe plus achevé que de les comprendre. «Est-il meilleure marque d'un pouvoir authentique et légitime que de s'exercer sans voile ? » La Muse n'exige pas le sacrifizio delV intelletto : elle aurait horreur d'une si abominable mutilation. L'art et la science ne s'opposent point : ils ont le même principe, qui est de saisir les analogies et de dégager la continuité. C'est en quoi consiste la méthode de Vinci. Un autre héros de Valéry est Edgar Poe, poète intellectuel, conscient, lucide et constructif, qui dans son Eurêka, a édifié une cosmogonie ingénieuse, quoique fabuleuse comme elles sont toutes forcément, l'idée de commencement et le concept même d'univers n'étant que des mythes, d'après Valéry, dont la dialectique s'amuse ici magistralement, comme celle de Platon dans le Parménide.
Je n'insiste pas sur les chapitres où s'expose la poétique de Valéry, vous en ayant entretenus à propos de ses poèmes. Je vous en ai assez dit pour n'avoir pas à souligner l'erreur de M. Albert Thibaudet, qui dans une étude d'ailleurs fort laudative et abondante en pages remarquables, quoique parfois obscures, compose à ce poète intellectua-
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liste une figure bergsonienne. Quant aux attaques de M. Alfred Droin et de M. Pierre Lièvre, je les mentionne à titre documentaire : il est bien naturel que Valéry ne soit pas compris de tout le monde, et puisque certains s'en expliquent franchement» rien ne manque plus à sa gloire.