LE CIMETIERE MARIN
inconsciente, attachons-nous à notre petit champ d'action, qu'il dépend encore de nous de rendre assez beau, et la nature même, par son agitation féconde, semble nous y convier :
Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! L'air immense ouvre et referme mon livre, La vague en poudre ose jaillir des rocs ! Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient "des focs !
On voit que la contemplation métaphysique n'exclut pas, chez M. Valéry, le sens du pittoresque. Vous savez que le foc est la voile d'avant, pointue et penchée vers la mer, comme un bec, qui donne en effet aux petits bateaux, surtout avec le tangage, un aspect d'oiseaux picorant le sol. C'est une image charmante et juste. M. Paul Valéry est un poète de très haute et très rare qualité.
CHARMES
On sait qu'après s'être fait connaître aux temps du symbolisme par des poèmes dispersés dans des revues d'avant-garde, et dont quelques-uns se retrouvent dans l'Anthologie de MM. Van Bever et Paul Léautaud, M. Paul Valéry disparut de la scène littéraire pendant une vingtaine d'années, qu'il consacra solitairement à des études mathématiques et philosophiques, laissant ses premiers admirateurs déplorer qu'il eût renoncé à la poésie, malgré de si brillants débuts. Étrange
Oisiveté, mais pleine de pouvoir...
dira-t-il, dans le Cimetière marin. Même pour le service de cette poésie que n'abandonnent jamais sans retour ceux qu'elle a marqués du signe, il ne perdait pas son temps. Il mûrissait son esprit par la
= VALERY
plus vaste culture, il méditait sur les secrets de son art comme sur ceux de la science, s'entraînait à fond pour un combat moins téméraire, donnant ainsi une leçon à nos jeunes barbouilleurs, qui ne savent rien, s'en vantent, et croient qu'un atome de savoir gâterait leur originalité précieuse. Oui, la leçon est bonne. D'ailleurs, ils ne l'entendront pas.
Voilà deux ou trois ans, M. Pierre Louys, parfait artiste et parfait ami, m'annonçait joyeusement la prochaine rentrée de M. Paul Valéry avec un poème nouveau d'une certaine étendue : c'était la Jeune Parque, poème merveilleux et profond, dont je vous ai longuement entretenus. Depuis, je vous ai parlé également du Cimetière marin, de Y Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, de la préface à V Adonis de La Fontaine 1, etc. On voit maintenant les fruits de cette gestation savante. Voici qu'en deux ans, après sa lente veillée des armes, M. Paul Valéry est porté presque soudainement au premier rang de la littérature actuelle. Il a conquis l'admiration de tous ceux qui aiment la poésie et la pensée, chez lui, comme il sied, inséparables. Le Divan lui a consacré un numéro spécial, auquel on avait bien voulu me demander ma collaboration : le temps m'a fait
i. Insérée d'abord dans la Revue de Paris, cette préface a paru avec Adonis, dans la collection du Florilège français, dirigée par M. J.-L. Vaudoyer (chez Devambez).
CHARMES
défaut. On y trouve des pages, vers ou prose, de Mme de Noailles, de MM. Henri de Régnier, André Gide, Vielé-Griffin, Albert Mockel, Jacques-Emile Blanche, Lucien Fabre, Camille Mauclair, François Le Grix, Marcel Boulenger, Lucien Dubech, André Fontainas, Louis Artus, Francis de Miomandre, Jean-Louis Vaudoyer, etc. C'est un concert de louanges. Certains parlent même de génie.
Génie, ô longue impatience 1 !
Impatience, oui, car il suppose l'élan, l'essor, l'ardeur du plus puissant désir ; mais longue, car l'œuvre ne s'improvise pas. Sous ce titre : Charmes, M. Paul Valéry a réuni en volume tous les poèmes qu'il a publiés depuis la Jeune Parque, dont plusieurs avaient paru séparément et dont quelquesuns avaient été, peut-être, esquissés ou au moins conçus dans sa période de retraite. C'est un beau livre.
M. Paul Valéry se distingue d'abord, parmi nos contemporains, en ceci, qu'il est le plus intellectuel des poètes.
O ma mère Intelligence...
dit-il, et il dit vrai. M. André Suarès lui reprochera même, sans doute, de s'abstraire sur ce qu'il appelait
i. Ebauche d'un serpent.
— •=. VALERY
« les glaciers de l'intelligence », à propos d'Ibsen. Eh ! Le soleil y brille, tandis que la plaine étouffe sous les brumes. C'est précisément sur ces hautes cimes que l'air est plus pur, l'horizon plus large, le sang plus vif et la vie intérieure plus intense. M. Paul Valéry a l'esprit lucide, la vision aiguë, l'expression nette, dense et concise. Je sais que beaucoup de lecteurs le trouveront obscur. Mais beaucoup aussi ont le mal des montagnes ; ou, si vous préférez, une autre comparaison, il nous est arrivé à tous de ne pas comprendre entièrement un ouvrage musical la première fois que nous l'avons entendu. Même des musiciens professionnels demandent une seconde audition avant de se prononcer. Reyer avouait qu'il n'avait d'abord rien compris à Tristan et Isolde. M. Paul Valéry, lui aussi, écrit une musique un peu difficile. M. Henri de Régnier rappelle, dans un sonnet publié par le Divan, qu'il le rencontra « aux beaux mardis de Mallarmé ». M. Paul Valéry a évidemment subi l'influence du grand poète de Y Après-midi d'un jaune : il est de la famille. On doit donc le lire avec quelques précautions, non point en chemin de fer, au cercle ou au café, mais dans le silence, avec recueillement ; puis ne pas se décourager tout de suite, et relire, le jour même ou le lendemain, jusqu'à ce qu'on ait vu clair. C'est, d'ailleurs, une excellente méthode, dans tous les cas qui en valent la
CHARMES
peine. Il convient de ne pas pénétrer dans un temple comme dans une gare ou un casino ; de ne pas feuilleter un livre de vers comme un roman d'aventures ; et les poètes un peu ardus ne sont pas fâchés d'imposer aux profanes cette juste dicipline, et ce respect auquel ils ont bien droit.
Au surplus, il ne faudrait pas s'exagérer cet hermétisme de M. Paul Valéry, lequel n'atteint pas à celui de son maître Mallarmé, bien que les raisons en soient les mêmes : nouveauté et subtilité de l'image et de l'idée, puis, surtout, par haine du cliché, usage fréquent de l'ellipse et du sous-entendu. Prenons pour exemple les quatre premiers vers de l'Abeille, première pièce des Charmes :
Quelle, et si fine, et si mortelle, Que soit ta pointe, blonde abeille, Je n'ai, sur ma tendre corbeille, Jeté qu'un songe de dentelle.
Évidemment, on ne sait pas trop d'abord de quoi il s'agit. Mais voici le cinquième vers :
Pique du sein la gourde belle...
Tout s'éclaire. La corbeille, ce sont les seins, couverts seulement d'une dentelle légère comme un songe... Comparaison dont un terme seul est indiqué, allusion, suggestion ! Quelque chose comme l'appog-
— VALERY
giature sans résolution des musiciens modernes. C'est le principe du symbolisme, qui s'oppose à l'expression directe et réaliste. Donc, un travail de plus pour l'esprit ; mais quelle récompense ! Et quel champ ouvert au poète, affranchi du lieu commun, libre de suivre au vol, sans fil à la patte, les plus fines analogies ! Le symbolisme est toujours un langage essentiellement intellectualiste, même lorsqu'on l'applique à des jeux frivoles, ou aux troubles mouvements de l'instinct. Mais M. Paul Valéry est un philosophe ; et, en outre, un artiste conscient, épris de logique, non moins que de belle matière (au sens où l'entendent les peintres). Peut-être même serait-il un peu trop enclin à dépriser la part de l'enthousiasme et de l'inspiration ; mais on en avait tellement surfait la valeur, en la proclamant suffisante et unique, qu'il n'est pas mauvais de réagir contre ce préjugé mortel, même avec un peu d'excès, qui, du reste, n'apparaît que dans les enseignements de M. Paul Valéry, non dans ses poèmes. Ce grand partisan de l'art réfléchi, rationnel et constructif, a cependant l'imagination la plus fraîche, la plus nerveuse sensitivité, et, dans la savante organisation de telles ruches, son miel garde tout le parfum des fleurs. Il y a des poètes, qui ne méritent pas ce nom, raisonnables par indigence (école du bon sens, académisme) ; on invoque utilement contre eux la vie, le
CHARMES
grouillement du concret, le tumulte des passions ; mais conserver ces richesses, en les affinant et les élevant à une harmonie supérieure, c'est l'art véritable, tel que le comprend et le pratique M. Paul Valéry. Et tandis que beaucoup d'autres préconisent, sous prétexte de spontanéité, les impulsions brutes et les réflexes barbares, il représente parmi nous la pure doctrine de la civilisation.
On pourrait définir son système comme l'hégémonie de la sérénité ordonnée et lumineuse sur le chaos, même superbement effervescent, ou de l'apollinien sur le dionysiaque. Il est vrai que la Pythie était prêtresse d'Apollon, car les mythes s'entrecroisent et s'embrouillent par alluvions d'origines diverses ; mais celle de M. Paul Valéry proteste contre la crise sacrée et le délire prophétique. Elle dit :
L'eau tranquille est plus transparente
Que toute tempête parente
D'une confuse profondeur.
Elle ajoute qu'après l'orage, sans nous instruire, l'éclair stérile et déchirant
Dans la plaie immense des airs Nous imprime de purs déserts.
L'art poétique de M. Paul Valéry, épars dans ces pièces d'un lyrisme scintillant, sans didactisme, se
— VALERY
complète bien par le Cantique des colonnes, où s'affirme son culte pour l'architecture et la mathématique, suivant lui bases et types de toute beauté spirituelle. Dans Aurore, il explique la délicate broderie que jettent sur cette solide armature l'image et le symbole. Il salue les « similitudes amies, qui brillent parmi les mots ». Il interpelle ses Idées et leur demande des comptes. Elles ont été de fidèles ouvrières :
Nous avons sur tes abîmes Tendu nos fils primitifs, Et pris la nature nue Dans une trame ténue De tremblants préparatifs.
Et ces diligentes araignées ont sur ses énigmes tissé Cent mille soleils de soie.
Voilà qui fait songer un peu à Puissance égale bonté (dans la Légende des siècles). Je parle du rapprochement entre l'araignée et le soleil. La pensée est différente.
Et il y a, dans ces Charmes, d'exquis petits poèmes de sentiment et de sensualité sublimée, comme la Dormeuse et les Pas ; un Fragment du Narcisse, ravissante idylle, méditation pénétrante, adorable nocturne, où André Chénier semble avoir collaboré avec André Gide :
CHARMES
O semblable ! et pourtant plus parfait que moi-même...
Je ne puis tout citer, mais c'est dans le Cimetière marin et dans Ebauche d'un serpent que M. Paul Valéry a énoncé sa métaphysique, déjà un peu impliquée, si l'on veut, dans ce dernier vers. Il n'y a pour lui de perfection que dans l'idée, au sens platonicien, et la réalité contingente n'est que déformation et avilissement. Il a ainsi audacieusement relevé le mythe un peu usagé de la chute originelle. S'il ne s'agissait que d'Eve en personne, de son amour et de sa maternité, combien on préférerait la splendeur heureuse et le paganisme pré-biblique d'Hugo dans le Sacre de la femme ! Mais le péché et la chute véritables, dans l'interprétation ésotérique de M. Paul Valéry, c'est l'existence même. On ne peut être plus loin de saint Anselme, qui la considérait comme une perfection, et concluait de ce principe à celle de Dieu.
Soleil, soleil ! Faute éclatante !...
Tu gardes les cœurs de connaître Que l'univers n'est qu'un défaut Dans la pureté du Non-Etre !
Est-ce que, d'après la Genèse, Dieu ne s'est pas repenti d'avoir créé l'homme ? Il s'est diminué par sa création, selon le serpent de M. Paul Valéry :
VALERY
Cieux, son erreur ! Temps, sa ruine !
Et peut-être Dieu lui-même ne valait-il déjà plus le pur néant. Son existence eût peut-être gagné à rester idéale ; car toute réalisation est une déchéance. Ici nous dépassons Platon pour rejoindre M. Emile Meyerson, d'après qui le seul fait que le monde existe suffit à prouver qu'il est irrationnel. Quelle source de pessimisme pour un Paul Valéry !
Il n'y échappe point théoriquement, mais trouve pratiquement un courageux pis-aller, à la Vigny. Bien que « le vrai rongeur, le ver irréfutable » ne dévore pas les morts, mais les vivants, il imposait, dans le Cimetière marin, le coup d'état de la volonté : Non ! non ! Debout !
Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre !
Il en donne la meilleure raison dans la dernière strophe d'Ebauche d'un serpent (laquelle ne se trouvait pas dans la première édition en plaquette séparée). Le serpent parle à l'arbre de la connaissance :
Grand Etre agité de savoir,
Qui toujours, comme pour mieux voir,
Grandis à l'appel de ta cime...
Et voici l'argument nouveau qui clôt maintenant le poème :
CHARMES
Cette soif qui te fit géant, Jusqu'à l'Etre exalte l'étrange Toute-Puissance du Néant !
Toute existence est imparfaite, déchue et misérable ; mais elle est la condition nécessaire du bien qui fait supporter tous les maux : la connaissance, la pensée. Ainsi M. Paul Valéry, dans sa conclusion, revient à son principe, et son serpent ne cesse pas de se mordre la queue comme il le faisait dans les derniers vers, aujourd'hui modifiés, de la première version. Il ne faudra pas oublier cette variante, lorsqu'on donnera des éditions critiques de Charmes, dans une centaine d'années.