‹ Marcel ProustChapitre 11 sur 28 · FRAGMENTS SUR MALLARMÉ ET SITUATION DE BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

FRAGMENTS SUR MALLARMÉ ET SITUATION DE BAUDELAIRE

Qu 'est-il advenu du grand œuvre de Mallarmé ? Devons-nous admettre que ses poèmes édités, ou certains d'entre eux, en constituent des fragments, qui s'en seraient détachés comme les planètes de la nébuleuse primitive, selon Laplace, ou n'aurionsnous de lui que des cartes de visite et des feuilles d'album ? En 1885, dans une lettre à Verlaine, il range dans cette dernière classe tout ce qu'il avait publié jusque-là, mais pour l'avenir il esquisse d'autres promesses : « ... Cela me possède et je réussirai peut-être, non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais qui pour cela !) mais à en montrer un fragment d'exécuté, à en faire scintiller par une place l'authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier, auquel ne

VALERY

suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai connu ce que je n'aurai pu accomplir. » Quels poèmes pourraient passer pour des échantillons du grand œuvre ? Non pas Hérodiade, sans doute, ni Y Après-midi d'un jaune, dont l'ébauche date de Tournon ; peut-être la Prose pour des Esseinîes, le Tombeau d'Edgar Poe, le Coup de dés... Mais il faudrait une chronologie exacte, qu'un jeune docteur de Sorbonne nous donnera certainement un jour, avec une édition critique de Mallarmé.

Pour le surplus, M. Paul Valéry nous laisse peu d'espoir. Dans ses précieux Fragments sur Mallarmé, il raconte une entrevue qu'il eut avec le poète, son maître et son ami, qui voulut lui montrer, à lui avant tout autre, le manuscrit du Coup de dés, où les mots sont disséminés sur les pages comme les constellations dans le ciel. « Je crois bien, dit M. Paul Valéry, que je suis le premier homme qui ait vu cet ouvrage extraordinaire. A peine l'eut-il achevé, Mallarmé me pria de venir chez lui ; il m'introduisit dans sa chambre de la rue de Rome, où derrière une antique tapisserie reposèrent jusqu'à sa mort, signal donné par lui de leur destruction, les paquets de ses notes, le secret matériel de son grand œuvre inaccompli. » A-t-on vraiment détruit tout cela ? « Il ne voyait à l'univers,

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