FRAGMENTS SUR MALLARMÉ
dit encore M. Paul Valéry, d'autre destinée concevable que d'être finalement exprimé. On pourrait dire qu'il plaçait le Verbe non point au commencement, mais à la fin dernière de toute chose. » En quoi il s'accordait avec Hegel, Flaubert et Renan. On lui doit « la tentative la plus audacieuse et la plus suivie qui ait jamais été faite pour surmonter, ajoute M. Valéry, ce que je nommerai Y intuition naïve en littérature... Ce sont des corps glorieux que les corps de ses pensées : ils sont subtils et incorruptibles ». Mallarmé était donc un grand intellectualiste, quoi qu'en pense un autre de ses disciples, M. Jean Roy ère. Mais on conçoit que sa philosophie ne lui facilitât pas l'exécution du Livre rêvé. On a raillé Hegel, pour qui toute l'évolution de l'univers semble aboutir à l'hégélianisme. Mallarmé n'aura point écrit le Livre, par discrétion, pour laisser à l'univers quelque liberté ultérieure...
M. Paul Valéry a publié récemment plusieurs autres opuscules, et d'abord une Situation de Baudelaire, à qui il reconnaît le mérite d'avoir imposé la poésie française hors des frontières de la nation. « La Fontaine paraît insipide aux étrangers. Racine leur est interdit... Victor Hugo lui-même n'a guère été répandu hors de France que par ses romans. » Plaignons ces étrangers, qui méconnaissent nos
= VALERY
grands poètes! Gardons-nous de leur donner raison, comme certains snobs qui les sacrifient cavalièrement aux Anglais ! La poésie française n'est inégale à aucune autre, et les progrès de la culture en Europe se mesureront au nombre de lecteurs étrangers capables de s'en rendre compte. Valéry me semble un peu pessimiste, et trop baudelairien. N'oublions pas qu'on traduisait Racine à Weimar, ni que Swinburne, admirateur de Baudelaire en effet, était un hugolâtre...
« C'est une circonstance exceptionnelle qu'une intelligence critique associée à la vertu de poésie. Baudelaire doit à cette rare alliance une découverte capitale », à savoir celle d'Edgar Poe. Il me paraît que ni La Fontaine, ni Racine (à en juger par ses préfaces), ni Hugo, qui a (comme d'autres) ses partis pris mais qui nous a donné l'admirable William Shakespeare, n'ont manqué d'intelligence critique, et que Baudelaire n'en a ni le monopole, ni l'étrenne. Cette intelligence critique de Baudelaire, très réelle, se limite aux questions d'art, et ne s'étend guère au domaine philosophique, où un Victor Hugo, un Lamartine, un Vigny, un Leconte de Lisle l'emportent sur lui de très loin. Quant à sa réaction contre le romantisme, et à celle de Gautier, de Leconte de Lisle et de Flaubert, en quête d' « une substance plus solide et d'une forme plus
FRAGMENTS SUR MALLARME
savante et plus pure », elle est incontestable, mais s'opposait au subjectivisme excessif et aux improvisations négligées de Lamartine et de Musset, non point à Victor Hugo, que l'on continuait de révérer comme le maître des maîtres, et que Baudelaire lui-même honorait habituellement, au moins en public, quitte à le dénigrer sournoisement par ailleurs.
D'ailleurs, Valéry partage l'admiration unanime des poètes pour Victor Hugo, dont l'art et le génie n'ont cessé de grandir et de se fortifier : « ... Quels vers prodigieux, quels vers auxquels aucuns vers ne se comparent en étendue, en organisation intérieure, en résonance, en plénitude, n'a-t-il pas écrits dans la dernière période de sa vie ! Dans la Corde d'airain, dans Dieu, dans la Fin de Satan, dans la pièce sur la mort de Gautier, l'artiste septuagénaire, qui a vu mourir tous ses émules, qui a pu voir naître de soi toute une génération de poètes, et même profiter des enseignements inappréciables que le disciple donnerait au maître si le maître durait, le vieillard très illustre atteint le plus haut point de la puissance poétique et de la noble science du versificateur. » En revanche, Valéry accorde qu'il y a chez Baudelaire bien des faiblesses et des inepties, parmi de grandes et originales beautés, que personne ne conteste. Je suis seulement un peu
= VALERY
surpris que l'éthique de Baudelaire, et son mysticisme, en somme si vulgaire et idolâtrique, qui ne permettaient plus à Moréas de le relire sans « un malaise physique », n'incommodent pas davantage un grand intellectuel de tradition grecque comme Valéry. Quant à la théorie de la poésie pure, et du poème obligatoirement bref, que Baudelaire empruntait à Poe sans toujours le citer et en évitant de traduire l'essai sur The poetic principle, elle vaut comme enseignement positif et a donné toute une floraison magnifique, mais je crois qu'elle n'a pas prononcé d'exclusive qui soit sans appel, et que ni l'épopée, ni même le poème didactique, ni Homère, ni Lucrèce, n'en sont irrémédiablement atteints. Il y a du didactisme dans toute œuvre de l'esprit, même chez Poe et chez Baudelaire, chez Mallarmé et chez Valéry. Et le Corbeau n'est-il pas quelque peu narratif ? En réalité, l'unité de l'esprit persiste sous toutes les formes, et sa plus haute image, la poésie, est forcément une synthèse.
Pour en finir aujourd'hui avec Baudelaire, dont la vogue est à son apogée et dont les éditions se multiplient (une des plus belles et des plus documentaires est celle que M. Jacques Crépet publie chez Conard), je vous signale, dans le volume intitulé Intérieurs, l'étude de M. Albert Thibaudet, qui insiste sur le parisianisme et le catholicisme des