PAROLES DE CIRCONSTANCE
Le titre seul des Analecta de Paul Valéry est en latin : pour le surplus il n'y a que du français, et du meilleur. Ce titre rappelle le temps où le latin était la langue internationale du monde savant. L'adresse de l'éditeur rappelle celui où la Hollande servait de refuge aux penseurs trop hardis pour trouver la sécurité ailleurs. Aujourd'hui, Paul Valéry peut penser librement en France, s'y faire imprimer sans danger, et même entrer à l'Académie. S'il lui arrive de se rendre aux Pays-Bas, ce n'est que pour y faire des conférences et y voir des amis. Il en a beaucoups en ce pays, où le goût éclairé de l'esprit français est traditionnel, et il leur offre très légitimement la primeur de ces Analecta, qui sans
VALERY
doute reparaîtront plus tard pour le public de toutes les latitudes. M. Alexandre Stols, de la Haye, les a bien élégamment habillés. Certes, c'est le texte qui importe avant tout, mais les beaux ouvrages comportent la parure, comme les jolies femmes ; ils ont même cette chance de la garder sans déshabillage pour l'union plus intime dans la lecture et la réflexion. Pourquoi le plaisir des yeux n'accompagnerait-il pas celui de l'esprit ? Il y a des bibliophiles ridicules, qui collectionnent les livres rares comme des tabatières ; il y en a aussi qui les lisent, et la littérature trouve un bon serviteur dans cet art typographique des Aide et des Elzévir, des Barbin, des Bodoni et des Didot, où M. Alexandre Stols excelle. Ses notes marginales à l'encre rouge sont vraiment une trouvaille. (Je note pour les amateurs de menues curiosités qu'il a adopté la forme Hagae Comitis. Le Spinoza de Van Vloten et Land, édité par Martin Nijhoff, dans la même ville, porte Hagae Comitum. En français, nous tranchons la difficulté en disant simplement la Haye. On n'a jamais pu savoir si le mot hollandais S'Gravenhage signifiait la haie du comte ou des comtes.)
Dans un avant-propos, Paul Valéry explique que depuis trente ans, tous les matins, levé dès l'aube, il tient un journal de ses pensées. Ce sont des notes pour lui, prises en songeant qu' « après un temps
— ANALECTA
incertain, une sorte de Jugement dernier appellera devant leur auteur l'ensemble de ces petites créatures mentales, pour remettre les unes au néant et construire au moyen des autres l'édifice de ce qu'il a voulu ». Il s'est décidé à en publier un certain nombre telles quelles, et la revision s'est bornée au choix, sans construction en règle. Rhumbs et le Cahier B se composaient déjà de prélèvements sur le même fonds, qu'on peut sans témérité supposer très riche. D'ailleurs, notre époque apprécie tout particulièrement les écrits de cette sorte. Nietzsche n'a guère donné autre chose. Renan et Sainte-Beuve préféraient les Pensées de Pascal telles que nous les avons à ce qu'il en eût pu faire, et j'ai autrefois vu là un doute injurieux pour son génie, mais son fanatisme les eût en effet probablement gâtées. Rien de pareil à craindre avec Valéry, et d'ailleurs son fertile esprit ne sera pas empêché d'utiliser autrement ces pensées-là ou d'en inventer d'autres, mais de toute façon l'on est heureux de posséder celles qu'il nous livre dans leur premier état.
Elles traitent de sujets divers, mais qui relèvent tous de ce que lui-même appelle ailleurs la « comédie de la connaissance ». C'est le lieu favori de ses méditations. Il s'attaque d'abord à la musique, dont il sent bien la séduction, mais contre laquelle il partage un peu la rancune de son maître Mallarmé,
= VALERY
fidèle habitué des concerts Lamoureux, cependant soucieux de voir la poésie « reprendre à la musique son bien ». L'indétermination de la musique irrite Valéry, qui la compare satiriquement à un moyen mécanique d'excitation, et même à un « massage ». Il dit : « Entre l'Etre et le Connaître travaille la puissante et vaine Musique. » Vaine, puisque cet intermédiaire ne participe pleinement d'aucun des deux termes et ne les met pas vraiment en contact. Je crois aussi à la supériorité de la poésie, bien que j'aime passionnément la musique, mais j'ai toujours trouvé que cette dernière était philosophiquement très surfaite par Schopenhauer, et que loin d'exprimer l'être en soi, d'avoir une base et une signification transcendantes, elle était au contraire le plus sensoriel et sensuel des arts. Où je me séparerais un peu de Valéry, c'est sur le caractère purement mécanique qu'il attribue à son action. Par ce mécanisme et ce massage, qui définissent l'exécution musicale, se transmet la pensée ou le sentiment du compositeur, qui peut avoir du génie et être lui aussi un poète, quoique dans une langue moins précise. Mais sur cette imprécision et ses abus, Valéry fait des remarques singulièrement fortes et d'une grande portée. « La musique, dit-il, est devenue par les Allemands l'appareil de jouissance métaphysique, l'agitateur et l'illusionniste, le grand moyen de
ANALECTA
déchaîner des tempêtes nulles et des abîmes vides. Le monde substitué, remplacé, multiplié, accéléré, creusé, illuminé — par un système de chatouilles sur un système nerveux, — comme un courant électrique donne un goût à la bouche, une fausse chaleur, etc. » Les prétendues lames de fond venues de l'inconscient ne sont que des impressions physiologiques. La musique est toute matérielle pour la plupart des auditeurs et auditrices à pâmoisons, qui ne savent y apercevoir l'élément intellectuel et constructif, d'ailleurs de plus en plus éliminé par les musiciens ultra-modernes. De même la poésie pure de M. l'abbé Bremond, avec son fluide, et tout le mysticisme, et toute une part de la littérature contemporaine, voire de la philosophie, qui ne reprennent pas leur bien à la musique, mais abdiquent leurs propriétés et leur dignité en l'imitant servilement, c'est-à-dire en renonçant à l'intelligence, pour viser aux nerfs. « Ce qu'il y a d'excitant dans les idées n'est pas idées, dit Valéry ; c'est ce qui n'est point pensé, ce qui est naissant et non né, qui excite. Il faut donc des mots avec lesquels on n'en puisse jamais finir — et qui ne soient jamais annulés par une représentation quelconque : des mots musique... »
Si belle et enivrante qu'elle soit, inoffensive, du reste, pour ceux qui savent la comprendre et dis-
= VALERY
cerner ses limites, la musique, du moins par les illusions qu'elle provoque, a exercé sur les lettres une influence qui ne valait pas celle des arts plastiques, forcément plus nets, et Léonard avait bien raison de considérer l'œil comme le plus intellectuel des sens. Sait-on que Valéry, à qui aucune province de l'art n'est étrangère, ni aucune science non plus, dessine et fait de l'eau-forte à ses heures ? Ses brouillons manuscrits sont agrémentés de croquis — et d'équations. Le mépris de la science a concouru avec la déification de la musique à propager ces théories et ces pratiques belphégoriennes, comme dit M. Benda, qui ont dégradé tant d'œuvres littéraires actuelles, indignes du nom d'oeuvres de l'esprit. Nul n'a plus puissamment combattu ce fléau, par la doctrine et par l'exemple, que Paul Valéry. Il a su prouver aux jeunes par ses merveilleux poèmes que l'intellectualisme n'excluait point la plus originale et la plus souveraine beauté. Il a porté des coups décisifs aux paradoxes contraires, en démasquant la réalité assez basse qui se cache sous ces prétentions mystagogiques.
Dans l'essai l sur Tante Berthe (Berthe Morizot,
i. Cet essai, qui avait d'abord servi de préface au catalogue d'une exposition d'œuvres de Berthe Morizot, est réimprimé dans le Recueil de paroles de circonstance.
ANALECTA
dont il est devenu le neveu par alliance), il raille l'outrecuidante manie de cette vie purement intérieure « dont la matière mystérieuse n'est peutêtre que l'obscure conscience des vicissitudes de la vie végétative, la résonance des incidents de l'existence viscérale ». Vous êtes excédé du refrain à la mode sur la profondeur, le moi profond... etc. ? Dans les Analecta, Valéry n'hésite pas à montrer que cet adjectif à toutes sauces équivaut généralement à « insignifiant » — l'obscurité est profonde, profond est le silence, donc « ce qui n'est pas est le profond de ce qui est » — et la profondeur, chère à tant d'esthètes, est « le lieu d'objets inconnus d'une connaissance inconnue ». Chimaera bombinans in vacuo ! Cette prétendue profondeur dernier cri n'est qu'une entité scolastique. Et voici pour le mysticisme : « L'être mystique est transformable directement en être immoral... Un mystique, un être capable d'aller en chantant aux supplices est par là même tout aussi capable d'aller au péché le plus noir, le plus délicieux, avec des larmes trop chaudes. » C'est ce que j'avais dit exactement, quoique moins bien, à propos de Baudelaire et de Dostoïevsky, avant d'avoir lu les Analecta. Il suffit, d'ailleurs, de se souvenir de certaines hérésies, dans la Tentation de saint Antoine.
Plusieurs aphorismes de Valéry auraient enchanté
= VALERY
Flaubert. « Chaque pensée est une exception à une règle générale qui est de ne pas penser... Le vague, l'hiatus, le contradictoire, le cercle — véritables constituants de tout et de chacun, substance la plus fréquente de chaque esprit... Il y a une bêtise à forme lente, une autre à forme rapide. Les uns se perdent dans leur cerveau. Les autres ne font que le traverser par le plus court... » Valéry ne souhaite rien plus ardemment que la révolution qui « remplacera l'ancien langage et les anciennes idées vagues par un langage et des idées nets. Mais, ajoutet-il, peut-être le vague est indestructible... » Le vague fournit l'étoffe de Yopinion, c'est-à-dire de « la partie de nos pensées qui est provisoire, inétudiée, simpliste, résultant de la date, de la mode, de la classe de l'interlocuteur présent, du décor, de tout, excepté de la chose même qu'elle semble viser ». Dans Platon, l'opinion avait déjà mauvaise renommée et s'opposait à la science. « Lorsque l'homme est suffisamment et solidement sot, lorsqu'il ne se doute même pas des différences de valeurs logiques, qu'il ne sent pas l'escamotage des objections, qu'il confond des impressions primitives, naïves, avec l'authenticité, etc., l'opinion en lui se baptise conviction. » N'est-ce pas que cela eût arraché à l'auteur de Bouvard et Pécuchet un rugissement d'allégresse ?
ioo
ANALECTA
Ces deux grands esprits ont la même horreur de la sensiblerie et du genre larmoyant. Du si vis me flere d'Horace, Valéry ne craint pas de dire : « C'est plus bête que faux. Je ne vois pas l'intérêt qu'il y a à pleurer... » Il évoque l'art olympien, apollinien, gœthien : « La vieille beauté pure tenait à honneur d'éviter les chemins des glandes. Elle laissait glander les porcs. Produire une espèce d'émotion qui ne trouvait pas sa glande ni haute ni basse, une émotion sans jus, sèche, c'était son affaire. » Car il y a une sensibilité intellectuelle, et il peut même arriver que cette pure sublimité tire des larmes, mais très différentes du type vulgaire.
« Personne en général n'était forcé de pleurer. Là où tout le monde doit pleurer, elle s'abstenait. Elle n'accablait que quelques-uns. Et tous les autres devaient se demander, sans pouvoir comprendre, pourquoi ceux-là pleuraient. » Par principe et par essence, l'intellect s'efforce « d'empêcher les effets de déborder infiniment les causes. Il est donc contre le système nerveux. Il en méprise la propriété essentielle qui est de donner de grands effets à de petites, très petites causes ». A bas le mélodrame, et tout ce qui y ressemble ! Valéry déconseille même l'indignation et l'enthousiasme : ce sont des « éléments d'erreur ».
Il dénonce comme Spinoza certains mirages, par
IOI
<t = VALERY =
lesquels « l'homme s'imagine exister », et « cette naïve idée de se prendre pour un monde séparé étant par soi-même ». D'où la croyance au libre arbitre, ainsi que l'a montré l'auteur de V Ethique, par ignorance des causes. Et bien d'autres croyances non moins hyperboliquement égocentristes. « A l'homme monté, tendu, clair, en pleine vigueur, il semble impossible que le même puisse cesser d'être tel. Il croit. — Et voici h. foi du type le plus simple. — Il croit que pour pouvoir perdre connaissance, pour mourir, il lui faudrait d'abord devenir un autre. »
Ce qui suit va droit contre les systèmes spiritualistes et plus ou moins pascaliens ou lamartiniens fondés sur nos misères et nos aspirations : « L'homme a tiré tout ce qui le fait homme des défectuosités de son système. L'insuffisance d'adaptation, les troubles de son accommodation, l'obligation de subir ce qu'il a appelé l'irrationnel. Il les a sacrés, il y a vu la mélancolie, l'indice d'un âge d'or disparu, ou le pressentiment de la divinité et la promesse. » Qu'y avait-il à conclure de ces faits ? La nécessité de l'effort pour mieux comprendre, pour construire et s'adapter. Folie de la voie contraire ! « Toute émotion, tout sentiment est une marque de défaut de construction et d'adaptation. » Et l'on s'enfonce, délibérément, au lieu de se dépê-
ANALECTA
trer. « Quelle étrange conséquence. La recherche de l'émotion, la fabrication de l'émotion : chercher à faire perdre la tête, à troubler, à renverser... » L'homme est un animal compliqué. « Il met l'amour sur un piédestal. La mort sur un autre. Sur le plus haut, il met ce qu'il ne sait pas et ne peut savoir, et qui n'a même pas de sens. »
Contre les phantasmes du subjectivisme, Valéry ne tarit pas. « L'homme dit au dieu : Il faut me détruire ou me satisfaire. Cette pensée lui semble si juste qu'il la fait dire par le dieu sous cette forme : Il faut me satisfaire ou être détruit... plus que détruit. » Avec la même ironie, servie par son expérience des valeurs scientifiques, sachant que lorsqu'un problème est vraiment résolu, la solution mène à d'autres découvertes, Valéry écrit : « L'existence de Dieu serait très fortifiée si on pouvait donner à Dieu d'autres emplois, et lui trouver d'autres aspects que ceux attenant à la Création. Mais on ne sait pas ce qu'il fait en dehors de nous, et c'est ce en quoi il ne nous touche en rien qui établirait son existence. » Le R. P. Gillet, dans un article de la Revue universelle, a voulu découvrir à toute force chez Valéry de l'angoisse métaphysique. Je n'en vois pas trace, pas plus que chez Spinoza ou chez Voltaire, qui l'a persiflée dans ses premières Remarques sur Pascal. Valéry n'a pas moins vigoureuse-
= VALERY
ment combattu sur ce point l'auteur des Pensées 1. L'angoisse dont il a parlé comme l'éprouvant luimême n'est que celle du chercheur, artiste ou savant. Aucun rapport.
Le R. P. Gillet argue aussi de certains passages où Valéry ironise sur la pensée même, un peu à la façon des sceptiques grecs ou de Platon dans le Parménide, et avec un sens analogue de ce que l'on peut appeler le comique philosophique. Il dira, par exemple : « Toute pensée étant de la nature d'une simulation, il en résulte que toute pensée pressée et poussée à l'extrême dans le sens de sa précision, tend à une contradiction. » Rappelez-vous les gaietés de la dialectique platonicienne ! Dans la pensée, il y a la chose qu'on pense, et la pensée même : elle est donc» « en même temps autre chose que soi », et, comme dit M. Teste : « Je suis étant, et me voyant ; me voyant me voir, et ainsi de suite. » Ces jeux de scepticisme transcendantal n'impliquent aucune angoisse ni le moindre retour à la foi. Pas davantage les fines plaisanteries de Valéry sur les philosophes professionnels. « Le réel ne peut s'exprimer que par l'absurde. N'est-ce pas toute la mystique et la moitié de la métaphysique que je viens d'écrire ? » Ce prétendu réel n'est-il pas une simple chimère ? L'inconnais-
i. Voir, dans Variété, V Introduction à Léonard de Vinci et Variations sur une « Pensée ».