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ANALECTA
sable ne serait-il pas tel pour le meilleur des motifs : comme inexistant ? Des disputes de métaphysiciens, Valéry déclare qu' « elles ont le passionnant et les conséquences nulles d'une partie d'échecs ». Mais il ajoute : « Parfois il en ressort aussi qu'il ne faut pas jouer tel coup désormais. On se ferait battre. » La philosophie a dissipé bien des préjugés funestes. Négatif si l'on veut, c'est un progrès et un bienfait. Et la pensée ne dût-elle jamais étreindre tout le réel, elle n'en garderait pas moins son utilité comme notre unique boussole, et sa beauté intrinsèque, et sa supériorité sur ce fameux réel si celui-ci n'était qu'un indécrottable chaos, comme l'indiquerait sa résistance à l'ordre rationnel. C'est la réalité qui aurait tort, et la raison ne peut qu'avoir raison. Ne soyons pas rationalistes et idéalistes à demi !... Valéry l'est jusqu'au bout des Analecta, qui se terminent par une nouvelle défense antipascalienne du raisonnement contre le sentiment... Livre admirable et tonique, précieux élixir intellectuel, source de lumière et de joie, que je souhaite de voir mettre le plus tôt possible à la portée de tous !
LA POÉSIE ET LA PENSÉE DE PAUL VALÉRY
A consulter la liste des ouvrages de Paul Valéry, on pourrait croire qu'ils se divisent en deux catégories bien tranchées : d'un côté la poésie, Y Album de vers anciens, la Jeune Parque , Charmes (ou poèmes) , de l'autre les essais, Variété, Eupalinos, La Soirée avec M. Teste, etc.. C'est une vue superficielle de commis libraire ou de bibliographe rédigeant des fiches pour un catalogue.
Paul Valéry est avant tout un poète, un grand poète. D'ailleurs quiconque est vraiment poète l'est toujours avant tout. Certains prosateurs nés ont occasionnellement essayé d'écrire en vers. Fussent-ils même grands prosateurs, cela ne leur a pas réussi : exemple, Chateaubriand. Lorsque, par hasard, les poètes tâtent de la prose, ils s'en tirent brillamment : qui peut le plus peut le moins. Mais on retrouve dans leur prose des traces de leur don poétique. Voyez Graztella, Notre-Dame de Paris, etc.. Voyez Y Ame
— VALERY
et la Danse et Eupalinos... Ils se diversifient, et n'abdiquent pas.
Bien que certains d'entre eux aient composé des romans — qui ne ressemblent guère à ceux des romanciers de profession — lorsque les poètes viennent à la prose, le genre où les conduit un penchant naturel est le plus souvent l'essai. « Tous les grands poètes, a dit Baudelaire, deviennent naturellement, finalement critiques. Je plains les poètes que guide le seul instinct ; je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle des premiers, une crise se fait infailliblement, où ils veulent raisonner leur art, découvrir les lois obscures en vertu desquelles ils ont produit... » Il leur arrive même de vouloir raisonner de tout, à bon droit, puisque leur art implique toute connaissance et toute raison. Nous parlons toujours des grands poètes et non des fades chanteurs de romances, ni de ceux qui se contentent de mettre en phrases mesurées et plus ou moins harmonieuses des lieux communs.
Si Paul Valéry est un profond essayiste, il a été précédé dans cette voie par Goethe et par Hugo (William Shakespeare) , par Vigny (dont le Stello n'est, comme la Soirée avec M. Teste, qu'un essai en forme narrative), par Leconte de Lisle (dont Brunetière admirait, à juste titre, les études sur les poètes contemporains), par Baudelaire, Edgar Poe,
POÉSIE ET PENSÉE DE PAUL VALERY
Shelley, etc.. Le cas est plus exceptionnel chez les poètes plus anciens, encore que Ronsard ait certainement collaboré à la Défense et Illustration de son ami Joachim du Bellay, qui d'ailleurs était lui-même un poète notable. Il est vrai que les modernes sont en général plus conscients, plus réfléchis, ou plus portés à faire part au public de leurs réflexions. Mais cette nouvelle mode a coïncidé précisément avec la renaissance du lyrisme. La poésie n'y a donc rien perdu, et cela prouve qu'elle ne consiste pas dans le pur instinct ni dans on ne sait quel illuminisme fluidique et ahuri.
L'œuvre de Paul Valéry se distingue entre toutes par son unité et sa cohésion. Raphaël et Graziella ont été fournis à Lamartine par des incidents fortuits de sa vie privée ; Vigny n'eût pas écrit Servitude et Grandeur s'il n'avait été militaire ; ni Hugo les Travailleurs de la Mer sans l'exil à Jersey et Guernesey. Tous les ouvrages de Valéry, vers ou prose, résultent d'une même nécessité intérieure, au moins virtuelle (car plusieurs ont été faits sur commande) ; ils sont tous soumis à la même direction logique et forment presque un système lié, comme notre monde solaire.
En pouvait-il être autrement, alors que le premier principe de Valéry, formulé dès l'Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci (1894), nie la distance
= VALERY
que l'on imagine entre l'art et la science et proclame les affinités profondes, le « fond commun » de ces travaux réputés si différents. Ayant à peine passé sa vingtième année, Valéry débutant s'affirmait déjà nettement intellectualiste.il l'est resté dans sa maturité glorieuse. Oh ! l'on pense bien que ce n'est pas un rationaliste sec, et que nul n'est plus exempt que lui de cet affreux travers, trop répandu parmi les savants spécialisés, les professeurs, même de littérature, et les simples bourgeois. Les poèmes de Paul Valéry dénotent le grand intellectuel, et ses plus rigoureux essais révèlent le poète.
La Jeune Parque a les fraîches couleurs d'une idylle de Théocrite ou d'André Chénier, avec je ne sais quoi de dense et de scintillant qui n'appartient qu'à Valéry, et quelques-uns de ces cinq cents vers, dont pas un n'est faible, comptent parmi les plus beaux de la langue française. On peut, en somme, se laisser simplement ravir par cette beauté si rare et cette mélodie continue, en suivant le scénario (qui n'est pas si difficile à démêler) sans s'inquiéter du symbole. Certains ont fait à la Jeune Parque une réputation d'obscurité qu'elle ne mérite que jusqu'à un certain point. Dans les grandes lignes, on y distingue aisément l'histoire d'une jeune vierge, troublée par le désir, reculant devant la tentation, maudissant la vie par attachement à sa pureté première, en appe-
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POÉSIE ET PENSÉE DE PAUL VALERY
lant même à la mort qui résoudrait tout, puis cédant finalement à la nature et à l'amour. C'est si l'on veut, une oaristys, du moins en rêve et en puissance ; il s'agit d'un monologue sans action. Mais c'est aussi un poème métaphysique, et cette jeune Parque représente évidemment quelque chose comme l'idée platonicienne ou l'être indéterminé de Hegel, hésitant devant la réalisation ou l'incarnation, qui ne peut que l'altérer et lui infliger une déchéance. Cette double interprétation possible, l'une ésotérique et manifeste pour l'initié, l'autre qui se suffit à la rigueur et contente le profane, c'est le symbolisme même, dont la poésie philosophique ne saurait se passer longtemps sans tomber dans le didactisme.
Peuple altéré de moi suppliant que tu vives, Non, vous ne tiendrez pas de moi la vie !... Allez, Spectres !...
Je n'accorderai pas la lumière à des ombres...
C'est, en surface, le débat entre l'attrait de l'amour et la crainte de faire naître des malheureux ; sauf la qualité de l'expression, l'on trouverait des choses analogues dans Sully-Prudhomme. En profondeur, c'est le conflit métaphysique entre le monde idéal et le funeste mirage que le vulgaire croit réel et considère même comme un bien. Valéry est-il pessimiste ? Assurément, en principe, et nul n'a
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= VALERY
été plus frappé de l'inéluctable imperfection de toute réalité, soit positive, ou même transcendante. Dans Charmes, le Cimetière marin accepte au moins théoriquement la doctrine des Eléates, d'après qui n'existe que l'Être unique et immuable, toute vie, tout changement et tout mouvement n'étant que chimère et illusion ridicule :
Zenon ! Cruel Zenon ! Zenon d'Elée !
M'as-tu percé de cette flèche ailée Qui vibre, vole, et qui ne vole pas?
Le son m'enfante et la flèche me tue.
Mais les Ëléates adoraient cet Être unique et ne niaient que le surplus. U Ébauche d'un Serpent va plus loin...
Ce n'est pas nous seulement qui devons nous pénétrer de notre néant. C'est dans tous les cas et à tous les étages que le non être est supérieur à l'être et qu'exister équivaut à déchoir. Contrairement à la preuve de saint Anselme, si Dieu est parfait, il n'existe pas. Le monde existe, au moins à nos yeux : c'est sa tare et sa condamnation. L'idéalisme a toujours répugné à cette pauvre chose, épaisse et bornée, qu'on appelle l'existence. A la limite, l'idéalisme absolu aboutit au nihilisme philosophique.
Ces jeux idéologiques, où se complait quiconque tient le Parménide de Platon pour l'un des livres
POÉSIE ET PENSÉE DE PAUL VALERY
les plus divertissants de la littérature universelle, ne suppriment aucune activité pratique.
Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre !
^Au contraire, l'intellectualisme, qui mène à ces thèses ou hypothèses transcendantales, devient la seule méthode vraiment sûre et féconde dans les deux grandes divisions du domaine positif, qui sont la science et l'art ou le connaître et le construire II n y a de connaissance qu'intellectuelle ou rationnelle, puisque la mystique exclut toute démonstration et tout contrôle. L'intellectualisme constructif est seul capable d'édifier des œuvres esthétiques qui atteignent leur but, des maisons qui soient d'aplomb et des civilisations qui ne s'écroulent pas, puisque tout cela est soumis à des conditions objectives qui ne peuvent être discernées que par l'intelligence. M. Teste, farouche idéaliste, se renferme silencieusement dans sa pensée solitaire et refuse de passer a l'acte, qui diminue et dégrade. Mais Eupalmos construit et fait même admettre à Socrate la uperionte de l'art sur la science pure et simple peut-être parce qu'il la suppose, et qu'il y ajoute). L homme complet, ce fut, au xvie siècle, Léonard de Vinci, héros de la connaissance et grand artiste. On m approuvera certainement de conclure que de
noItJpUrS; vf ^ mathémat*ien, philosophe et poète Paul Valéry.
A L'ACADÉMIE
La journée du 19 novembre 1925 restera l'une des plus mémorables dans les fastes académiques et fournira un chapitre particulièrement brillant aux futurs continuateurs des Pellisson, des d'Olivet et des Frédéric Masson. L'élection de M. Paul Valéry est un événement des plus heureux, pour lequel les amoureux de poésie auraient volontiers illuminé ; mais aussi des plus exceptionnels dans l'histoire de l'illustre Compagnie, chez qui la haute littérature n'est pas chaque fois à pareille fête. Après tel ou tel choix particulièrement fâcheux, elle avait besoin de reconquérir la sympathie des lettrés et de se réhabiliter devant l'opinion. Certains ironistes insinueront même que cette élection du 19 novembre était plus
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importante pour elle que pour l'élu. N'hésitons pas à reconnaître que cette belle victoire a aussi une importance pour M. Paul Valéry. Nous la mesurerons d'un mot en remarquant que c'est un désastre pour M. Clément Vautel.
Notre spirituel confrère passe sa mauvaise humeur sur Mallarmé et sur le critique du Temps. De l'élection Valéry, il ne dit rien : quoi de plus significatif que ce silence prudent ? Paul Valéry personnifiait éminemment, pour M. Clément Vautel, une poésie inintelligible et saugrenue, simple bluff lancé par le snobisme de quelques critiques, esthètes et caillettes « évaltonées », comme parlait Jean Lorrain. Le chroniqueur quotidien du Journal avait probablement fini par en persuader une notable partie de sa vaste clientèle. Mais lui fera-t-il croire que la majorité de l'Académie se compose également de misérables snobs se donnant le ridicule d'admirer sans comprendre ? Le croira-t-il lui-même ? Le cas doit singulièrement l'embarrasser, car il a le respect des institutions établies. Il devait considérer l'Académie comme le dernier refuge des idées qu'il juge saines et du bon sens tel qu'il le conçoit. Il apparaît que l'Académie se permet à l'occasion de le concevoir autrement. La déconvenue de M. Clément Vautel nous amuse. Ce qui est plus précieux, c'est que ce vote académique mettra fin aux doutes
A L'ACADÉMIE -
d'honnêtes gens qui n'ont pas ses préventions, mais qui de bonne foi hésitaient entre ses anathèmes goguenards et les louanges pourtant motivées avec soin des admirateurs de Paul Valéry. Puisque M. Clément Vautel veut bien nous prendre pour tête de Turc, on nous excusera de rappeler qu'à commencer par un feuilleton de juin 1917 sur la Jeune Parque, qui venait de paraître et marquait la rentrée de l'auteur dans la vie littéraire après une longue retraite, nous avons salué de commentaires enthousiastes et réfléchis chacun des ouvrages de Valéry, de qui nous disions en 1922, à propos de Charmes : « Voici qu'après sa lente veillée des armes, M. Paul Valéry est porté presque soudainement au premier rang de la littérature actuelle. Il a conquis l'admiration de tous ceux qui aiment la poésie et la pensée, chez lui, comme il sied, inséparables. » Et en 1923, à propos d'Eupaltnos, nous lui décernions le titre de « prince de l'esprit ». Certains lecteurs, peut-être un temps indécis, inclineront plus facilement désormais à convenir que ce n'était pas M. Clément Vautel qui avait raison.
Assurément, Valéry pouvait à la rigueur se passer de l'Académie, comme Baudelaire, Verlaine, Moréas et Mallarmé. Mais puisque Racine et La Fontaine, Hugo et Lamartine, Vigny et Musset en ont été, mieux vaut qu'il en soit aussi. Son maître Mallarmé
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n'avait aucun préjugé contre l'Académie et s'en faisait même une idée très haute, ainsi qu'on le peut voir dans le chapitre des Divagations intitulé « Sauvegarde » (pages 358 et suivantes). Chose curieuse, Mallarmé écrivait : « Une circonstance peut, concernant le groupe de dignitaires, se produire, qui en rehausse le prestige. » Il songeait à autre chose, mais on pourrait interpréter cette phrase comme l'annonce prophétique du succès de son plus cher disciple. Maître à son tour, Paul Valéry est avant tout un poète, un grand poète. C'est aussi un profond essayiste ; quel poète moderne ne l'a été peu ou prou, depuis Goethe et Victor Hugo jusqu'à Mallarmé et Moréas ? Entre la poésie et l'essai existent de puissantes affinités, parce que la poésie exprime et chante l'essence, les rapports essentiels des choses et des idées, qu'analyse la critique. L'œuvre de Paul Valéry offre donc une harmonieuse unité, puisqu'il est, comme nous l'écrivions en 1923, « le plus intellectuel des poètes de ce temps, et le plus poète parmi ceux d'aujourd'hui qui pensent ». Réjouissons-nous de son triomphe, pour lui et pour tout ce qu'il représente avec tant d'éclat. « Il est célèbre, et non pas seulement en France, écrivait le Gaulois, mais en Europe, et il n'est pas célèbre seulement en Europe, mais à Buenos- Aires comme à San-Francisco, à Calcutta comme au Caire. » Le prestige de l'Académie
A L'ACADÉMIE
est grand aussi au dehors ; l'élite intellectuelle des deux mondes n'eût pas compris que Valéry ne fût pas académicien. On reconnaîtra unanimement, chez nous et à l'étranger, que nul n'était plus désigné pour succéder à Anatole France.
PAUL VALÉRY ET LA CRITIQUE