ENTRETIENS AVEC PAUL VALÉRY PAR FRÉDÉRIC LEFÈVRE
M. Frédéric Lefèvre a entrepris de passer une heure avec chacun des hommes de lettres tant soit peu notables d'aujourd'hui. Cela me rappelle l'anecdote du voyageur indésirable à qui fut signifié un arrêté d'expulsion d'une principauté méditerranéenne, charmante mais peu étendue, et à qui le commissaire de police disait : « Vous avez vingt-quatre heures pour exécuter cet arrêté. — Merci, répondit l'expulsé, mais cinq minutes me suffiront... » Je crois que, dans bien des cas, quelques minutes suffiraient à M. Frédéric Lefèvre pour tirer de ses interviewés ce qu'ils ont d'important à dire. Mais des journées entières semblent trop courtes avec Paul Valéry, dont la conversation tient ses interlocuteurs sous le charme et qui, sur tous sujets, apparaît inépuisable.
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De même, les entretiens d'Anatole France, qui s'était pourtant exprimé dans de nombreux ouvrages, ont rempli des volumes, qui ne sont pas tous des commérages d'office, et entre lesquels celui de M. Paul Gsell se distingue par son intérêt sérieux et véridique.
Ce sont des causeries à bâtons rompus que rapporte ici M. Frédéric Lefèvre, mais toutes amusantes, suggestives, et qui certes ne sauraient remplacer la lecture des œuvres poétiques ou théoriques de Valéry, mais qui la compléteront de façon aussi agréable qu'instructive. Parcourons ces pages, dans l'ordre où elles se présentent, et sans essayer d'y introduire plus de rigueur. Il ne s'agit pas d'un cours de Sorbonne, mais d'une libre promenade de l'esprit.
Valéry raconte qu'il rêva d'être officier de marine. Rêve fréquent chez les enfants imaginatifs. Savezvous ce qui l'en empêcha ? Ce ne fut pas sa « manière de voir », comme ce personnage de Duvert et Lauzanne, qui n'était pas socialiste, mais myope. Ce fut au contraire sa manière de ne rien voir dans les mathématiques. Il s'est bien rattrapé depuis, et voilà qui peut réconforter les débutants un peu noyés d'abord. Mais c'est curieux. Valéry maintient qu'il avait raison alors de ne rien comprendre, et que les mathématiques sont fort mal enseignées dans les collèges. Je le laisserai débattre ce point avec les
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maîtres compétents, et j'avouerai simplement qu'au même âge, avec les mêmes méthodes, j'avalais l'algèbre et la géométrie élémentaires comme du petitlait. C'était peut-être mauvais signe.
Valéry n'aime pas les « disputes littéraires ». Il dit : « Cela manque de grâce et de résultats. Que voulez-vous de moins ? » Bon pour la politique ! Mais (en faisant une réserve pour les critiques de profession) il s'étonne toujours de voir un écrivain écrire contre un autre écrivain, un poète ou un romancier attaquer un autre poète ou un autre romancier... Il n'a pas tort. Cela manque de grâce, en effet, et surtout d'autorité. La haine d'un sot livre est pourtant un sentiment louable, et il y a des exécutions nécessaires. Mais il y faut une impartialité qui ne se trouve guère que chez des critiques professionnels, et leur permet aussi d'admirer à fond lorsqu'il y a lieu. Le rival sera toujours suspect, et tel livre de poète hostile à Valéry — malevoli veteris poetae — n'était que ridicule.
Valéry évoque le souvenir de Pierre Louys, qui fut pour lui l'ami le plus sûr et le plus utile — celui qui le poussait à travailler. Il l'avait rencontré pour la première fois aux fêtes du sixième centenaire de l'université de Montpellier. De quoi parlèrent ces deux jeunes gens de vingt ans qui se rencontraient pour la première fois ? De Victor Hugo, de Baude-
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laire, de Verlaine, de Wagner. Ils ne pouvaient que se lier pour la vie. Ce fut Pierre Louys qui conduisit Valéry chez Mallarmé, qui publia ses premiers vers dans la Conque, qui l'encouragea, un quart de siècle plus tard, après sa longue retraite, à écrire la Jeune Parque. C'est un des jolis épisodes de la carrière de ce parfait artiste uniquement dévoué aux lettres.
D'un vieil article de Charles Vignier sur « l'épithète subjective », Valéry dit plaisamment : « Cet article me fit beaucoup songer (il avait seize ou dixsept ans). Je ne sais plus ce qu'il disait, mais ce qu'il disait me donna la sensation d'apprendre quelque chose de précis, et j'ai gardé souvenir de cette sensation qui est si rare dans le domaine des lettres. » Surtout dans celui des lettres actuelles, me permettrai-je d'ajouter. Cette sensation, Voltaire l'a donnée à Valéry « une fois ». Il veut dire sans doute une fois entre autres. Voltaire « a écrit sur la poésie une phrase simple et profonde... » Il ne dit pas laquelle, et M. Frédéric Lefèvre non plus. C'est probablement celle-ci, que j'ai souvent eu l'occasion de citer : « La poésie est la musique de l'âme. »
Et voici Huysmans, qui attirait les êtres les plus étranges, par affinité naturelle. Il reçut un jour la visite d'un touriste en complet de cycliste et casquette à carreaux, qui se présenta comme archevêque de Colombo. Interdit et excommunié, mais ayant
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conservé ses pouvoirs spirituels, — car les sacrements sont indélébiles, — il gagnait sa vie en ordonnant, moyennant finances, des prêtres pour amateurs de messes noires avec hosties réellement consacrées... Voici Degas, qui avait la poésie pour violon d'Ingres et qui a écrit quelques sonnets assez beaux, mais avec une peine énorme. Un jour qu'il n'en sortait pas, il dit avec une fureur naïve à Mallarmé : « Et pourtant, ce ne sont pas les idées qui me manquent ! — Mais, Degas, répondit Mallarmé, ce n'est pas avec des idées qu'on fait des vers, c'est avec des mots. » De même qu'on peint avec des lignes et des couleurs... Maître de la technique picturale, Degas oubliait qu'il y en a une, qu'il faut apprendre, dans tous les arts. C'est seulement lorsqu'on la possède bien qu'on peut exprimer ses idées...
Et voici Heredia, très bienveillant aux jeunes, qui dans une bonne intention reprochait à Valéry ce qu'il appelait sa paresse, et voulut le donner pour secrétaire à Brunetière. On est tenté de regretter que ce projet n'ait pas abouti, en songeant aux scènes savoureuses que la rencontre eût pu fournir à cette comédie intellectuelle, prisée plus haut par Valéry que la comédie humaine et même que la divine comédie (qui n'en est qu'une province). Quels piquants souvenirs il pourrait aujourd'hui nous conter sur l'auteur des Chemins de la croyance
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et des Discours de combat ! Sans compter que cela l'eût fait connaître à la Revue des Deux Mondes, qui l'a obstinément ignoré et ne le considère encore que comme un succédané de Jean Aicard... Il avoue ne travailler guère que sur commande. Et il accepte les conditions les plus ébouriffantes. Ainsi Eupalinos lui fut commandé par la revue Architecture, qui fixa le nombre de lettres (115,800) que devait avoir son essai. Valéry sait se borner, et Boileau lui-même aurait reconnu qu'il sait écrire.
Pour le surplus, sa paresse, « oisiveté, mais pleine de pouvoir », tenait à des dispositions que Heredia ne soupçonnait point. La littérature ne satisfaisait pas son esprit de ce moment-là, qui était l'esprit de la Soirée avec M. Teste. Intelligence supérieure, homme de génie peut-être, mais replié sur luimême, vivant dans ses pensées et dédaignant de produire parce que toute production est nécessairement imparfaite et lui paraît une déchéance, M. Teste est Valéry lui-même, ou du moins un moment de Valéry fixé dans une formule et poussé à la limite géométrique. M. Teste demeure enfermé dans sa cellule d'anachorète intellectuel, purement contemplatif. Après vingt ans de studieuse solitude, Valéry a fait heureusement sa rentrée Consciemment ou non, il n'avait accompli, en somme, qu'une longue veillée des armes. Et M. Teste en personne renonce-
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rait sans doute à son mutisme farouche, s'il se découvrait le même don d'écrire en vers. Entre tous les genres littéraires, la poésie comporte le moins de concessions au goût profane et peut le plus approcher de la perfection.
La Jeune Parque est, d'après M. Albert Thibaudet, qui exagère peut-être un peu, le poème le plus obscur de la langue française. Accordons qu'il n'est pas d'une lecture immédiatement aisée. L'obscurité est d'abord ce que M. Paul Bourget appelle un bâton de longueur, une défense contre le vulgaire, une assurance de n'être compris que par ceux dont on souhaite le suffrage. Valéry signale d'autre causes d'obscurité, quand elle n'est pas voulue. D'abord, la difficulté même de certains sujets, et il arrive dans ce cas que plus l'écrivain vise à la précision, plus il se fait dur à lire. Ajoutez les conditions qu'il s'impose. Plus ses ambitions sont hautes, plus l'œuvre devient complexe et ardue. On saisit mieux à première audition une chansonnette qu'une symphonie. Le style plat est plus accessible qu'un art savant, et l'on se fatigue davantage à gravir une montagne inexplorée qu'à circuler sur un trottoir.
« J'ai eu le malheur d'écrire, en cette préface (à la Connaissance de la déesse de M. Lucien Fabre), les mots de poésie pure qui ont fait une sorte de fortune. Il est curieux de voir une expression assez
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négligemment jetée prendre une étonnante valeur en allant de bouche en bouche. Ce que l'on avait écrit comme expression conventionnelle semble désigner une réalité en soi que les uns et les autres s ingénient à définir. » La poésie pure n'était pour Valéry qu'une limite à laquelle on peut tendre par suppression progressive des éléments prosaïques, notions de fait, anecdote, moralité, bref de tout ce qui peut être dit en prose sans le concours nécessaire du chant. C'est un peu l'analogue de la mélodie continue selon Wagner, laquelle, d'ailleurs, ne saurait être obtenue pleinement que dans l'orchestre. La poésie ne dispose pas de cette puissante ressource. Il est vrai qu'elle a d'autres avantages, surtout dans le domaine de la pensée, que Valéry n'a jamais consenti à sacrifier, et il s'en est assez catégoriquement expliqué au même endroit.
Or, en lisant la longue préface où M. Henri Bremond reproduit des parties de ses innombrables Eclaircissements, qui auraient eux-mêmes grand besoin d'être éclaircis, j'avais été frappé par le tour d'esprit scolastique de cet apôtre du mysticisme et de cet ennemi des concepts. La phrase de Valéry que je viens de citer confirme cette impression. La poésie pure était pour lui une conception gratuite, une hypothèse, un idéal. M. l'abbé Bremond l'a prise pour une « réalité en soi », comme on faisait
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au temps des universaux. Valéry est nominaliste. M. Bremond est réaliste : c'était bien la peine de tant batailler contre les nouveaux disciples de Thomas d'Aquin ! Aussi chimérique que les néo-thomistes, il ne s'en distingue que par l'inaptitude à suivre un raisonnement et la propension à se contredire d'un a éclaircissement » ou même d'une phrase à l'autre. Il sera piquant, un de ces jours, de relever ses contradictions, quand il aura vraiment fini, s'il en finit jamais.
Pour aujourd'hui, je note qu'il avoue enfin son désaccord fondamental avec Paul Valéry, dont il invoquait naguère le témoignage, ainsi que, tout aussi justement, ceux de Baudelaire, de Mallarmé et d'Edgar Poe. Valéry adore ce que lui, Bremond appelle « l'impur », c'est-à-dire les idées, la précision, la netteté. M. Bremond n'aime que le vague et les mots « vides de sens », où son « fluide mystérieux » passe beaucoup plus à l'aise. « Je ne crois pas, dit-il de Valéry, qu'on puisse imaginer d'opposition plus tragique, ni en apparence plus irréductible, entre un vrai poète et la poésie. Du fond de l'abîme où il vient, sous nos yeux, de rouler avec son ami M. Teste, qui le sauvera ? » Comme disait Capus, ils ne sont séparés que par un abîme. Et M. Bremond jette l'anathème à la « gageure impie » de Valéry, à ses « bacchanales intellectualistes »... Allons ! sur Valéry
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du moins, nous voilà d'accord, et les positions sont enfin nettes, — jusqu'au prochain démenti que M. Bremond pourra s'infliger. S'il considère la moindre discussion de ses théories comme une injure personnelle, c'est sans doute qu'il entend se charger de les détruire lui-même. Mais il se réserve toujours de n'en pas convenir. Le malheur est que ses textes successifs ne disparaissent pas au fur et à mesure de ses volte-face... Pour une « parabole » assez banale et inexacte sur l'esprit et l'âme, ou Animus et Anima (si tant est qu'Animus ait bien ce sens), Paul Claudel devient « notre Platon » suivant M. Bremond, qui se fait évidemment une drôle d'idée du platonisme et ne semble pas se douter que ce grand homme était un philosophe intellectualiste. Il s'en avisera peut-être un jour, comme de son dissentiment irrémédiable avec Paul Valéry.
Revenons aux « Entretiens ». Valéry déclare qu'il admire beaucoup M. Bergson, mais qu'il ne se sent nullement bergsonien, quoi qu'en ait dit M. Thibaudet, à qui j'avais contesté ce prétendu bergsonisme. Revenant sur Pascal, Valéry maintient ses griefs contre son apologétique hasardeuse et ses bizarreries d'ennemi du genre humain. Son génie n'est pas en cause, mais combien Descartes lui est supérieur, le grand Descartes, « qui anime toute la recherche scientifique par l'admirable conception
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de l'univers quantitatif », de qui procèdent toute la science, toute la pensée moderne, « toutes les magnifiques constructions analytiques qui ont été édifiées depuis le dix-septième siècle et qui, par l'immensité des objets qu'elles comprennent, la netteté des relations qui y sont inscrites, le raccourci prodigieux de faits, d'expériences, de résultats, de lois qu'elles supposent, constituent peut-être les œuvres les plus extraordinaires de l'homme ». Rien n'eût été fait de tout cela, si l'on avait écouté Pascal, qui ne voulait pas qu'on approfondît Descartes, ni Copernic... Dans une autre conversation, Valéry montre les affinités profondes de l'art et de la science. C'est la base et, pour ainsi dire, le tuf de l'intellectualisme radical. Il y a des pages analogues dans Taine.
Valéry dit aussi quelques mots du romantisme, du symbolisme (qui en dérive), et même des gens du monde. Sur le romantisme, il affirme surtout la multiplicité des points de vue possibles. Il condamne un certain dédain de l'esprit scientifique, qui n'est nullement l'essence du romantisme, tant s'en faut, mais l'erreur et la dégénérescence des mauvais romantiques, de ceux qui ont tout l'amour de M. Henri Bremond. Valéry ne nie pas que le romantisme n'ait rendu des services. Je rappelle que le principal est de nous avoir permis d'admirer à la fois le Parthénon et les cathédrales, Raphaël et Rem-
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brandt, Phidias et Michel- Ange, Racine et Shakespeare...
M. Frédéric Lefèvre a fait suivre ces entretiens de commentaires personnels sur l'œuvre de Valéry et mêmes d'essais d'exégèse. En dépit de son préfacier, M. Frédéric Lefèvre rend toute justice à l'élément rationnel, capital dans cette œuvre et dans toute grande poésie, qui est « contemplation de l'ordre éternel et des pures idées ». C'est ce que M. Bremond appelle un « épais rationalisme ». J'aurais quelques observations de détail à présenter. Mais en général, ces commentaires et cette exégèse de M. Frédéric Lefèvre sont justes et apporteront une aide précieuse à bien des lecteurs. Je vous recommande particulièrement le chapitre sur Narcisse.