vol. in-8°, Calmann-Lévy
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bien d'autres datent de ma vingtième année. » Je possède même un autographe de lui, où il m'affirme qu'il n'avait que seize ans à la date de la composition du volume, et se flatte d'avoir eu déjà en ce temps « de petits dons de style ». C'est vrai. Je remarque même que ce style de son âge tendre, évidemment moins riche que celui de sa maturité, était moins encombré et plus pur. Par la suite, l'abondance de la matière à exprimer a fait éclater chez lui les formes normales de l'expression.
Dès sa première jeunesse, lui qui devait mourir à cinquante ans après une existence de valétudinaire, il était hanté par la maladie et la mort, mais s'attachait à leur trouver des charmes. « Dans la mort et même en ses approches résident des forces cachées, des aides secrètes, une grâce qui n'est pas dans la vie. Comme les amants quand ils commencent à aimer, comme les poètes dans le temps où ils chantent, les malades se sentent plus près de leur âme. » Le pauvre Marcel était un peu doloriste, mais sans pensée d'expiation. Artiste avant tout, et jusqu'aux moelles, il tâchait seulement à dégager de tous les éléments donnés, des pires comme des meilleurs, un sens de poésie et d'art.
Le dolorisme n'est donc chez Proust que partiellement baudelairien, puisque chez Baudelaire, poète et artiste aussi, mais chrétien et mystique,
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il était intégral. C'est pour les mêmes raisons que Proust ne croit qu'à l'amour malheureux. « Violante ne connaissait pas encore l'amour. Peu de temps après, elle en souffrit, qui est la seule manière dont on apprenne à le connaître... Dans la profondeur de son chagrin, Françoise de Breyves vit la réalité de son amour... L'amour malheureux nous rendant impossible l'expérience du bonheur nous empêche encore d'en découvrir le néant... » Les poètes et les romanciers ont découvert d'instinct, depuis longtemps, que les amours heureuses n'ont pas d'histoire. Proust est si essentiellement homme de lettres que pour lui ce qui ne fournit pas de bons thèmes littéraires n'existe certainement pas.
Ce volume se compose de nouvelles, de petits poèmes en prose et même de petits poèmes rimes, imités des Phares de Baudelaire, sur quelques grands peintres et musiciens : Albert Cuyp, Paul Potter, Watteau, Van Dyck, Chopin, Gluck, Schumann et Mozart. Ce sont les morceaux sur les quatre peintres qui ont inspiré à M. Reynaldo Hahn ses pièces pour piano. Proust était-il aussi poète en vers ? Moins qu'en prose, mais enfin il aurait pu s'entraîner dans cette direction.
Chopin, mer de soupirs, de larmes, de sanglots, Qu'un vol de papillons sans se poser traverse..
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Sans douté, cela ne vaut pas le fameux « Delacroix, lac de sang... », mais ce n'est pas trop mal trouvé, non plus que ce vers du Watteau :
Le vague devient tendre, et le tout près, lointain.
Le conte de Baldassare Silvande, vicomte de Sylvanie, atteint de paralysie générale, et qui se sait condamné trois ans d'avance, mais ne renonce pas d'abord à ses plaisirs, montre l'humanité « marchant à la mort à reculons, en regardant la vie ». Un jeune neveu de treize ou quatorze ans, enfant de nature très affectueuse, s'est désespéré lorsqu'il a su que ce bon parent mourrait dans trois ans. Puis « il s'était habitué à la maladie mortelle de son oncle comme à tout ce qui dure autour de nous, et... il avait agi avec lui comme avec un mort, il avait commencé à l'oublier ». La « conspiration de douceur » dont on entoure le moribond n'empêche pas Proust d'apercevoir les côtés atroces des sentiments humains et de la destinée.
Il était parfois un peu shakespearien. Il a pris pour une de ses épigraphes la célèbre tirade de Macbeth, qui trop souvent semble entièrement vraie : « Out, out, brief candie ! Eteins-toi, court flambeau ! La vie n'est qu'une ombre errante, un pauvre comédien qui se pavane et se lamente pendant son heure sur le théâtre et qu'après on n'entend
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plus ; c'est un conte, dit par un idiot, plein de fracas et de furie, et qui ne signifie rien. » Il y avait aussi chez Proust du freudisme, avant Freud : « Ces anges exterminateurs qu'on appelle Volonté, Pensée, n'étaient plus là pour faire rentrer dans l'ombre les mauvais esprits de ses sens et les basses émanations de sa mémoire. » Mais la théorie du refoulement est une découverte vieille comme les rues.
Violante, fille du vicomte de Styrie, aurait adoré Laurence s'il ne s'était montré vil ; mais ce n'est pas la grandeur morale qui rend aimable. Elle épouse le duc de Bohême, sans amour. Elle sait qu'on ne trouve le bonheur qu'à faire ce qu'on aime avec les tendances profondes de son âme, mais qu'on en trouve rarement l'emploi. Elle se voue aux succès mondains, par désœuvrement, et s'y acharne par habitude. « Les personnes du monde sont si médiocres, que Violante n'eut qu'à daigner se mêler à elles pour les éclipser toutes. » Cette médiocrité des gens du monde hante déjà Proust, qui n'en consacrera pas moins une bonne partie de son œuvre à les étudier dans le plus grand détail. Je crois d'ailleurs que la médiocrité humaine est générale, et que le monde se borne à ne pas faire exception autant que les naïfs se l'imaginent.
Sur le snobisme, déjà Proust ne tarit pas. Je vous recommande son portrait d'Elianthe, qui « jeune
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belle, riche, aimée d'amis et d'amoureux, implore sans relâche et souffre sans impatience les rebuffades d'hommes parfois laids, vieux et stupides, qu'elle connaît à peine, travaille pour leur plaire comme au bagne, se rend à force de soins leur amie, s'ils sont pauvres leur soutien, sensuels leur maîtresse... Quel crime a donc commis Elianthe et qui sont ces magistrats redoutables qu'il lui faut à tout prix acheter ?... Pourtant Elianthe n'a commis aucun crime. Les Juges qu'elle s'obstine à corrompre ne songeaient guère à elle... Mais une terrible malédiction est sur elle : elle est snob ». Sauf ce mot, inconnu au dix-septième siècle, on dirait du La Bruyère. Proust remarque que le snobisme est le travers qu'on avoue le moins, parce que ce serait l'aveu d'une dépendance et d'une infériorité. En était-il atteint luimême ? On l'a dit, et quelques apparences sont contre lui. Je pense qu'il se rendait compte de sa valeur, mais qu'il était curieux d'un champ d'observation assez fécond, et séduit par le spectacle que la vie élégante offre à un œil affiné : il se plaisait dans le monde comme Degas au foyer de la danse. Il est très préoccupé de ce fait que les femmes réalisent la beauté sans la comprendre ; que telle qui méritait d'être peinte par Whistler ne se trouvera ressemblante que si elle l'est par Bouguereau. Il considère aussi que « loin d'être les oracles des
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modes de l'esprit, elles en sont plutôt les perroquets attardés ». Du reste, il leur est difficile de contenter l'autre sexe. La maîtresse de Fabrice était intelligente et belle : il ne pouvait s'en consoler, et s'écriait en gémissant : « Sa beauté m'est gâtée par son intelligence ; m'éprendrais-je encore de la Joconde chaque fois que je la regarde, si je devais dans le même temps entendre la dissertation d'un critique, même exquis ? » Il la quitta pour une autre qui était belle et sans esprit. Par son manque de tact, elle gâtait tout son charme ; puis elle prétendit aussi au rang d'intellectuelle et devint ridiculement pédante. Il en connut enfin une troisième, chez qui l'intelligence naturelle ne se trahissait que par une grâce plus subtile ; mais elle ne prit point la peine de faire pour lui ce qu'avaient fait les deux autres : elle négligea de l'aimer.
L'amour, si décevant, est d'abord inexplicable. M. de Laléande n'est ni beau ni intelligent : c'est donc bien pour lui que Mme de Breyves l'aime, non pour des mérites ou des attraits qu'on pourrait trouver à un aussi haut degré chez d'autres. Si elle l'aimait pour sa beauté ou pour son esprit, elle pourrait se consoler avec un jeune homme plus spirituel ou plus beau. Son mal est sans remède, parce qu'il est sans raison (Mélancolique villégiature). Mais l'approche de la mort spiritualise tout
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l'être et l'affranchit de l'amour charnel. (La fin de la jalousie.)
Il y a quelques intermèdes littéraires. Bouvard et Pécuchet, désirant aller dans le monde, étudient la littérature et la musique contemporaines, pour avoir des sujets de conversation. Mais ils trouvent Leconte de Lisle trop impassible, Verlaine trop sensitif. Henri de Régnier leur paraît un fumiste ou un fou (nous sommes en période symboliste). Mallarmé n'a pas de talent, ce n'est qu'un brillant causeur. Ils parodient Maeterlinck, dont « la syntaxe est misérable. » Puis, faisant quelques progrès, comme dans Flaubert, ils jugent que Lemaître, malgré tout son esprit, reste un peu bourgeois ; que Bourget « est profond, mais possède une forme affligeante ». Tout n'est pas faux là-dedans. En musique, Pécuchet demeure fidèle au vieil opéra-comique, genre éminemment national, mais Bouvard est wagnérien. Il l'est même avec intransigeance, et ne supporte pas Tannhauser ni Lohengrin. Beethoven lui paraît considérable, quoique moindre qu'Erik Satie (on parlait déjà d'Erik Satie en 1896) ; il estime que Saint-Saëns manque de fond et Massenet de forme... Pour Saint-Saëns, grand classique un peu froid, il n'avait pas tout à fait tort ; mais le malheur de Massenet, qui n'écrit pas mal, est surtout d'avoir eu une cervelle de midinette... Dans Un dîner en
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ville, deux invités sont placés l'un près de l'autre, par maladroite bonne intention, parce qu'ils s'occupaient tous deux de littérature. « Mais à cette première raison de se haïr, ils en ajoutaient une plus particulière. » Le plus âgé de ces deux hommes de lettres, hypnotisé par MM. Paul Desjardins et de Vogué, méprisait le plus jeune, disciple de Maurice Barrés, qui le regardait avec ironie. Voilà qui est documentaire ; il y eut un temps, en effet, où Barrés passait pour subversif. La querelle que les intégristes lui cherchèrent à propos du Jardin sur l'Oronte, a dû, comme on dit, le rajeunir... Où je ne puis suivre Proust, c'est dans son « éloge de la mauvaise musique », d'après lui vénérable à cause des rêves qu'elle a suscités et des larmes qu'elle a fait répandre. En effet, d'insipides romances ont touché plus de cœurs que les merveilles moins accessibles de l'art véritable. Tant pis ! Je veux bien sympathiser avec ces cœurs émus, mais de loin et dans le silence ; s'il me faut subir la musique qui les enchante je les prends en grippe, je dois l'avouer, quitte à passer pour plus farouchement esthète que le pauvre Proust, à qui l'on ne soupçonnait peut-être pas cet arrière-fond sentimental. Mais il était sans doute moins musicien que lettré ; je ne suppose pas que le mélodrame et le roman-feuilleton où Margot a pleuré l'eussent si indulgemment attendri.
ALBERTINE DISPARUE
Vous vous rappelez Albertine, une des jeunes filles en fleurs de Balbec, que Marcel avait installée chez lui et qu'il tenait en chartre privée (la Prisonnière). Albertine est partie ! Elle a rejoint sa tante Bontemps, en Touraine, et ne veut plus rien savoir. C'est la séparation. Le premier des deux volumes posthumes qu'on nous donne aujourd'hui analyse longuement le chagrin de celui qu'elle a quitté.
Il commence, suivant la manie actuelle, par s'en prendre à l'intelligence, qui n'en peut mais. Accordons-lui tout au plus que la sienne fut en défaut. Il avait cru qu'il n'aimait plus Albertine. Il s'aperçoit qu'il souffre cruellement. Cela prouve qu'il s'était trompé, mais avec une intelligence plus pénétrante et plus experte, il n'eût pas commis cette erreur. Son
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cas n'a rien de bien particulier. Ne pas tenir à ce qu'on possède, et le regretter dès qu'on l'a perdu^ c'est classique. Il pensait avoir « des raisons logiques d'être rassuré », il veut dire déjuger impossible cette rupture, qu'il craignait donc, ce qui aurait dû suffire à lui démontrer rationnellement qu'il aimait la jeune fille. Sa iogique était courte et il raisonnait mal. On n'en conclura pas avec lui qu'il n'y ait aucun moyen de bien raisonner. Proust est antiintellectualiste et partisan de l'intuition. Mais puisqu'il n'a prévu ni ce qui allait lui arriver, ni l'émotion qu'il ressentirait de cet événement, on constate qu'il n'a pas été mieux servi par ses intuitions que par les opérations de son intellect. Sa préférence pour les premières apparaît donc comme toute gratuite et uniquement déterminée par la mode. C'est un cliché qui avait cours lorsqu'il composait son vaste roman et qui garde encore du crédit. Voilà tout. Proust avait des parties de grand écrivain, mais, purement impressionniste, il était incapable de penser par lui-même, et son idéologie ne vaut rien.
Il a eu quelque lueur des théories de Taine et de Ribot sur les dédoublements et le phénoménisme de la personnalité. Il les pousse à des excès comiques. Parce que sa douleur se renouvelle selon les circonstances qui lui rappellent de doux souvenirs et avivent ses regrets, il considère qu' « à chaque instant
ALBERTINE DISPARUE
il y avait quelqu'un des innombrables et humbles moi qui nous composent qui était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le notifier... Par exemple (je n'avais pas songé que c'était le jour du coiffeur) le moi que j'étais quand je me faisais couper les cheveux. J'avais oublié ce moi-là, son arrivée fit éclater mes sanglots... » Et il y a le moi qui s'assied pour la première fois dans certain fauteuil en l'absence d'Albertine, le moi qui aperçoit le piano dont les mules d'Albertine ne presseront plus les pédales ; il y aura des moi différents pour chaque saison et chaque heure du jour, qui contempleront sous divers éclairages et en postures diverses les moi non moins innombrables de la fugitive... Autant vaudrait dire qu'à déjeuner ce n'est pas le même moi qui avale l'œuf à la coque et le bifteck aux pommes, y ajoute du sel ou du poivre, coupe du pain et boit un verre d'eau rougie ; ou qu'il faut un nouveau moi à chaque pas pour traverser la rue, à chaque mot d'une conversation et à chaque geste (si l'on fait des gestes), etc. Au fond, ces évocations successives d'un cher passé, c'est tout bonnement le thème bien connu du Lac, du Souvenir et de la Tristesse d'Olympio, développé en forme cinématographique. La virtuosité de Proust s'y joue brillamment. Mais il était inutile d'y mêler une thèse de psychologie et surtout de l'exagérer jusqu'à l'absurde.
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Proust est subjectiviste. D'après lui, l'objet aimé compte peu dans l'amour. « Je ne voyais même pas devant ma pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel bouleversement de mon être, je n'apercevais pas son corps... Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons. C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose ; pour presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attaché à elle. » Cependant c'est bien elle qui a déclenché ce processus, dont Pailleron aurait souri ; cela lui assigne une certaine importance ; et ce n'est pas sans motif qu'en amour on est habituellement deux (quelquefois trois, disait Dumas fils) 1. « Albertine n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon cœur. » Les métaphores ne se suivent pas très bien : la pierre sur laquelle il a neigé n'a pas engendré cette neige. Peu importe, mais la théorie dont Proust semble s'attribuer la découverte n'est autre que celle de la cristallisation. Je crois que Stendhal conserve ici quelques avantages, outre celui de la priorité. Mais voici
i. Proust le redira à l'occasion, mais dans un sens encore moins innocent.
ALBERTINE DISPARUE
une bonne phrase de Proust : « Laissons les jolies filles aux hommes sans imagination. » Piquant, bien qu'un peu paradoxal.
Cependant, de quoi l'amour naît-il, si ce n'est pas des attraits propres de l'objet et de leurs affinités avec la nature du sujet aimant ? Proust est algomane. D'après lui, l'amour est toujours enfanté dans la douleur et ne subsiste qu'à la même condition. On n'aime d'abord que s'il y a un obstacle ; on ne continue d'aimer que qui vous fait souffrir. Et c'est fort bien ainsi. « Je sentais bien que la recherche du bonheur dans la satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si le bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut être trouvé, ce n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction finale du désir qu'il faut chercher. » Voyez Schopenhauer, que, bien entendu, Proust ne cite pas. D'ailleurs, pour sa part, il préfère le bûcher à cette extinction des feux- Il s'ennuyait avec Albertine, quand elle était avec lui, excepté lorsqu'elle le tourmentait. Aujourd'hui, il souffre mille morts parce qu'elle s'est évadée, mais il redoute par-dessus tout l'oubli qui le guérirait. Il estime même qu' « une femme est d'une plus grande utilité pour notre vie si elle y est,
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au lieu d'un élément de bonheur, un instrument de chagrin ; et il n'y en a pas une seule dont la possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous découvre en nous faisant souffrir. » A parler franc, les vérités que la cruelle Albertine dévoile à sa victime ne sont pas absolument inédites pour nous. Mais vous connaissez le point de vue subjectiviste : on ne connaît que celles qu'on a éprouvées soi-même, la vie seule nous instruit et tout est neuf pour chaque individu nouveau...
C'est admissible en ce sens que la science théorique ne dispense pas de l'expérience directe dans l'ordinaire de la vie. Aussi les romanciers peuventils éternellement nous intéresser à des personnages dont le caractère doit sa nouveauté aux contingences concrètes, encore que parfaitement conforme dans ses lignes générales à des lois scientifiquement établies. Mais Proust a la prétention de dégager et de formuler ces lois. Alors, tantôt il invente ce que tout le monde sait, tantôt il ne sort des sentiers battus que pour tomber dans le paradoxe. Par exemple, il déclarera que les « êtres ont un développement en nous, mais un autre hors de nous, et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un sur l'autre ». ce qui ne nous apprend pas grand chose, mais contredit son subjectivisme absolu. Il professera qu' « un fait objectif, tel qu'une image, est différent selon l'état
ALBERTINE DISPARUE
intérieur avec lequel on l'aborde » ; on le savait. Voulant nous faire comprendre qu'Albertine pouvait le rendre heureux, il écrit : « L'idée de son unicité n'était plus un a priori métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel, comme jadis pour les passantes, mais un a posteriori constitué par l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. » La phrase est un peu rude : l'idée, assez simple. Il nous a révélé solennellement qu' « il est difficile de savoir la vérité dans la vie », ou que « la vérité et la vie sont bien ardues », ou qu' « un jeune homme qui a longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le... coquebin 1 pour qui celle qu'il épouse est la première ». On s'en doutait et cela fait un peu de peine de voir un écrivain par ailleurs si original que la manie de théoriser conduit à de pareils truismes.
Quant aux paradoxes, nous en avons déjà vu quelques-uns. C'est vrai que les antagonismes, les inquiétudes et les chagrins activent souvent l'amour, mais comment Proust peut-il prétendre que « le désir allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé nous force d'aimer ce qui nous fera souffrir », et qu' « on a tort de parler en amour de mauvais choix, puisque dès qu'il y a choix, il ne peut être
i. Je change un mot.
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que mauvais » ? Et pourquoi semble-t-il s'en réjouir ? N'y a-t-il donc point d'amours heureuses, ni de couples assortis et moralement égaux ? Notez qu'il ne parle pas seulement d'empêchements extérieurs, qu'il veut qu'il y ait toujours une lutte et presque de la haine entre les amants. Or, il y a Hermione et Pyrrhus, Phèdre et Hippolyte, mais aussi Tristan et Yseult, Roméo et Juliette, Paolo et Francesca, sans compter ceux dont l'amour n'étant combattu ni du dehors, ni du dedans, n'a pas d'histoire. La conception doloriste de Proust révèle cette inaptitude à l'amour véritable que l'on aperçoit si nettement, dans le livre de M. Maurice Donnay, chez Musset et George Sand, lesquels s'aimèrent l'un l'autre, mais jamais en même temps, chacun d'eux n'aimant que lorsque son partenaire était infidèle ou excédé. Il y a des gens ainsi faits. Le tort de Proust est de généraliser.
De ce que l'amour fait qu'on s'intéresse à l'intelligence même un peu limitée de la femme qu'on aime, il ne résulte pas qu'on trouve avec elle plus de plaisir intellectuel que dans la lecture des chefsd'œuvre ou les entretiens d'un homme de génie, et que Proust soit fondé à dire : « Un simple croissant, mais que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV... » La comparaison est
ALBERTINE DISPARUE
fausse, puisque dans le premier terme il s'agissait de deux plaisirs différents (plaisir d'amour, plaisir d'esprit) et que dans le second il s'agit du même. Mais la disparate est significative. Pour Marcel Proust et ceux de son école, l'intelligence n'existe pas à l'état pur et ne s'exerce que dans l'action et le sentiment, par conséquent davantage dans l'influence sentimentale qu'on tâche de prendre sur une femme que dans les enseignements qu'on recevrait d'un maître, s'ils consentaient qu'il y eût des maîtres. « Il n'y a pas, dit Proust, une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible... » Quel mépris de la science positive et rationnelle, dont les démonstrations déductives ou expérimentales sont sans réplique ! Voire du simple esprit critique appliqué à l'histoire, à la littérature, aux arts, à la conduite de la vie, et qui, sans comporter le même genre de preuves, fait cependant la lumière sur tant de points pour tout cerveau normal. Nos modernistes, subjectivistes, mystiques et dadaïstes trouvent des corn-, modités à un scepticisme radical, bien différent de celui des anciens Grecs qui ne le soutenaient qu'en métaphysique, non dans le domaine positif, comme l'a montré Victor Brochard. « A chacun sa vérité ! » proclame Pirandello. Au bout de ce fossé, l'anarchie ou l'obscurantisme...
Une remarque assez pénétrante de Proust, c'est
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que la facilité avec laquelle les gens trahissent les secrets des morts ou même les diffament indique qu'en somme on ne croit guère à la vie future, puisque, si l'on y croyait, on craindrait leurs vengeances ou du moins la honte d'avoir à paraître plus tard devant eux. Je suis persuadé pourtant que la plupart de ces gens y croient, et qu'ils sont tout bonnement plus illogiques en cela que Proust lui-même n'a coutume de l'être : car tout arrive... Une autre observation piquante a trait au désir d'immortalité, qu'il enregistre néanmoins, dans un autre passage, comme à peu près universel : on oublie et l'on cesse d'aimer une maîtresse au bout d'un certain temps, si on cesse de la voir, mais on souhaite de survivre parce qu'on n'est jamais séparé de soi-même (ce qui, d'ailleurs, dément la doctrine des innombrables moi). « Notre amour de la vie n'est qu'une vieille liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa permanence. » Voilà qui est spirituel. Et puis patatras ! « La mort qui la rompt, conclut Proust, nous guérira du désir de l'immortalité. » En effet, si nous tombons dans le néant ! Mais nous ne serons plus là pour renoncer à ce désir, jouir de cette guérison, ni donner notre avis. La fine ironie trébuche dans la calinotade.
J'ai trop insisté peut-être sur ces faiblesses, mais elles tiennent beaucoup de place, et certains regar-
ALBERTINE DISPARUE
dent Proust comme un grand penseur, un profond psychologue, un rénovateur de l'éthique, de l'esthétique et de tout ce qui s'ensuit. Il n'est rien de tout cela, ni en rien plus philosophe que les Goncourt, à qui je me suis permis de le comparer, sans méconnaître les différences qui sont pour une bonne part celles des temps. Comme les Goncourt, à défaut du génie philosophique, il a d'autres dons, qui suffisent à une gloire littéraire et justifient la sienne.
Ces deux nouveaux volumes n'ont pas tout l'éclat des meilleurs entre les précédents, il en faut convenir, c'est-à-dire notamment de Du côté de chez Swann, à.' A V ombre des jeunes filles en fleurs et de certaines pages de la Prisonnière, comme le fameux sommeil d'Albertine, ni l'amusement de certains chapitres de comédie tels que le dîner chez les Guermantes et la soirée chez Mme Verdurin si magistralement « snobée » par M. de Charlus. Proust se répète un peu. Dans le second volume d'Albertine disparue, nous voyons reparaître avec un certain soulagement — car cette Albertine dont la fuite et la mort remplissent tout le premier volume commençait à nous fatiguer — nos vieilles connaissances le duc et la duchesse de Guermantes, Mme de Villeparisis et M. de Norpois, et la fille de Swann, Gilberte, qui épouse Robert de Saint-Loup, tandis que le jeune M. de Cambremer se marie avec Mlle Jupien, la
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nièce du giletier protégé par M. de Charlus, qui adopte cette jeune fille du peuple et lui donne le titre de Mlle d'Oloron, etc., etc. Mais Proust ne renouvelle pas beaucoup plus ses effets que son personnel, ou du moins les traits nouveaux qu'il introduit sont souvent désobligeants et difficiles à définir en langage honnête. Vous saviez déjà de quelle sorte d'infidélités était soupçonnée Albertine. Cela s'étale tout le long de ces deux volumes, avec d'étranges complications et de fâcheux détails. J'aime mieux ne pas dire ce que devient Saint-Loup» qu'on n'eût pas cru capable d'une telle volte-face. Tous les vices foisonnent et grouillent ici, sans aucun voile et avec une espèce de candeur. C'est là-dessus que je ne puis insister.
Et malgré bien des défauts, que le pauvre Proust eût certainement corrigés ou atténués si la mort ne le lui avait interdit, il reste beaucoup de merveilles, auxquelles il aurait encore ajouté... Pour n'en citer qu'une, qui tient en quelques lignes, je vous recommande le clair de lune du premier chapitre, page 104.
M. Robert Dreyfus publie à la Revue de France d'intéressants souvenirs sur Marcel Proust au lycée Condor cet, avec des lettres inédites. En 1888, Proust sort de rhétorique et donne à M. Robert Dreyfus, qui allait y entrer, son opinion autorisée sur divers professeurs. Assez bon élève, malgré sa santé et sa fantaisie, il avait eu un premier prix de composition française (nouveaux) , un accessit de latin, un de grec. En philosophie, il aura le prix d'honneur de dissertation française, ce qui ne laisse pas de nous étonner un peu : nous sommes moins étonnés d'apprendre qu'il n'a jamais mordu aux mathématiques. Cet écrivain si original et si brillant aura toujours d'étranges façons de raisonner. Ses silhouettes de professeur sont amusantes. Celui qu'il préfère est Maxime Gaucher, que le public a connu comme critique littéraire à la Revue bleue, et qui avait aussi
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pour Proust une prédilection bien explicable, allant jusqu'à la faiblesse. Il répliqua vertement à l'inspecteur général Eugène Manuel, qui critiquait les obscurités et les incorrections d'une composition de Proust : « Monsieur l'inspecteur général, lui dit-il, aucun de mes élèves n'écrit un français de manuel. » Le calembour était peut-être de trop... Nous ne possédons pas le texte, mais tout médiocre poète qu'il était, Eugène Manuel n'avait probablement pas tort d'y relever des fautes. Et l'on conçoit qu'un professeur s'attache à un élève manifestement bien doué, mais nous regretterons toujours que Maxime Gaucher n'ait pas enseigné à Marcel Proust le respect de la grammaire. Il a sa part de responsabilité dans une tare qui gâte un peu cette œuvre si séduisante et si belle par ailleurs.
Les principaux camarades de Proust, à cette époque, ou de M. Robert Dreyfus, étaient Daniel Halévy, Jacques Bizet, Henri Rabaud, Jacques Baignières, Robert de Fiers, Louis de la Salle, Fernand Gregh. Il ne les choisissait pas mal. Il était avec eux excessivement gentil, d'une gentillesse qu'ils trouvaient presque accablante, et en même temps prodigieusement susceptible. Il n'avait pas changé, et ces deux traits de son caractère persistaient lorsque nous avons fait sa connaissance, vingt-cinq ans après. Lorsqu'on avait écrit sur lui
un article qu'on croyait très élogieux, il vous prodiguait les marques d'une reconnaissance éperdue et, simultanément, d'infinies doléances sur le malheur qu'il attribuait à son ouvrage de n'avoir su vous plaire. Dans sa jeunesse, cette humeur inquiète, ombrageuse et fiévreuse, déterminait des malentendus, heureusement sans gravité. Mais pouvait-on se fâcher ? Malgré ses petites manies et ses menus travers, il était charmant. A peine sorti du lycée, M. Robert Dreyfus nous le montre qui se répand dans le monde, à ses amis préférant leurs mères, du moins si elles avaient un salon, comme Mme Baignères ou Mme Emile Straus, — et aussi dans le demi-monde, où il fut le chouchou de celle que M. Paul Bourget a dépeinte dans une de ses plus jolies nouvelles sous le nom de Gladys Harvey (en réalité Laure Heymann) et d'une autre, nommée Clomesnil, moins connue dans l'histoire, lesquelles lui ont fourni des traits pour son héroïne Odette de Crécy, qui devient Mme Swann. Gladys Harvey l'appelait « mon petit Saxe psychologique ». Ses camarades blâmaient cette dissipation mondaine et demi-mondaine — le péril rose ! En fait, il travaillait. M. Robert Dreyfus accorde qu'il était peut-être un peu snob. Fortuné snobisme, qui lui a permis d'accumuler pendant un quart de siècle les matériaux de son œuvre.
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M. Louis de Robert fait connaître d'autres lettres inédites dans une plaquette intitulée : Comment débuta Marcel Proust. Nous voici en 1912 ou 1913. Le roman est écrit, au moins en partie, car s'il formait un tout, déjà considérable, il devait énormément s'allonger. Proust a déjà la matière d'environ trois gros volumes. Il s'agit de trouver un éditeur. Malgré les relations et les protections dont il disposait, notamment celles de Gaston Calmette et de M. Louis de Robert lui-même, ce ne fut pas facile. Refusé partout, Proust se décide à faire les frais de l'édition. Du côté de chez Swann paraît, chez Grasset, dans le dernier trimestre de 191 3, à compte d'auteur. Cinq cent vingt-trois pages bien tassées (nous avons naturellement conservé notre exemplaire) et la feuille de garde annonçait la fin de l'ouvrage en deux autres tomes, pour paraître en 1914. D'où il résulte que des volumes entiers, qui s'y ajouteront ne sont que de simples « béquets ». On voit dans ces lettres à M. Louis de Robert, qui se montra le plus serviable et le plus dévoué des amis, que Proust admirait ardemment M. Francis Jammes, et ne goûtait pas du tout Péguy. Il avait tort sur le second point. On aperçoit aussi qu'il se flatte d'avoir composé très sévèrement son grand ouvrage, et de n'y avoir donné que des détails d'où se dégagent de profondes lois psychologiques, invisibles pour l'intelligence. Mais
cela nous entraînerait trop loin. Nous allons prochainement retrouver Proust, puisqu'on annonce deux nouveaux volumes qui ne terminent pas encore la série.
M. Robert Dreyfus a connu Proust enfant. Il a joué avec lui aux Champs-Elysées. Il sait qui est Gilberte, mais ne le dit pas. Ses Souvenirs sur Marcel Proust sont déjà des plus captivants : que serait-ce s'il disait tout ! Il le retrouva au lycée Condorcet. Proust eut, en rhétorique, un premier prix de composition française, et l'année suivante le prix d'honneur de philosophie. « On n'est pas étonné non plus, dit M. Robert Dreyfus, qu'en mathématiques il ait moins bien réussi... » A lire aujourd'hui Marcel Proust, on ne s'en étonne pas, en effet, car l'esprit mathématique est inséparable de l'esprit philosophique, dont il nous paraît fort dépourvu. Son prix de philosophie surprendrait davantage, si l'on ne savait qu'il a pu l'obtenir par ces qualités purement littéraires qu'il possédait déjà en surabondance. M. Robert Dreyfus remarque qu'il ne datait jamais ses lettres : indice bien connu du manque de précision et de soin. Marcel Proust sera un délicieux fantaisiste, un peu féminin, et un artiste extraordi-
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naire, mais il sera difficile de le prendre au sérieux comme penseur. C'est également l'avis de M. Camille Vettard, qui publie lui aussi des Lettres de Marcel Proust, encadrées de quelques essais intéressants. Il le définit comme un hyper-émotif, un grand nerveux, et le compare à Thomas de Quincey. (Mais pourquoi, incidemment, M. Camille Vettard signalet-il chez celui qu'il appelle l'admirable Chesterton la «jubilation de l'esprit qui comprend» ? Il y a bien des raisons de ne pas admirer Chesterton, dont la principale est qu'il ne comprend presque rien.)
Dans son passionnant « Cahier vert », M. Robert Dreyfus avoue que ni lui, ni les autres camarades de Proust à Condorcet n'avaient prévu son éclatante fortune. Il ajoute que ni lui encore, ni beaucoup de critiques ne furent plus clairvoyants lorsque parut Du côté de chez Swann, auquel il veut bien rappeler que nous consacrâmes tout de suite tout un feuilleton, fort élogieux, dès la publication de ce premier volume, en décembre 1913. C'est que Proust, avec des beautés très originales, ne laisse pas d'avoir des défauts dont on conçoit que beaucoup de lecteurs aient été rebutés au début. Pour passer là-dessus et faire l'effort nécessaire, on veut être sûr que cela en vaut la peine. La plupart des professionnels ressemblent aux profanes en ce point.
Tout le monde n'est pas né explorateur... Pour les camarades de la jeunesse de Marcel, comment l'auraient-ils deviné ? Ses dons merveilleux étaient de ceux qui ne pouvaient se développer pleinement que plus tard, lorsqu'il aurait une matière où les appliquer. Un mathématicien de génie peut le prouver à vingt ans, parce qu'il crée dans l'abstrait. Un Proust, uniquement voué au concret, n'en pouvait tirer ses prestiges avant de le bien connaître. Ses camarades se trompèrent en le considérant comme un simple snob et en lui tenant un peu rigueur de les lâcher pour les salons. Mais cette méprise résultait de la précédente. Ils ne pouvaient savoir que Marcel n'allait pas dans le monde seulement par un goût précoce de frivolité brillante, mais par la volonté ou l'instinct de butiner les observations dont il ferait plus tard les féeries vécues du Temps perdu et retrouvé. Le savait-il lui-même ? Dans quelle mesure était-il déjà fixé sur sa vocation ? Les Souvenirs de M. Robert Dreyfus ne nous l'apprennent pas.
Ils nous montrent le Marcel Proust charmant, mais complexe, versatile et ombrageux, que nous n'avons connu pour notre part que bien longtemps après. Ses innombrables et copieuses lettres étaient toujours pleines de grâce, de gentillesse et de câlinerie. M. Robert Dreyfus en publie un grand nombre, qu'on lira avec plaisir. Sa tendresse pour
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ses amis s'y emporte en hyperboles. Il abuse étrangement des grands mots : génie, grand poète, grand philosophe, profonde admiration, etc. A M. Robert Dreyfus, qui est naturellement trop fin pour n'en pas rire, il écrit : « Tu as la culture de Goethe et le style de Stendhal... » Et avec cela ? D'ailleurs, il ne se prive pas de faire des critiques, même sur la langue, et c'est assez piquant, attendu que lui-même il avait peut-être du génie, mais ni syntaxe, ni orthographe. Avec toutes ces formes caressantes et humbles, il ne laissait pas d'être très susceptible et très exigeant. Il organisait magistralement sa réclame, assiégeait les journaux de demandes d'articles sur ses livres, et ne trouvait jamais que ce qu'on faisait fût suffisant, ni imprimé en assez gros caractères, etc.. (Celui qui écrit ces lignes doit pourtant reconnaître que Proust, qu'au surplus il ne connaissait pas personnellement en 1913, ne lui a rien demandé ni fait demander pour Swann.) On voit aussi dans cette correspondance que fort bien pensant vers 1890, Proust était devenu par la suite assez parpaillot. Mais tant d'autres aujourd'hui se convertissent dans l'autre sens qu'on ne peut lui en vouloir de faire exception.
Mme la duchesse de Clermont-Tonnerre publie ses souvenirs personnels sur Robert de Montesquiou et Marcel Proust, avec plusieurs lettres inédites de l'un et de l'autre, qui ne manqueront pas de piquer les curiosités. Je crois que Mme de Clermont-Tonnerre a raison d'apercevoir une influence de Montesquiou sur Proust, et aussi de proclamer la supériorité de Proust sur Montesquiou. Mais elle a tort de dire que Du côté de chez Swann, paru en novembre 1913, n'eut alors que trois articles, dus à MM. Lucien Daudet, Jacques-Emile Blanche et Francis de Miomandre. Il en a paru au moins un quatrième, à ma connaissance, aussitôt après la publication du volume et avant le Ier janvier 191 4.
M. Léon-Pierre-Quint a consacré tout un volume à Marcel Proust. Ce n'est pas trop. L'importance de Proust, dont M. Pierre-Quint veut bien rappeler que j'ai été des premiers à m'apercevoir, est généralement reconnue aujourd'hui, et son succès ne cesse de grandir. Il a maintenant des fanatiques, en France et à l'étranger. Et comme toujours, certains tombent d'un excès dans l'autre. M. Pierre-Quint n'évite pas absolument l'hyperbole, par exemple lorsqu'il affirme que les phrases de Proust sont toujours correctes. Peut-être insiste-il un peu trop sur l'originalité psychologique et philosophique de Proust, laquelle me semble, je l'avoue, sujette à caution. Ses idées ne sont pas nouvelles, et souvent elles sont fausses. Ce que l'on peut concéder, c'est que le bergsonisme et le freudisme n'avaient pas
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encore été exploités littérairement avant lui d'une façon aussi méthodique et aussi brillante. Mais finalement M. Pierre-Quint reconnaît que c'est avant tout un artiste. Là-dessus, nous sommes d'accord. Comme artiste, oui, Proust est original et, malgré quelques défauts, tout à fait séduisant ou même fascinant. Je donnerais toutes ses théories, qui ne sont que lieux communs ou paradoxes, pour des morceaux comme ceux de la sonate de Vinteuil ou du sommeil d'Albertine. L'analyse de M. Pierre- Quint, malgré quelques exagérations, n'en est pas moins constamment intéressante ; ses conclusions sont justes ; et la biographie qui remplit la première partie du volume est un modèle du genre. Tous ceux qui ont connu Proust admireront le portrait si exact et si vivant qu'en donne M. Pierre-Quint, et les curieux non encore initiés lui seront reconnaissants de leur fournir tout un trousseau de clefs...
Il y a aussi une longue étude sur Proust dans le XXe siècle de M. Benjamin Crémieux, autre critique averti et souvent pénétrant (je vous recommande, dans le même volume, son article sur M. Pierre Benoit). On pourrait lui faire les mêmes objections qu'à M. Pierre-Quint. Il est toujours ingénieux, mais souvent excessif et bien discutable. On pourra y revenir lorsque paraîtront les derniers volumes de Proust, qu'il qualifie de surimpressionniste. Pour-
quoi ce préfixe superlatif ? Au vrai, Proust me paraît comparable surtout aux Goncourt, et à peu près du même rang. Et c'est, je crois, assez coquet, bien qu'insuffisant pour « rejeter dans l'ombre tous les romans parus en France depuis un demi-siècle. » M. André Germain, dans son volume De Proust à Dada y représente l'opinion contraire. Il fait toutes sortes de restrictions, où il y a du vrai, mais qu'il formule avec trop d'âpreté, et sans les corriger assez par l'éloge. Néanmoins tout l'ouvrage est fort piquant.
TABLE DES MATIÈRES