‹ Marcel ProustChapitre 4 sur 28 · IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

15 exemplaires sur Hollande, numérotés de 1 à 15. 30 exemplaires sur Pur fil, numérotés de 16 à 45. 300 exemplaires sur Vélin, numérotés de 46 à 345.

Le tout constituant l'édition originale.

Il a été tiré spécialement pour

M. Ronald Davis

6 exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à vi.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège et la Russie.

LA JEUNE PARQUE

M. Paul Valéry est un de ces poètes comme il y en a eu quelques-uns à notre époque, qui écrivent peu, publient encore moins et cachent avec soin leur vie, mais ne montrent guère davantage leur pensée. On sait que les poésies de Mallarmé et pareillement les sonnets de Hérédia, ces derniers si bien faits cependant pour le grand jour, restèrent longtemps inédits ou pratiquement introuvables. M. Paul Claudel, si fécond par nature, ne s'est décidé qu'assez récemment à mettre la plupart de ses œuvres dans le commerce courant. Et l'on pourrait citer d'autres cas analogues. Il est possible que chez certains de ces auteurs, il y ait là une espèce de coquetterie, de manège habile pour se faire désirer. Les collégiens de mon temps, du moins ceux qui aimaient déjà la poésie, recopiaient de leur main tout ce qu'ils pouvaient attraper de Hérédia, et ne lui auraient

= VALERY

évidemment pas fait cet honneur s'il avait été possible de se procurer Les Trophées pour 3 fr. 50, ou plutôt pour 2 fr. 75. C'était alors le prix, mais tout augmente. Une discrète et comme pudique réserve ne sied pas mal, au contraire, à d'autres dont l'art se caractérise par un ésotérisme essentiel et ne se révèle qu'aux initiés. On a constaté avec plaisir le nombre croissant des lecteurs de Mallarmé, mais ce succès ne pouvait être obtenu que par une longue préparation. Il y a des poètes pour l'Agora, d'autres pour les mystères d'Eleusis. M. Paul Valéry est éminemment éleusinien et mallarméen.

On ne pouvait se renseigner un peu sur lui que grâce à l'excellente anthologie des Poètes d'aujourd'hui, composée par MM. Van Bever et Paul Léautaud. Une courte notice nous apprend que M. Paul- Ambroise Valéry, né à Cette en 1871, n'avait guère écrit que dans des revues fermées, comme la Conque, de Pierre Louys, et le Centaure, dont il avait été l'un des fondateurs. Les collections de La Conque et du Centaure ne foisonnent pas sur le marché. La plupart des poèmes publiés par M. Paul Valéry et recueillis par MM. Van Bever et Léautaud datent des années 1889 à 1895. Puis M. Paul Valéry passait pour s'être fait mathématicien. Il n'avait plus donné que des articles critiques et théoriques, d'ailleurs peu nombreux, et un conte assez singulier, la Soirée avec

LA JEUNE PARQUE

M. Teste, qui rappelait un peu Edgar Poe, mais dont l'étrangeté était purement psychologique, sans incidents extérieurs. Et voici que M. Paul Valéry imprime (encore à tirage restreint, mais à six cents exemplaires, ce qui constitue pour lui une publicité absolument inusitée), un poème nouveau, de plus de cinq cents vers, et considérable à tous égards, sous ce titre : la Jeune Parque. Il est dédié à M. André Gide qui avait précédemment dédié à M. Paul Valéry son Traité du Narcisse. Et déjà l'une des pièces reproduites dans les Poètes d'aujourd'hui était intitulée Narcisse parle, avec cette épigraphe : Narcisses placandis manibus (pour apaiser les mânes de Narcissa.) Cette inscription latine orne, paraît-il, une fontaine d'un jardin public de Montpellier. La révélation d'une Narcissa, moins connue assurément que le Narcissus dont Ovide nous a conté la métamorphose, semble avoir vivement frappé l'imagination de M. Paul Valéry, puisque après lui avoir inspiré il y a un quart de siècle des vers délicieux aux molles et idylliques inflexions de flûte sicilienne, elle fournit encore l'élément premier du thème qu'il développe cette fois avec plus d'ampleur, sur un mode plus altier et avec une conclusion plus humaine. D'ailleurs, M. Teste aussi n'était-il pas atteint d'une sorte de narcissisme intrépide et dérisoire, puisque dans sa plate existence de petit bourgeois solitaire, et dans

= VALERY

sa morne chambre d'hôtel meublé, il prétendait se suffire à lui-même par la contemplation assidue de son propre microscome ?

La Jeune Parque appartient à tout un cycle de la rêverie du poète, longtemps hanté par ce même problème, mais elle le termine et le résout. C'est pourquoi sans doute il a donné à son héroïne cette qualité de Parque, qui d'abord étonne. On songe au noble poème des Parques d'Ernest Dupuy, au sublime trio des Parques de Rameau, aux trois sœurs fatales, Clotho, Lachésis et Atropos, filles de la nuit, ou peut-être de Zeus et de Thémis, d'après un passage de la Théogonie d'Hésiode, mais toujours représentées sous l'aspect de vieilles sinistres ou au moins de femmes mûres ayant l'air de n'avoir jamais eu de jeunesse. Toutefois, comme ces maîtresses du fil de nos jours, la Vierge de M. Paul Valéry a un rôle hautement décisionnaire. Elle tranchera la question préalable et capitale de toute vie et de toute pensée. Elle est donc symboliquement une Parque, alors qu'à première vue le nom de nymphe semblerait mieux lui convenir.

Dans ces cinq cents vers, qui ne sont qu'un monologue, elle chante le débat qui s'élève en elle entre l'orgueil et le désir, entre la virginité et l'amour, entre la volonté de solitude et l'instinct vital, entre la révolte individuelle et l'accession à la loi commune,

LA JEUNE PARQUE

ou plus généralement entre le moi et le non-moi. Bien entendu, M. Paul Valéry ne nous donne pas un traité de philosophie abstraite, mais un poème abondant en fraîches couleurs et en sonorités âpres ou caressantes. Le style en est brillant, sobre et dense, parfois un peu hermétique, comme celui de Mallarmé, par crainte de la rhétorique et du cliché. Cela doit se lire avec une attention soutenue, et se relire comme on réentend une symphonie ou une sonate dont une première audition n'a pas dévoilé tous les secrets. Si l'on prend quelque peine, on en est largement payé. Est-ce un chef-d'œuvre, suivant une opinion que je crois être celle de Pierre Louys ? On pourra hésiter devant ce mot un peu gros. Mais une belle chose assurément.

... La jeune Parque médite, au bord de la mer, sous un ciel méditerranéen. Elle était seule souveraine d'elle-même, lorsqu'un serpent métaphorique est venu la mordre. A vrai dire, le serpent, dans ce sens, est hébraïque, phénicien ou égyptien plutôt qu'hellénique. Mais peu importe, et M. Paul Valéry ne fait pas de couleur locale. Donc voici le serpent. « Quel repli de désirs, sa traîne... » Et quelle mortification pour l'enfant dédaigneuse !

O ruse !... A la lueur de la douleur laissée Je me sentis connue en cor plus que blessée...

= VALERY

Dès lors son unité intime est rompue, sa personnalité se dédouble : en elle brûle une « secrète sœur » et l'ennemi à des intelligences dans la place. Elle va longtemps se rebeller, s'indigner contre sa « faiblesse de neige », lutter contre le printemps qui vient briser « les fontaines scellées » et fait que

Le gel cède à regret ses derniers diamants...

Elle pleurera sur elle-même comme la fille de Jephté, mais pour la raison précisément contraire. Elle concevra la duperie de fournir indéfiniment des victimes à la mort insatiable.

Les dieux m'ont-ils formé ce maternel contour Et ces bords sinueux, ces plis et ces calices Pour que la vie embrasse un autel de délices... Non ! l'horreur m'illumine, exécrable harmonie ! Chaque baiser présage une neuve agonie...

Une image encore de cette antithèse tragique lui est fournie par ses riantes Cyclades, dans leurs ceintures de mer.

Salut ! Divinités par la rose et le sel,

Et les premiers jouets de la jeune lumière

Iles !... Ruches bientôt, quand la flamme première

Fera que votre roche, îles que je prédis,

Ressente en rougissant de puissants paradis ;

Cîmes qu'un feu féconde à peine intimidées,

LA JEUNE PARQUE

Bois qui bourdonnerez de bêtes et d'idées...

Mais dans la profondeur, que vos pieds sont glacés !

Et elle invoque pour elle-même la mort, la délivrance immédiate par le bûcher, 1' « aromatique avenir de fumée » qui la rendrait « aux nuages heureux. » C'est en vain, la chair l'a trahie. Il a fallu fléchir, être « dans l'ombre une adorable offrande », et il ne lui reste plus qu'à en prendre loyalement son parti, jusqu'à entonner l'hymne à l'Aphrodite ou plutôt à « ce jeune soleil de ses étonnements... » La loi est accomplie, acceptée, aimée. Au sens littéral, le poème consiste, si l'on veut, en une paraphrase d'un motif familier aux lyriques et aux bucoliques grecs, à Corinne, à Sapho, au Théocrite du début de VOaristys. Mais c'est une oarystis à résonance métaphysique, et l'on songe à l'idée pure, à l'être indéterminé de Hegel, qui ne se pose qu'en s 'opposant et en suscitant sa propre contradiction. « Lasse femme absolue », l'héroïne de M. Paul Valéry consent enfin au relatif, à la réalité. Elle en est récompensée par la joie. Sans méconnaître les limites de notre destin, mais non plus ses beautés, le poète écarte le pessimisme, le narcissisme stérile, et souscrit décidément au vouloir vivre. Espérons en conséquence une moisson d'œuvres nouvelles. Il doit être désenvoûté.

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