‹ Marcel ProustChapitre 6 sur 28 · MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI · texte numérisé non relu

MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

homme entièrement insensible aux arts, qui ne pouvait s'imaginer cette jonction délicate, mais naturelle, de dons distincts ; qui pensait que la peinture est vanité, que la vraie éloquence se moque de l'éloquence ; qui nous embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie ; et qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à la France la gloire du calcul de l'infini... » Pascal, que M. Paul Valéry évite ici de nommer par respect attristé, était capable en effet de devancer Newton et Leibnitz, sans cet effroyable ascétisme qui l'a détourné de toute activité normale et qui, dans un autre domaine, nous a privés d'une douzaine de chefs-d'œuvre en retirant Racine du théâtre à trente-huit ans.

« Pas de révélation pour Léonard, continue M. Valéry. Pas d'abîme ouvert à sa droite. Un abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais de quelque grand oiseau mécanique... » Léonard est le type du bel animal pensant, parfaitement équilibré, aimant la nature et la vie, universel et capable de s'adapter à tout objet. L'universalité, aujourd'hui abandonnée et dédaignée pour la spécialisation à outrance, n'est-elle pas indispensable à ce qu'on appelle aujourd'hui l'invention et qui n'est presque toujours que la découverte d'analogies

= VALERY

nouvelles entre des domaines distincts ? N'y a-t-il point d'ailleurs une unité foncière, dans la nature comme dans l'esprit humain ? M. Paul Valéry montre fort bien, sinon d'une façon toujours limpide, que la continuité est la trame de l'univers, et que le génie consiste à la discerner là où elle nous échappait. On ne rend intelligible que ce que l'on ramène à l'identité ; toute la question est de savoir si tout se plie à cette réduction, ou si comme le croit par exemple M. Emile Meyerson, il ne reste pas dans la réalité un élément irréductible et irrationnel. Mais c'est de la métaphysique sans portée pratique : même si l'intelligence est condamnée à ne pas achever son œuvre, elle a de la marge devant elle ; c'est à elle seule que nous avons dû tous les progrès accomplis et que nous devrons tous ceux qui seront réalisables jusqu'à cette limite hypothétique de la connaissance.

Léonard avait donc la bonne méthode, puisqu'il cultivait simultanément la science et l'art, la première étant la base solide et indispensable du second. Il n'y a qu'illusion vaniteuse et dangereuse dans les théories qui accordent tout à l'inspiration, à l'intuition, à une sorte de délire sacré. Sur ce point, M. Paul Valéry est en plein accord avec Edgar Poe, dont Baudelaire a exposé la doctrine dans la préface de sa traduction des Nouvelles histoires extraordinaires.

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