‹ Marcel ProustChapitre 7 sur 28 · MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI · texte numérisé non relu

MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

L'œuvre d'art n'est pas une création (sinon par métaphore, et nous ne savons pas ce que c'est que créer) ; elle est au juste une construction, où l'analyse, le calcul, la préméditation jouent le premier rôle. Et il n'y a pas d'art où l'on constate mieux que dans l'architecture — symbole de tous les autres — cette continuité de l'artiste et du savant qui résume le génie de Léonard et nous le propose à tous comme modèle de parfaite santé spirituelle, selon la mesure de nos forces.

Un dernier mot. M. Valéry croit Léonard hostile à l'amour parce qu'il a raillé l'amour physique. Sur ce détail, M. Valéry, si judicieux par ailleurs, semble s'abuser. Car Léonard a écrit la fameuse maxime : « L'amour est d'autant plus fervent que la connaissance est plus parfaite. » Et si l'on suppose qu'il s'agit ici de l'amour du beau ou du vrai, voici qui est plus précis et ne laisse aucun doute : « Si la chose aimée est vile, l'amant s'avilit. Quand la chose unie convient à son uniteur, il résulte délectation, plaisir et sérénité. Quand l'amant est uni à l'objet aimé, il se repose... »

ADONIS

M. Paul Valéry, esthéticien et poète, subtil et parfois profond, disciple et continuateur de Mallarmé, donne à la Revue de Paris une curieuse étude sur Y Adonis de La Fontaine. Il y a toujours des choses intéressantes et de beaux vers dans ces poèmes trop oubliés du grand fabuliste : Moréas en découvrait jusque dans le Quinquina. C'est dans Adonis que se trouve le vers fameux :

Ni la grâce, plus belle encor que la beauté

et cet autre, qu'on cite souvent aussi, sans peutêtre se rappeler non plus d'où il est pris :

Le vert tapis des prés et l'argent des fontaines.

M. Paul Valéry développe au sujet de cet Adonis une théorie qu'il esquissait déjà dans Le Gaulois, à propos de Verlaine et de Mallarmé. « Quant à

= VALERY

l'ingénuité de Verlaine et de son art, disait-il, il ne fait aucun doute qu'elle n'a jamais existé. Sa poésie est bien loin d'être naïve, étant impossible à un vrai poète d'être naïf. On oublie trop aisément que, par nécessité de son état, le poète doit être le dernier des hommes à se payer de mots. » La mobile facilité de Verlaine, qui descend parfois du ton le plus délicatement musical à la pire des proses rimées, n'en était pas moins opposée par M. Valéry à l'art hautain de Mallarmé, de qui le vers, ne laissant jamais aucun doute sur sa qualité de vers, est toujours lumineusement ce qui ne peut pas être prose. Mallarmé semble donc plus conscient, Verlaine plus ingénu, de l'aveu même de M. Paul Valéry.

D'après lui, les six cents vers à rimes plates d'Adonis, où tant de difficultés sont vaincues, prouveraient que La Fontaine n'était pas le rêveur de la légende. « La naïveté » lui paraît « nécessairement hors de cause : l'art et la pureté si soutenus excluent toute paresse et toute bonhomie... La véritable condition d'un vrai poète, ajoute-t-il, est ce qu'il y a de plus distinct de l'état de rêve. Je n'y vois que recherches volontaires, assouplissement des pensées, consentement de l'âme à des gênes exquises, et le triomphe perpétuel du sacrifice... Qui dit exactitude et style invoque le contraire du songe... » etc.. N'y a-t-il pas une équivoque ? Il

— ADONIS

est bien entendu que la perfection ne s'atteint que par un rude travail, que le génie n'est pas exclusivement une longue patience, mais ne peut s'en passer, et qu'un grand poète est nécessairement un grand laborieux.

C'est aussi pourquoi il est un grand rêveur. Le rêve où il vit consiste précisément à oublier la réalité vulgaire et les soucis pratiques, pour concentrer son attention sur ses pensées et l'expression qui leur convient. Et il est un naïf de deux façons : au regard du profane, parce qu'il dédaigne ce qui passionne les gens ordinaires ; en un sens plus élevé, parce qu'il conserve, devant les spectacles de la nature et de l'esprit, cette faculté d'émerveillement, privilège de l'enfance, que l'âge efface ou atténue. Le poète est, essentiellement, le contraire d'un homme blasé.

M. Paul Valéry dit des choses très justes sur la matière résistante, et par conséquent plus durable qu'est le vers astreint à des règles épineuses. Sont-elles arbitraires, comme il l'accorde ? Il y a encore amphibologie. Elles le sont en ce sens que nul n'est tenu d'écrire en vers Elles ne le sont pas, si on entend par là qu'elles pourraient être différentes. Les lois de la prosodie sont déterminées par les conditions même et par le génie de la langue. Aussi varient-elles d'une langue à l'autre. Baïf n'a pas réussi, lorsqu'il a tenté d'appliquer en français la métrique latine. Tout

= VALERY

au plus a-t-on pu inventer le vers libre, qui ne détruit pas la raison d'être du vers régulier, mais introduit une forme nouvelle, intermédiaire entre la simple prose et le vers proprement dit. Il semble enfin que M. Paul Valéry doute un peu trop du pouvoir des vrais poètes, lorsqu'il déclare que la discipline du vers en suggérant certaines idées, en exclut d'autres. Un poète digne de ce nom sait, poétiquement, tout dire. Le raisonnement de M. Valéry aboutirait à à faire de la poésie savante quelque chose de futile et de fortuit, un jeu de sceptique. Cet excès de dilettantisme ne rabaisse-t-il pas le langage de l'idéal et du divin ?

Sur Adonis même, M. Paul Valéry a des réflexions pénétrantes. Il a raison d'admirer ce poème, d'apercevoir dans les vers de la fin, où Vénus exhale sa douleur, des harmonies préraciniennes, de regretter que La Fontaine n'ait pas donné davantage à l'idylle et à l'élégie et n'ait pas plus complètement devancé Chénier. Peut-être se montre-t-il bien sévère pour les Contes du bonhomme, qui ont aussi leur charme. On s'étonne un peu qu'il ne dise rien du poème de Shakespeare, Vénus et Adonis, qui a tant de saveur ardente, d'éclat dans sa préciosité, qui fait si curieusement d'Adonis une sorte d'Hippolyte réfractaire à l'amour et date de cette aventure les côtés tragiques de cette passion. Et M. Valéry ne souffle mot non

= ADONIS

plus de YAdone du cavalier Marin, jadis célèbre, ni de Leconte de Lisle, ni de Heredia, qui ont été attirés surtout par le mythe de la résurrection d'Adonis et par le culte dont on honorait, à Byblos,

Le jeune homme adoré des vierges de Syrie.

La connaissance de l'histoire des religions et le sens de la mythologie comparée ont rendu quelques services à cette poésie savante, où M. Paul Valéry se plait trop à ne voir qu'un jeu abstrait et laborieusement frivole.

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