‹ Marcel ProustChapitre 8 sur 28 · LE CIMETIÈRE MARIN · texte numérisé non relu

LE CIMETIÈRE MARIN

Si M. François Porche est un poète presque

populaire, je veux dire très accessible et qui désire se mettre à la portée de tous, même des gens du monde, tout au contraire, M. Paul Valéry est distant, subtil, hermétique et mallarméen. Les deux tendances sont également légitimes. Il faut une poésie pour le peuple, et les mandarins, en goûtant aussi celle-là, car ils doivent tout comprendre, ont bien le droit d'en avoir une autre qui leur soit réservée. L'inconvénient des œuvres de vulgarisation poétique comme celle de M. Porche, c'est que, si réussies soient-elles en leur genre, on en a vite fait le tour. Mais on peut lire et relire bien des fois un poème de M. Paul Valéry sans en épuiser l'intérêt. Voire, on le doit, si l'on tient à en discerner la signification, car M. Paul Valéry est un auteur difficile. La première impres-

= VALERY

sion risque de rester un peu confuse. Puis, à chaque lecture nouvelle, on pénètre mieux dans la pensée du poète — sans jamais être absolument sûr d'en saisir à fond tous les détours, mais cette incertitude, comme l'énigmatique sourire de la Joconde, est un charme de plus ; et l'on découvre des beautés qui avaient échappé d'abord, et l'on admire davantage. Le Cimetière marin est un morceau assez court : vingt-quatre strophes de six décasyllabes 1, parfaitement régulières et semblables d'un bout à l'autre : pas plus que son maître Mallarmé, M. Paul Valéry n'innove en métrique. C'est, au bord de la mer, une méditation philosophique à la façon de Parménide et de Zenon (qui est nommé) sur l'Etre immuable et la vie fugitive, concluant toutefois, à l'encontre du panthéisme éléate, en faveur de ce petit changement qui n'est peut-être qu'apparence, mais qui est notre seul bien et notre tout. M. Paul Valéry ne se forge pas d'illusions, et sent la vanité de notre moi, précaire et simple phénomène :

Je hume ici ma future fumée...

L'absorption dans la splendeur de l'Etre universel est bien tentante. Mais plutôt qu'à cette immortalité illusoire aussi, puisque indistincte et

i. Il y a un vers faux à la quatrième dans l'édition originale, mais c'est visiblement une faute d'impression.

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