ON LE RECONNAISSAIT
devint réfractaire à tout raisonnement.
Au lieu de comprendre à quelle classe il appartenait par son gain, il ne considéra que son « titre ». La question sociale était résolue pour lui.
Enfin, un sentiment souverain règle le souffle même des employés, mesure leurs gestes, domine leur pensée, retient leur cœur, gouverne leur sommeil et leur santé ; ce sentiment de plus en plus âpre et rongeant les transforme, en fait des êtres spéciaux, retranchés, les plus veules ou les plus redoutables : il s'appelle la peur de perdre sa place. Marcelin s'en
enrichit, et se compléta du coup : il posséda au degré superlatif — en même temps que l'amour de l'Administration te de l'autorité, — la peur de l'Administration et de l'autorité.
Maintenant, il convient de dire que sa physionorriie ne changea pas. Certes, avec son vêtement noir, sa serviette de cuir sous le bras et son parapluie, on le reconnaissait d'emblée pour un bureaucrate ; il avait même une façon professionnelle de se carrer en marchant et de se poser avec suffisance pour pérorer, mais rien de haïssable ne ressortait de lui. Au contraire, l'impression s'imposait d'un homme franc, complaisant ; il garda son visage de bonne humeur qui s'accordait si bien avec sa corpulence forte ; son sourire arrivait au moindre signe et, malgré l'épaississement de ses traits, on retrouvait dans les yeux, dans la bouche, l'indice de la malice inofïensive du gamin de Paris.
Il continua d'adorer sa fille au point de placer en elle son bonheur et d'en conserver des reflets de jeunesse généreuse.
Sa femme continua de bénéficier d'un service de fidélités régulier. On ne se représentait pas cet homme d'une grosse tranquillité chiffonnant du linge en dehors de son ménage. Pourtant les gauloiseries, chères à la gent sédentaire échauffée, l'affriandaient particulièrement; il s'esclafiait de bon cœur de les entendre et ne boudait pas pour en servir sa part.
Dernier trait : sa prétention « d'avoir de l'expérience « grandit jusqu'au colossal. En se comparant aux collègues, il se découvrit une supériorité ; il avait vécu plus qu'eux, ayant été ouvrier, soldat, commerçant ; dès lors, sa connaissance du monde devint l'argument majeur, suffisant et victorieux dans toutes les questions. Doué d'une réelle facilité d'élocution et d'une certaine dose de bon sens, il excella dans le bavardage oiseux des bureaux ; le seul malheur était que, choisissant toujours un faux point de départ, ou un faux point de vue, sa logique même profitait à l'erreur. Armé de son bon sens et de sa terrible expérience, il voulait être toujours du côté de la justice et de la liberté, et c'était merveille de voir sortir de son fonds tous les préjugés de la servitude, comme les accidents d'une maladie lurédilaire.
Son bureau se trouvait au deuxième étage; c'était une vaste pièce rectangulaire, aux deux extrémités de laquelle les murs étaient cachés par des cartons étages presque jusqu'au plafond. En haut, sur une sorte de corniche, reposaient depuis un temps immémorial, d'informes paquets de dossiers poussiéreux et crevés, qui figuraient assez agréablement des tronçons de cadavres enduits de vase. Le côté formant cloison sur le couloir était flanqué d'une immense armoire à destination de portemanteau ; l'autre côté prenait jour par deux fenêtres sur la cour intérieure du ministère.
L'espace entre l'armoire et l'un des casiers à cartons faisait un coin pour le seau, le broc et la cuvette soutenue par un trépied. Cette cuvette, jamais rincée, s'était recouverte progressivement d'une pellicule crasseuse rappelant le « chapeau » des jeunes enfants. Près du coin, les cartons étaient criblés de taches d'eau de savon, et de petites pustules décolorées soulevaient leur épiderme vert; dans les raies humides du parquet, champignonnaient des moisissures.
Deux espèces de grands établis carrés, faits chacvin de quatre tables rapprochées, montraient les places de huit employés, et ces établis étaient installés devant les casiers, de façon à laisser libre le milieu de la pièce. Entre les deux fenêtres, un pupitre haut sur pattes, appelé « l'éléphant », supportait une carafe trouble, un tampon et l'annuaire du personnel.
Il ne fallait pas que le chef, en entrant, pût surprendre les liseurs de journaux, ou les dormeurs ; aussi, sur chaque table, voyait-on s'élever des fortifications de dossiers, de registres, de paperasses inutiles, derrière lesquelles disparaissait la tête de l'employé assis.
L'un de ces messieurs, le plus admiré, le plus envié, avait — par des démarches innombrables, patientes, géniales, poussées jusqu'au cabinet du ministre — obtenu de faire placer un paravent contre sa table, en prétextant le voisinage de la porte, les courants d'air, les rhumatismes. Après une suite de mémoires, de rapports, d'expertises, après contrôle et enquête d'architecte, de médecin, d'inspecteurs du matériel et du ])ersonnel,il avait triomphé, et tous les collègues iK'néficiaienl de ce paravent tapissé de
Dapier vert et blanc, qui empêchait le clief, sur le seuil, d'embrasser la pièce d'un coup d'oeil.
Le personnel du bureau comprenait un édacteur, un expéditionnaire principal,
ans, grand et gros, la face lunaire, la chevelure réduite à deux houppes^s'encornant au-dessus des oreilles, il paraissait content de lui-même et, d'une façon générale, satisfait de l'existence. Il était