C ETAIT LUI, LE VEINARD
un commis d'ordre et quatre expéditionnaires ; une place était vacante.
Tout de suite, la sympathique préférence de Marcelin était allée vers le commis d'ordre, nommé Lapalette, qui tenait le sceptre du chic et de l'élégance dans le bureau. Agé de quarante-cinq
bachelier et passait pour avoir de quoi vivre sans ses appointements. C'était lui, le veinard, qui possédait le paravent, près de la porte. Il avait le dos contre les cartons.
A l'autre bout du bureau, Marcelin occupait la place similaire contre un
casier. A sa droite, le rédacteur Jadot, âgé de trente ans, de taille ordinaire, se distinguait par la quasi laideur de son visage long, original : un front saillant, des yeux enfoncés, charbonnés, un nez busqué, une moustache noire peu fournie, des cheveux mal plantés et, avec cela, des traits immobiles, en mastic.
Jamais on ne savait s'il fallait prendre ses paroles à la lettre ou à rebours, attendu que rien ne pouvait altérer le son calme, gracieux, musical de sa voix. Cette façon déplaisait absolument à tous
LE HEDACTEUH JADHT.
ses collègues ; du reste, un autre tort grave aurait suffi à le vouer sans rémission à la rancune générale : il s'occupait de littérature, disait-on. Ici, la suspicion vindicative que provoquent les goûts hors nature se justifie particulièrement : rien de ce qui intéressait les employés ne l'intéressait ; il simplifiait son service le plus possible ; il paraissait indin^érent aux gratifications et à l'avancement, il ne cultivait pas le calembour polisson. C'était un étranger dans la famille des plumitifs.
Dès le délnil, Marcelin a\iiiL élé con-
trarié de se trouver le voisin de Jadot : une appréhension le hantait d'être compromis, contaminé par ce mauvais employé.
Mais, au bout de peu de temps, se dessina une situation bizarre : tout en continuant à partager le sentiment des camarades, c'est-à-dire de réprouver avec passion les manières de Jadot et son naturel étrange et ses idées révoltantes et jusqu'à sa négligence à l'égard de la mode, ]\Iarcelin était attiré vers lui : constamment, il éprouvait le besoin de se frotter à ses piquants dissimulés, de le faire parler, en attaquant ses opinions connues. Jadot sentait Marcelin très intelligent, intéressant par son origine plébéienne et encore capable de générosité ; aussi, ne dédaignait-il pas de répondre à ses attaques et même, par une dérogation exclusive, il le prenait souvent à partie, le traitant comme un transfuge susceptible d'être ramené.
Le temps développa entre les deux employés, sans qu'ils s'en rendissent compte exactement, une rancune et une affinité croissantes.
Leur sincérité s'exaspérait au point que chacun souhaitait de voir arriver à l'autre un malheur qui le convertît.
Marcelin disait carrément :
— Vous avez un esprit mauvais, vous soutenez de parti pris l'immoralité,Tillégalité, cela finira mal ;• prenez garde à votre situation.
Les ironies de Jadot signifiaient :
— Vous n'aimez plus assez les gens d'en bas, les pauvres, les irréguliers ; vous êtes un ingrat, un renégat, cela vous portera malheur dans vos afiections.
Il se passait entre eux une espèce de drame où chacun appelait d'invisibles interventions ; ils attendaient : on allait voir auquel des deux In vie donnerait raison.
En quittant la rue Saint-Antoine, la famille Gayard vint se loger par hasard au numéro 6 de la rue des Écoufïes, où demeurait Phonsine. L'immeuble comprenait deux corps de bâtiments séparés, desservis par des escaliers difîérents ; l'un, donnant sur la rue, était habité bourgeoisement ; l'autre, sur la cour, avait pour locataires des gens comme les parents de Phonsine.
Ce dernier bâtiment était immense; on le désignait dans le quartier sous le nom de « la Boîte aux gosses «, parce que la graine de bois de lit pullulait du haut en bas, éparpillée dans toutes les chambres, dans tous les coins, sur toutes les marches d'escalier.
Sur chaque palier, à droite et à gauche, s'étendait un long couloir où les portes se rapprochaient en file comme les cabines des établissements de bains; les logements ne comportaient qu'une pièce et un petit boyau de cuisine. Dans le carrelage des paliers, les gosses avaient creusé des trous pour jouer aux billes ; les murs et les portes étaient illustrés, au charbon et à la craie, de croquis informes et de légendes salées.
Il se faisait dans la maison des vacarmes formidables et des silences désolants. Le silence sied aux riches demeures, aux escaliers cirés, tapissés, il pèse lugubrement dans les habitations populaires. Aux bons moments, le piaulement des enfants qui gagnait de chambre en chambre, d'étage en étage, les vociférations des grandes personnes, le claquement des portes, le dégringolage des marches, la danse des vaisselles et des chaises, le pilonage des galoches, s'harmonisaient en un ronflement de salle de machines, en une rumeur de gare ou de marché à la criée.
La vieille graisse, la friture et l'oignon obtenaient de se faire sentir très passablement du matin au soir, malgré les latrines communes qui ne cédaient jamais leurs droits. Mais il tombait des fins de quinzaine, des lendemains de termes, où l'odeur de boustifaille disparaissait presque complètement. Les silences funèbres régnaient à ces époques-là ; les gosses n'avaient même pas l'estomac à beugler. Le soir, on aper-
cevait des tout petits, sur les paliers, qui passaient sans bruit, comme des chiens maigres ; ils rôdaient, le cou allongé, derrière les portes des chamijres où l'on entendait remuer des assiettes.
Et plus tard, quand tout était couché, à dix ou onze heures, dans le couloir mal éclairé d'un haut bec de gaz et pareil à une rue déserte, il n'était pas rare de voir un môme de quatre ou cinq ans, en robe, qui allait et venait et guettait le retour de quelqu'un ; s'approchant à chaque bruit de pas, puis se remettant à ballader inlassablement son ombre de jupe le long des murs, il semblait faire son petit persil d'enfant.
Phonsine, qui restait au logis pour s'occuper de ses cinq frères, du ménage et du raccommodage, régnait sur toute la marmaille. Quand les parents étaient partis, dans l'après-midi, elle courait par la maison, du haut en bas, elle lançait des appels au milieu des étages. Des quantités de museaux barbouillés sortaient de tous les trous, un troupeau se formait autour d'elle, et l'on se consultait. Souvent, on allait traîner dans la rue ; on défilait devant les boutiques : boulangerie, épicerie, charcuterie, avec des pauses et des manières, comme fait le beau monde devant les joailliers de la rue de la Paix. Les réflexions étaient d'ordre philosophique ; un gosse pâlot, qui mâchait sa salive, disait doucement :
— Il n'y a que les mouches qui ont le droit de goûter à tout.
Et il souriait, l'air peureux, en regardant Phonsine, comme après une désobéissance qui mérite une gifle.
Dans la maison, l'on jouait au voleur ou à la guerre, quelquefois à l'accouchement, ce qui était bien commode, avec la collection d'avortons dont on disposait. On jouait aussi au maçon :
avec tous les bouts de planches, de briques, avec les pierres et les ferrailles récoltées de droite et de gauche, on élevait des constructions dans la cour.
Certain jour, on avait bâti une cabane à enfants ; on s'était procuré de la paille, et l'on avait mis grouiller ensemble, à quatre pattes et nus, tous les petits qui ne marchaient pas encore ; il y en avait treize. Mais quand il s'agit de les reprendre, des hésitations et des erreurs se produisirent ; les aînés se disputaient autour des plus gros :
Marcelin Gajard
— Je te dis que c'est le mien.
— jNIais non ! c'est à moi, je connais bien son derrière, voyons est-ce que ce derrière-là te ressemble?
On en oublia un dans la paille.
Phonsine se trouvait être seule « vacante » dans la maison. Et dame ! on ne laissait pas moisir la puberté des filles dans une communauté telle que la Boîte aux gosses ; l'amour était insuffisant
LE liUANL) CIIAMI.OT.
comme le pain ; il man{[uaiL des parts. Aussi, depuis le premier trouble des treize ans, une chasse se levait après Phonsine, derrière le vol de ses cheveux, après la blancheur de sa peau, après ses rondeurs mal écloses. Une dizaine de gars s'ingéniaient aux jeux de mains sournois ; il devenait fort in([uiélant de voir coller si peu d'élofîe à ses lianches, A ses jam])es.
Les autres (ilhs de hi niaison a\aienl été cueillies (h- cet le fa^-on, à j)eine " en
bouton ». L'attaque se donnait dans i l'escalier, dans le coin d'un couloir, [ dans la cave ; une fois le premier four- \ ragement de cotillon fait, ce n'était plus la peine de se défendre ; le gars le plus diligent avait conquis un droit d'occupant reconnu même par la fille violentée.
Actuellement, les deux plus dangereux étaient Claudinet et le grand Chariot.
Claudinet, ouvrier de fabrique, perdu de phtisie à vingt ans, méditait une ruse : il simulerait une aggravation de sa maladie, il appellerait Phonsine pour la préparation d'un médicament quelconque, il la saisirait de toute sa débilité, au moment où elle se pencherait sur son lit il crierait : « Laisse-moi te~prendre, cela me guérira 1 laisse-moi, sans cela je vais mourir ! »
Le grand Chariot, garçon livreur, âgé de dix-huit ans, affichait une vive inclination pour la marmaille ; il annonçait que, le jour où viendrait certaine pièce de cent sous attendue depuis longtemps, il paierait des frites et des moules, à la barrière de Montreuil. On devait se rendre avec Phonsine, chez Bordin, en dehors des fortifications, où sont réunis tous les agréments : balançoires, gymnase, bal, friture et bosquets. Un kiosque rustiqi;:, à l'usage furtif des amoureux, est caché derrière un amoncellement de tonneaux et de planches, au fond du terrain, dans la solitude de la zone militaire ; c'est un coin sauvage et charmant, mais combien fatal aux innocences ! Le duvet blanc des pissenlits qui s'envole sous les pas ne l'exprime que trop I
Le dimanche où Marcelin fît son emménagement, il y avait grand festin chez Phonsine : comme le père et la mère ne devaient pas rentrer déjeuner et que deux chaises restaient libres, elle avait lancé deux invitations. Le logement situé au troisième étage se composait d'une seule pièce ayant bien six mètres de longueur sur quatre de large : belles proportions pour une salle de festin.
Derrière la porte, s'étalait un grand lit couvert de lambeaux d'étoffe couleur de pourpre, qui rappelait, de loin, le décor des orgies romaines. A l'opposé, sur une corde tendue, des oriflammes de linges divers précédaient le massif imprécis de pailhisses élagées près de la fcnêlre et allénualent en demi-teinte solennelle el inyslérieuse le jour blême
venant de la cour. Le carrelage fendu et rebouché, en mosaïque, brillait d'un éclat discret de brique usée. Un goût sobre se reconnaissait dans un petit nombre de meubles, laissant à chacun sa valeur. En face de la cheminée, un cofïre à double porte, des plus primitifs, disjoint et vermoulu, — quelque chose comme une très antique et très rare cabane à lapins — servait d'armoire lingère et vaissellière. Le dessin fantastique des flammes qui avaient léché le fond, en métal battu.
des verres sans pied installés devant chaque assiette. L'étain gras d'une timbale s'harmonisait avec l'originalité des fourchettes en fer, brèche-dents, près des pièces de pain. Le mets d'importance reposait en un vaste plat de faïence âgée, craquelé comme l'écaillé d'une peau de serpent, et c'étaient des haricots au corps blanc, à la carapace luisante ; une vapeur montait au-dessus d'eux, en volutes poétiques. Le liquide emplissait un généreux cruchon, et c'étaient les perles