UNE VAPEUR MONTAIT
de quelques casseroles, rehaussait les environs de la cheminée, dispensée de la vulgaire garniture — pendule et chandeliers — par une fort pittoresque cohue de vases curieux de la famille des bols et des calottes à confitures.
Le repas était servi sur une table rectangulaire en bois de sapin, d'un teint de crasse naturel, drapée d'une toile cirée marron. Huit chaises de styles variés l'entouraient, éclopées glorieusement. Une clarté agréable louchait dans l'épaisseur
limpides d'une eau coulée des coteaux de la Seine. L'émeraude et la dentelle d'un bouquet de cerfeuil, en une poterie de grès, ornementaient gaiement une planche à usage de dressoir faisant suite à la cheminée. La tiède odeur d'un roux flottait entre deux airs.
Sept convives masculins et une seule personne du sexe étaient assis autour de la tabic. La dame de céans, les cheveux évaporés, les manches retroussées audessus du coude, présentait ce qu'il faut
Marcelin Gajard
de chair féminine pour parer un festin. Un damoiseau de trois ans, à cause de son rhume, portait une casquette d'emprunt trop grande, penchée sur l'oreille et se renfrognait dans la pose tordue d'un vieux général cacochyme ; les quatre personnages, ses frères — par leur taille ascendante — montraient « que c'était à qui aurait un an de plus que l'autre » ; ils avaient la tenue de ville : culotte rapiécée, veste sans boutons.
Les deux invités semblaient arriver de loin ; leur âge allait de cinq à sept
ans ; il ouvraient des yeux creux, au cerne d'un violet tendre ; à leurs tempes pensives se voyaient des veines à peine bleuâtres ; ils avaient des joues et des pommettes d'octogénaires, un nez et un menton pointus, couleur de navet. Ils manquaient d'entrain. Tout d'abord, même, le plus jeune avait posé sur la table son poignet transparent, moins gros qu'un manche de couteau, et ses doigts avaient remué sur sa fourchette, comme les pattes d'un insecte qui iinil de mourir... simple distraction, heureusement ; mais,"
tous deux, ils avaient des mâchoires lentes, rouillées, une bouche sans salive, déshabituée des grands repas. Certainement ils venaient d'un pays sans soleil et sans haricots.
Phonsine s'efforçait d'émoustiller les deux voyageurs ; elle les poussait à boire, elle pérorait, elle assurait que l'on ne quitterait pas la table avant d'avoir nettoyé l'immense plat fumant; elle insistait dans la plaisanterie, sachant bien, mon Dieu, que le commencement d'un festin est toujours morne. Si bien que les deux invités finirent par sourire et par manger interminablement. ^Nlais quel sourire ! leurs lèvres exprimaient le récit d'aventures extraordinaires, indicibles ; leurs yeux contenaient le reflet de pays où bien des gens très vieux ne sont jamais allés. Car. en vérité, ils semblaient revenir de très loin, les deux invités.
Une conversation assez confuse s'était établie entre les autres convives ; le vieux général rhumatisant tenait des propos grognons ; il déplorait la dureté des temps ou des haricots : politique ou commerce? on ne savait pas au juste.
Phonsine se penchait, engageante, vers l'un, vers l'autre ; elle coupait du pain avec des ronds de bras pleins de grâce ; elle allongeait élégamment des pochées de haricots à droite et à gauche, et les assiettes rendaient un joli bruit de grêlons.
Vers la fin du repas, la porte fut poussée : le grand Chariot annonçait que, le dimanche suivant, sans faute, « l'on irait s'enfoncer » des frites à Montreuil. Une ovation — dirons-nous pâteuse — accueillit cette promesse. A peine était-il parti qu'un gamin descendit du sixième : Claudinet, très malade, demandait Phonsine.
— J'v vais, répondit-elle en se levant de table"^.
Et elle invita les convives à passer dans l'escalier, comme il convient et à s'y livrer aux acrobatiques divertissements qui sont la suite habituelle d'un grand festin.
A ce moment, la « Boîte aux gosses »
résonnait d'un vacarme de fête foraine.
Aucune imitation n'y manquait, rien de ce qui pouvait rappeler le roulement profond de la grosse caisse et les vociférations des parades, et les mugissements des cuivres et le sifllement déchirant des moteurs à vapeur, et la trépidation des manèges : dans la cour, le marchand de
vins d'en bas frappait avec violence sur des bondes de tonneaux vides; une vingtaine de gosses, jouant au chemin de fer, couraient à la queue-leu-leu le long des étages et des couloirs, en convoi interminable qui paraissait et reparaissait sans cesse sur les paliers, dans les piétinements, les chants, les éclats de voix les plus stridents ; et, par-dessus tout, retentissait sans interruption, le hurlement de mort d'une femme qui accouchait. « Allons, les voyageurs, en route pour le bonheur ! »
Phonsine montait.
Marcelin avait loué un logement dans le bâtiment donnant sur la rue. L'escalier en était assez propre et vaguement ciré ; des cordons de sonnettes montaient aux murs, et de petits paillassons gardaient les portes.
Pendant la période des mauvaises afïaires, madame Gayard était devenue plus souffrante. Ce dimanche même, quand les déménageurs eurent fini de brutaliser les meubles, dans les trois pièces, elle tomba sur une chaise et se désola :
— Ah ! j'ai les jambes brisées ! Voilà que je ne suis plus bonne à rien ; jamais je n'arriverai à tenir mon ménage en ordre.
— Une idée ! proposa Marcelin ; il y a, dans la maison, cette gamine de Phonsine qui est forte pour son âge ; demande-lui de venir tous les jours te laver la vaisselle et donner un coup de balai.
— Il n'est pas sûr qu'elle voudra.
— Nous allons voir ; je l'envoie chercher tout de suite... Elle gagnera quelques sous, et tu lui feras de la morale par-dessus le marché.
Ce fut ainsi que deux galopins dépêchés par Marcelin rattrapèrent Phonsine à la porte de Claudinet ; ils la suivirent, et cette circonstance la fit échapper à l'attaque si bien préméditée par le malade.
— La voici ! annoncèrent Lucette et son père qui guettaient par la fenêtre de la cuisine.
Elle était grande, vêtue d'une espèce de peignoir de laine gris, serré à la taille par une étroite ceinture de garçon en gros cuir jaune. Ses cheveux de chanvre fous, surmontant et encadrant sa figure de belette, lui donnaient un agrément factice, inquiétant, qui rappelait le fard des filles. Un ruban grenat se nouait à son cou maigre, allongé hors du corsage sans col, sans ornement.
Elle entra gauchement, les bras ballants. Ses hanches étaient assez développées, mais on voyait la race assassinée à son dos rétréci, à sa poitrine rase, à ses lèvres, à ses joues chlorotiques. Son front et ses yeux exhibaient parfois une innocence si invraisemblable qu'on s'y trompait :
son regard bleu vert, trop calme, trop béant, passait pour n'éclairer plus aucune pudeur. En même temps, une bonté triste et gouailleuse émanait de tout ellemême, une bonté de pauvre, qui devait aller vers les petits enfants et vers les malades.
Tout de suite, elle manifesta une curiosité admirative devant l'air de demoiselle distinguée et les traits purs de Lucette.
Madame Gayard, scandahsée surtout par le cachet équivoque du ruban grenat, jeta un regard éloquent à son mari :
— En effet 1 elle en a besoin, que je lui fasse de la morale !
Lucette, effacée dans un coin, n'eut pas un mot à prononcer ; mais son visage modeste, ses yeux doux, avec précaution, disaient :
— N'aie pas peur... je ne me crois pas supérieure à toi... je t'aime bien, va !
Phonsine pouvait disposer d'au moins deux heures par jour. Elle commença dès le lendemain.
Madame Gayard entreprit aussitôt les leçons de morale, en critiquant son accent traînard qui allongeait et modulait certaines syllabes, au point de déhancher les mots.
— Voyons, une jeune fille gentille comme vous, imiter les gamins des rues !.., Et je sais que votre famille n'est pas heureuse... Voilai c'est que l'on ne se préoccupe pas assez des devoirs moraiix !
Le bonheur, ma chère enfant, est une afi'aire de langage convenable, de bonne tenue, de croyances édifiantes...
Phonsine écoutait cela sans répondre, tout en essuyant la vaisselle. Les premières fois, elle mordait sa lèvre inférieure ; ses dents montrées, ses yeux rapetisses, fixaient un sourire étrange sur son visage malin.
Madame Gayard insistait chaque jour ; elle disait des phrases émues, en lui remettant ses quatre sous :
— Vous voulez que votre petit intérieur devienne aisé? que vos petits frères ne manquent de rien? Il faut, avant tout, pratiquer le respect, l'obéissance... et
l'économie ! L'économie est la base indispensable, et il faut penser à Dieu.
Souvent, sur le palier, elle lui montrait l'escalier tranquille, en toilette cirée, imprégné d'une honorable odeur de potau-feu, et les paillassons de propreté, et les cordons de sonnette osbéquieux.
— Vous aurez les satisfactions auxquelles tout le monde a droit, si vous les méritez par vos manières polies, par vos idées de soumission et d'ordre.
A la longue, Phonsine fut influencée par
la vue du logement rangé, confortable, par l'aspect sérieux et pratique de madame Gayard, si bien en rapport avec ses paroles convaincues, et, enfin, par le modèle charmant qu'offrait I.ucctte. Elle finit par souhaiter le bonheur qu'on lui décrivait et dont on lui montrait la réalisation possi])Ie. Les promesses répétées d'une justice infailliljle emportèrent son imagination ; il hii arrivait de considérer, comme en rêve, le brillant du fourneau frotté à la mine de plomb, et, le torchon
à la main, de sourire inefïablement au paradis entrevu.
Elle changea : ses paroles furent choisies, mesurées, ses gestes plus décents. Un souci de sa dignité la fit soigner sa propreté davantage et tirer parti avec goût de ses nippes indigentes. Elle refléta le visage raisonnable de madame Gayard et mit tout d'abord ses conseils à la portée de la marmaille en prêchant les bienfaits du débarbouillage.
Alors les marmots furent pris d'un goût effroyable pour le nettoyage ; leur hydrophilie fut terrible. A peine leurs parents partis, ils descendaient chercher de l'eau dans la cour avec tous les vases disponibles : bouteilles, seaux, boîtes au lait ; puis s'organisait un lessivage de margoulettes, de pattes, de mollets à la suite duquel les mouchoirs et les savates voguaient tout seuls dans les chambres ; des ruisseaux coulaient sous les portes et allaient combler les trous creusés sur les paliers pour le jeu des billes. Un gamin s'avisa de mettre sa petite sœur de trois mois tremper dans une soupière. Phonsine arriva juste à temps pour la sauver d'un dessalement mortel.
Au nom des bonnes manières, les combats entre filles et garçons'de vinrent moins fréquents. Les tout petits qu'on portait sur les bras reprirent figure humaine. Car, en cas de guerre, les grands — ceux qui avaient cinq ou six ans — ne les lâchaient pas, ils s'en faisaient des boucliers, les laissaient tomber par terre, les cognaient au mur ou culbutaient dessus. La trêve en question diminua considérablement le nombre de leurs bosses, égratignures et fêlures.
Phonsine décida que les plus jeunes écouteraient les aînés ; il y avait de la hiérarchie, de l'économie et de l'honnêteté dans ses histoires. On se donnait des poignées de main polies dans l'escalier ; on opérait des restitutions de la valeur d'un bouchon ou d'un noyau de pêche. Sur les portes et sur les murs, les bonshommes mêmes se comportaient mieux, avec leurs mains en tridents et leurs jambes en tuyaux de pipes ; les légendes écrites sentaient moins fort.
Quand un petit camarade était mort dans la nuit, on faisait le signe de la croix en passant devant le logement, et, si l'on avait à dire le mot de Cambronne, on attendait au moins d'être trois pas plus loin.
Mais le principal efîet des exemples moraux de la famille Gayard fut de rendre Phonsine plus prudente et plus résolue en présence des gars de la maison. Et, dame ! il était temps que des conseils de sagesse et d'épargne fixassent sa volonté faiblissante : avec son bon cœur, elle commençait à être gênée de se garder intacte, comme une qui aurait eu du superflu au milieu d'affamés.
Maintenant, elle se faisait accompagner chaque fois que Claudinet l'appelait dans sa chambre. Puis, la partie projetée par le grand Chariot ayant été remise, elle y renonça définitivement. Il se fâcha et lui détacha une calotte, en promettant que si jamais il la pinçait dans un coin... Elle répondit par un pied de nez : c'était le triomphe de la morale.
Il n'y avait qu'une ombre au tableau : les femmes de la maison trouvaient que 'i mademoiselle posait d'une façon dégoûtante depuis qu'elle allait faire le ménage chez des bourgeois » ; dans la sincérité de leur rancune, elles lui décochaient des moqueries et des souhaits méchants.
Et justement, de mauvais jours s'annoncèrent : la mère de Phonsine mourut d'une hémorragie de poitrine. A la même époque, madame Gayard, mieux portante, put se passer des services de Phonsine. De sorte que le père dut seul, avec son métier de marchand ambulant, fournir la pâtée à sa ribambelle de mioches. Et il arriva encore un malheur de ce côté-là.
C'était le lendemain du 14 juillet. Les trois couleurs nationales, aux façades des maisons, chantaient encore glorieusement la délivrance historique des opprimés, le sacre éternel du peuple souverain.
Le directeur du Grand Magasin, qui réclamait périodiquement le nettoyage de ses trottoirs, avait obtenu qu'une chasse aux petits marchands fût organisée pour ce jour-là.
Vers deuxheures, aprèsle ralentissement du déjeuner, la rue Saint- Antoine fourmillait dans une calme fournaise de poudre et d'or. On flânait devant les boutiques, les yeux se régalaient à petits clignements sucrés ; on voyait des bras nus de femmes et des nuques décolletées, des enfants dans la mousseline comme des bonbons dans des papillotes claires. On se coudoyait avec complaisance, chacun montrait une nuance, une ligne en relief
et savait découvrir chez autrui une expression intéressante. Le commerce devait profiter de cette aimable animation ; Le Grand Magasin allait avaler son demi-million de recettes quotidien.
Près de l'Hôtel de Ville, un vieux, à grande barbe, qui offrait des crayons en tremblotant sur sa canne, interpella un confrère en spéculation, un gamin de dix ans, adonné au trafic des lacets et cordons de souliers.
— Où vas-tu, mon garçon? demandat-il.
— Devant le magasin, là-bas...
— C'est-il bon?
— Pas mauvais ; avant-hier, jai fait douze sous.
Et le trafiquant, superbe, lançait au loin un jet de salive.
— Pour le coup, j'y vais aussi, dit le vieux qui ne désespéra plus de faire fortune.
La rafle devait avoir lieu à trois heures. Le directeur du Grand ]Magasin avait eu du monde à déjeuner ; vers deux heures et demie, il amena ses invités aux fenêtres du premier étage qui, reliées entre elles par d'immenses écharpes de soie tricolore, — bleu: liberté, — blanc: fraternité, — rouge: égalité, — faisaient un merveilleux balcon de théâtre.
Des sièges furent apportés.
— Vous pouvez vous amuser à distinguer d'avance le gibier dans la foule, dit-il. Entendez-vous les insipides boniments ?
L'ironie lui parut plaisante de psalmodier d'une voix nasillante :
— Achetez le plan, le guide, l'indicateur des rues de Paris 1 L'anneau brisé, la sûreté des clefs 1 Six feuilles de papier à lettre pour un sou !...
Un petit garçon adorable tapait dans ses mains :
— Parrain, j'en vois un, deux, trois.
Est-ce qu'on va bientôt les poursuivre?... Encore un avec une boîte à son cou.
Ce camelot criait :
— Des rats, des rats, des beaux rats, un sou les rats.
Pouvait-on vendre des rats de cave? Des plaisanteries coururent de fenêtre en fenêtre sur cette ridicule marchandise.
— Sont-ils bêtes de ne vendre que des choses d'un sou ! dit, un avec grand sens commercial, un jeune homme à qui les camelots étaient plutôt sympathiques.
Le directeur papillonnait. Une dame
tO
Marcelin Gavard
ou VAS-TU?
laigre paraissait momifiée dans ses denelles ; il lui dit cérémonieusement, d'un ir consterné :
- J'aurais désiré une opération de olice abondante, et j'ai peur que nous ne oyons pas favorisés... Pourtant, voici une yrielle de galopins...
La dame pinça une moue de dégoût :
— N'y a-t-il pas un danger dans ce 3ullulement de peuple? demanda-t-elle,
on éventail poussé en avant comme un bouclier.
Plusieurs des personnes assises s'intéressaient à la question. Le directeur, debout, rassura tout le monde avec un sourire et une révérence :
— Pas du tout I Et il expliqua par des citations, que les
prolétaires fourniraient éternellement euxmêmes les forces destinées à réprimer leurs débordements. On s'amusa de ce dithyrambe d'un rapport préfectoral : < Il faut voir, monsieur le ministre, avec quelle ardeur nos policiers, pauvres gens, issus de pauvres, engendreurs de pauvres, travaillent dans la viande pauvre. »
L'afïluence devenait considérable devant les étalages, et la poussière, dans le soleil, s'élevait au-dessus des têtes mouvantes, comme une fumée d'encens.
Quelqu'un au balcon, cria :
— Il n'y a plus que cinq minutes à attendre 1
Le directeur se pencha vers la rue ; son nez remuait pour éplucher la foule. D'une voix pathétique, il se désola :
— Quelle contrariété ! je n'en vois presque pas... Décidément, les lendemains de fête ne valent rien.
Certes, la chasse ne fut pas brillante. Au coup de trois heures, on aurait à peine compté, sur le trottoir, une vingtaine de pièces. Dès que les sergents de ville rabatteurs apparurent aux deux coins du magasin, ils furent signalés par un bébé de trois ans, perché sur l'épaule de son père pour faire le guet.
— Cavale ! cavale ! cria sa petite voix perçante.
Aussitôt, les camelots s'élancèrent sur la chaussée, afin de se perdre dans l'imbroglio des voitures, mais ils furent appréhendés sans peine par les policiers qui, à trois contre un, s'étaient précipités à leur rencontre. Il n'y eut, pour ainsi dire, pas de poursuites, et c'est le principal amusement de ces sortes de chasses.
Rien. Au milieu de la chaussée, une femme portant son enfant sur le bras et qui, tout à l'heure, offrait des peignes de poche sur un plateau, reçut dans le dos un coup de tête de cheval ; elle jeta son plateau, serra son petit à deux bras, et la face en avant, contre l'animal, ouvrit une bouche énorme, terrible. Dix poignes entrèrent dans sa peau.
Le vieux aux crayons avait été bien inspiré de suivre son confrère en spéculation I Avant même qu'il eût essayé de battre en retraite, les agents l'entourèrent : l'un d'eux le saisit vigoureusement par sa longue barbe blanche, un autre dompta son bras paralysé, un troisième tordit son col, par derrière.
Pendant que l'on agrippait son père, le bambin guetteur, resté sur l'épaule, tapait des grands coups de son poing minuscule sur le chapeau d'un agent. Un squelette à lunettes, licencié es papier à lettres, fut renversé par un cycliste. Quelques autres...
Un petit homme roux, qui perdait sa camelote en courant, sauta lestement, à droite, dans un fiacre découvert, en marche, et ressortit à gauche ; alors, il y eut bien une ruée, une trépignée, mais ce fut si vite fini 1
Les délinquants furent emmenés au poste au milieu d'une double haie d'agents. Il se produisit des encombrements de voitures, des rassemblements mouvants de badauds, des remous, des tourbillons dans la foule, comme dans la rivière après l'évolution d'une hélice ; mais, bientôt, la circulation reprit son train ordinaire : le mouvement rapide au milieu de la voie, le petit courant sur le côté des trottoirs, le clapotement contre les devantures. Et il ne resta plus trace de la chasse, que par la camelote des marchands, jonchant le sol, écrasée sous les roues et sous les pieds.
Le père de Phonsine se trouva parmi les délinquants capturés devant le Grand Magasin. C'était lui, ce petit homme roux qui avait essayé de s'échapper et s'était débattu. Il fut accusé d'avoir donné un coup de poing à un sergent de ville, et cet attentat fut puni d'un mois de prison.
Aux dates anniversaires du Grand Affrai? chissemcnt, la justice réprime avec un so* particulier l'irrespect envers l'autorité.
Et Phonsine qui attendait son père pour achètera dîner! Les heures s'écoulent.
personne.. Qu'est-il arrivé? Se coucher sans souper, c'est un accident assez banal ; rester aux écoutes toute un nuit, passe encore ; mais voici le jour qui se lève sur le lit vide, là-bas, et le vide aussi vous descend dans la poitrine...
Alors, on laisse les enfants couchés et l'on court d'abord au commissariat de police, puis à la Préfecture. On revient
PllONSlNE SE LEVA DES L AUBE.
à la maison ; l'on a la mort sur le visage ; on n'est plus une gamine ; d'un geste résolu, l'on attrape une chaise, n'importe quoi, le brocanteur s'en arrangera... Et les petits comprennent qu'il ne faut pas pleurer, ni rire, ni parler trop fort, qu'il faut être sage, se rétrécir et ne pas demander du pain deux fois.
Les hardcs, les meubles donnèrent à manger pendant deux semaines ; puis l'on fit quelques repas d'emprunt, difficilement;
les voisins ne pardonnaient pas à cette poseuse de Phonsine. Du reste, elle mendiait mal ; la morale de madame Gayard lui avait inoculé la honte de la misère.
Puis, vint un jour où Phonsine qui n'avait pas dormi, se leva dès l'aube, pour rien, elle ne tenait pas en place, tournait par la chambre où ne restaient plus que des paillasses de varech étendues à même par terre ; elle semblait chercher une mouche bourdonnante, mais introuvable, sortait sur le palier, puis rentrait sans motif.
Elle habilla longuement les petits frères leur disant d'aller jouer dans l'escalier et que l'on mangerait plus tard, dans la journée. Elle s'obstinait à vouloir leur faire boire de l'eau, mais ils n'avaient pas soif, ils avaient faim seulement. Impossible de leur persuader « de prendre toujours un peu d'eau 1 » Ils n'avaient pas non plus envie de jouer :
impossible de les décider à s'amuser 1 de-ci, de là, ils s'asseyaient sur une marche, songeurs, suçant leur pouce, entêtés à attendre ce « plus tard »
dont leur sœur avait parlé.
Phonsine courut, elle sollicita auprès des boutiquiers la charité d'une corvée quelconque ; elle consulta les petites affiches collées sur des gouttières. Chez un fabricant de produits chimiques, rue des Archives, l'on demandait « un garçon de peine » .
— Ça dépend de ce qu'il y a à faire... des fois, je pourrais peut-être, dit-elle crânement au contremaître, en remontant à la manière des hercules les os plats de ses épaules atrophiées et en avançant
m museau pointu qui allait « bouffer » barils avec ses fuseaux de bras, rentra
'ouvrage. ses ongles et son menton dans le bois ;
L'homme, ironique, la mena devant un puis, sa maigre poitrine collée contre les
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TOUS LES CINQ SUR UNE MARCHt..
amoncellement de barils remplis de cris- douves, elle amassa là son sang, sa pensée, taux qu'il s'agissait de charrier. Phonsine sa douleur, son affection, et précipitant ne « flancha » pas. Elle enserra un des d'un effort gémissant ce bloc de sa vitalité
généreuse, elle essaya de remuer le fardeau avec son cœur.
— Alian ! fit le cœur.
— Ahan ! fit le contremaître qui n'aimait pas les farces trop poussées.
Et il la redressa — telle une marionnette effarée — d'un solide coup de pied au derrière.
Plionsine retourna à la maison, puis repartit encore. Dix fois elle reparut dans l'escalier, muette, tragique, examinant les étages, puis s'en allant. Les petiots se levaient de leurs marches, d'un saut; leurs orbites béants semblaient avoir des dents, leurs joues enfoncées palpitaient; ils interrogeaient le visage de leur sœur, et ses mains et sa robe plate. Sans qu'un mot leur fût dit, ils se rasseyaient, serraient les mâchoires et, les bras croisés, fixaient le sol.
A la nuit tombante, Phonsine les trouva blottis les uns contre les autres, tous les cinq sur une seule marche, comme des oiselets frileux sur une branche.
— C'est-à-dire, fit-elle d'une voix persuasive, que je vais vous coucher d'abord. Vous mangerez aussi bien étant couchés... et c'est même plus commode, puisqu'il n'y a plus de chaises.
Les enfants se laissèrent dévêtir docilement. JMais, ensuite, pourquoi cette immobilité de leur sœur?
Alors cê^fut très doux. Les deux plus grands, étendus côte à côte se prirent par le cou, les trois petits ensemble sur une autre paillasse se cherchèrent la peau et ils se mirent à pleurer tout bas, aux bras l'un de l'autre, chacun le nez enfoncé dans la petite chair de son frère.
Phonsine resta un instant appuyée contre la porte ouverte, puis elle descendit jusqu'à la rue et remonta plusieurs fois de suite, comme une hallucinée. Après une pause, elle allait de nouveau, afiolée, entre les enfants et l'escalier, ayant l'air d'attendre un secours qui n'en finissait pas d'arriver. Les v'oisins ne comprenaient pas son bonsoir hagard.
Puis elle ne rencontra plus personne; tous les locataires devaient être rentrés. Au milieu d'un étage, elle écouta longtemps, dans le silence vivant de la maison.
Après un regard par-dessus la rampe, elle se baissa, très occupée à rattaclicr son soulier.
— Bonsoir I lança-t-elle assez liant, sans se redresser.
— Tiens ! on reconnaît le monde aujourd'hui, ricana le grand Chariot.
Elle parvint à rire, à faire l'insouciante :
— Ah I j'ai cassé mon cordon.
Le grand Chariot lui poussa une caresse sous le menton :
— C'est donc ça qu'on ne se sauve pas à toutes jambes?
Elle ne recula presque pas.
— Laissez donc... je suis ennuyée...
Le père a été arrêté devant le sacré magasin... je viens de coucher les enfants, ils pleurent... Voulez-vous les voir?
Le grand Chariot savait juger une situation. A peine eut-il mis le nez à la porte delà chambre qu'il cavala. Le cœur de Phonsine compta quelques minutes à coups déréglés, haletants, et soudain parut une illumination de pain, de litres et de cervelas.
Ce ne fut pas long : après un tel jeûne I En moins d'un quart d'heure tout le monde était saoul.
L'un des gamins se levait sur sa paillasse, gambadait, retombait, vociférait.
— Garçon, un demi-setier !
Le plus petit baisait un de ses frères sur le nez et l'appelait « maman ». L'aîné brandissait un trognon de pain :
— Vive la république I Phonsine au milieu de la chambre, un
verre à la main, riait maternelle, les larmes aux yeux :
— Ah I qu'ils sont drôles I T'es saoul, Lolo, mon pauv'chien?
Le grand Chariot s'affairait devant les paillasses, il versait à boire, il coupait du cervelas, criant :
— Vas-y, vieux I Aïe donc! c'est la nocel Mais bientôt les moutards s'engourdirent, puis ils commencèrent à ronfler, comme des ivrognes qu'ils étaient.
Après s'être amusés à regarder leurs derniers dodelinements, Phonsine et le grand Chariot trinquèrent ensemble, tout debout. Celui-ci se penchait gentiment et disait combien il aimait les enfants. Celle-là, titubante, racontait l'histoire arrivée à son père et toutes les courses, toutes les tentatives qu'elle avait faites. Ils marchaient dans la chambre, puis, comme par hasard, ils sortirent sur le palier; Phonsine divaguait.
Le lendemain, elle se réveilla dans le lit du grand Chariot, encore étourdie, hébétée, sans mémoire.
Comme elle se sauvait, à moitié habillée, inquiète de ses frères, une voisine l'aperçut. L'aventure, innnédiatement, fut colportée par toute la maison :
Marcelin Gajard
- Ma chère, vous ne savez pas? Phonne et le grand Chariot? eh bien, ça y .tl
C'était un dimanche ; madame Gayard it renseignée chez la concierge, en re-
nant de faire son marché. Elle porta )n panier dans la cuisine et chercha )n mari, pressée, la mine importante, imposée.
Marcelin était en train de se raser dans . chambre de Lucette, qui avait la meilure clarté. Lucette écrivait, courbée sur ne petite table.
Madame Gayard s'approcha de la
mes conseils... Je lui avais pourtant bien promis que si elle m'écoutait...
Et madame Gayard pincée, têtue, se retourna vers la commode ; ses doigts alignaient les vases, les pelotes, les photographies, par de petits coups secs, méthodiques.
— Je lui avais bien recommandé de penser au bon Dieu... je parie qu'elle n'y a pas pensé un seul instant... et les bonnes manières, l'ordre.
^larcelin déclara d'un ton d'indulgence, avant de se remettre à se raser :
— Ces avertissements sont venus