LE LENDEMAIN ELLE SE HE VEILLA
;ommode, enleva un peu de poussière avec sa main, en disant :
— J'ai acheté des pois...
Puis, se tournant vers son mari, avec cette voix qui indique un discours à mots couverts :
— Tu sais, Phonsine 1... il était temps que je me passe de ses services... il paraît que... le saut est fait.
— Bah ! fit Marcelin, tout blanc de savon, le rasoir en l'air et surveillant Lucette du coin de l'œil.
Celle-ci resta courbée sur la table, mais sa plume s'arrêta.
— Hein! c'est un peu fort, après tous
trop tard... La morale doit s'apprendre dès le tout jeune âge.
Il y eut un silence. Lucette restait aplatie contre la table. Tout à coup, l'on vit ses épaules secouées par des sanglots impossibles à contenir. On s'empressa; elle sutïoquait, sans pouvoir parler. Enfin, elle balbutia :
— J'ai une rédaction dhistoirc... et je ne sais plus... je ne peux plus trouver un mot...
Son cœur débordait en larmes ruisselantes. Un instant après, elle répéta, avec un indicible déchirement :
— Je ne sais plus rien... plus rien...
Pendant longtemps elle sanglota, abîmée dans un insondable désespoir, entrée dans une éternelle et inconsolable douleur.
Elle ne voulut pas déjeuner.
— Tu as la fièvre, dit sa mère, viens te mcltre sur ton lit.
■Marcelin resta à remuer son café, un peu inquiet, attristé : « Évidemment, ce n'est pas l'histoire de Phonsine... Lucette n'y a rien compris... INIoi, ça m'a fait quelque chose, cette petite gueuse... mais,
MADAME LAI'ALETTE.
quoi ! dans ce monde-là, ça a si peu d'importance... »
Madame Gayard apparut toute saisie :
— Dis donc, Marcelin, ta fille : c'est son enfance qui est finie I
Il se dressa, effrayé, mais aussitôt il sourit, ému d'une pitié agréable; puis, à son front, monta un grand orgueil de race.
Le lendemain, Marcelin annonça la première crise de Lucette, tout d'abord à son ami Lapalette, puis successivement
aux autres collègues, par ordre d'impoi tance.
Il parla longuement à Moudur, l'expé ditionnaire principal, petit monsieur brun coquet, férocement égoïste, — et à Blan blan, le doyen du bureau, qui avait un ne court, des bajoues, un ensemble du traits bourrus le faisant ressembler extra ordinairement à vm chien de chasse.
Il se contenta de glisser quelques mot.i à jNIinet, tout jeune homme à l'air mou mal éclos, — et à Thomas, un pauvn père de famille, souffreteux, piteusemen vêtu et qui n'avait pas de protection.
Enfin, il s'assit à sa place, l'air mysté rieux, sans rien dire à Jadot, persuadt que le silence équivalait à un défi coura geux, terrible, écrasant. ,
Dans l'après-midi, Dufourni, le garçon de bureau, entra; il remit des piècei sous chemises à Lapalette, et lui fit ui signe d'intelligence. Ils sortirent l'ur derrière l'autre. Un instant après, Blan blan soupira profondément et sortil aussi.
— C'est l'heure de la conférence de!
cocus, dit ^londur, en consultant l'œil de-bœuf.
En effet, ces trois hommes « l'étaient y et conféraient là-dessus, chaque jour, dans le couloir, à trois heures. Chaque jour le même prélude se répétait : Dufourn:
apportait quelque paperasse à Lapalette celui-ci sortait ; Blanblan les rejoignait sans tarder, en ayant l'air d'obéir à uni douloureuse nécessite.
Lapalette, mégalomane par fonction, avait épousé une demoiselle à nom noble A force de vanter faussement le^ hautes relations de sa femme, il avait fini p; devenir, pour tout de bon, le cocu mondain. Il faisait ostentation de la qualité de son cncornage.
Madame Blanblan, seule toute la journée, sans enfants, sans occupations, m pouvant mettre aucune fantaisie dans l'emploi des deux cent cinquante francs mensuels du ménage, traînait sa vie dans un ennui exaspéré. Le soir, son mari n savait que parler du l)ureau et des pérv péties des guerres coloniales relatées paj le Petit Journal. Il se montrait des pluî ferré sur la valeur comiiarée des olficien de chaque nation européenne. Il prou vait que les Allemands ne s'étaient pas conduits d'une façon délicate en 1870i et il établissait pareillement que lei
nglais, en Afrique, n'apportaient pas élégance voulue dans leurs tueries ; les rançais seuls dégringolaient leur monde onnêtement. Et madame Blanblan paslit six heures de la journée à sa fenêtre
sa seule espérance était que Jadot ît été fortement embêté ou que les ouvelles de la guerre fussent détaillées
sanglantes, sans quoi la soirée serait
core bien morne.
isqu'à ce qu'un jour,
face, de l'autre
té de la rue, vînt
abiter certain ofïi-
er de la caserne du
hâteau-d'Eau. Et
lanblan devint le
Dcu patient.
Quant à Dufourni,
était de l'espèce laintive. Il avait ne longue tête méincolique. Son maage avec une ourière en passemen- ■rie, qui travaillait ans un atelier et écrochait bel et bien s trente-cinq sous ir jour, avait été eureux pendant îux ans. Une vraie cistence de chef de ireau : madame ivait son jour »; le n'allait pas l'atelier le venedi et donnait i thé à cinq ures. Puis, tout un coup, raaime avait fait ille farces dont avait gémi sur us les tons. La er ni ère était agérée : penmt que le ser-
ce retenait son^marl au ministère, maime Dufourni avait filé avec un amant
s'était approprié tout le mobilier; itre les quatre murs du logement, elle avait pas laissé une épingle. Dufourni, ntrant le soir pour dîner, fut doulou- 'usement ahuri ; mais le comble fut que ' concierge voulut lui soutenir qu'il 'avait jamais habité dans la maison !
avait reculé jusqu'à la rue, s'était
assuré du numéro de l'immeuble, l'avait confronté avec ses cartes de visite...
Les trois cocus étaient de haute taille ; dans un angle du couloir, leurs trois têtes se penchaient lourdes l'une vers l'autre. Le drap bleu et les boutons de métal blanc de Dufourni tranchaient auprès des jaquettes noires des deux employés.
— Le sénateur, ami de ma femme, est