‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 14 sur 37 · LEURS TROIS TETES · texte numérisé non relu

LEURS TROIS TETES

revenu ; elle m'a parlé de difTérents i)rojets du gouvernement, disait Lapalctle d'un air mystérieux et admiratif.

— • J'attends que le régiment quitte Paris, disait Blanblan, le menton contracté, les bajoues menaçantes. Ah I si je n'étais pas paralysé par le respect de l'uniforme ! Mais je ne peux pourtant pas attaquer l'armée.

Dufourni prit la parole :

— Je suis encore retourné à la maison et j'ai dit à la concierge : « Voyons, vous êtes madame Tupin ; depuis cinq ans, presque tous les jours, j'entrais dans votre loge. » Sa tête a dû faiblir tout d'un coup. « Cherchez bien, lui ai-je dit : Dufourni, Du-four-ni, garçon de bureau au ministère. » Alors elle s'est rappelée et elle m'a indiqué: « Au troisième, la

JSè^

porte à droilc. » IMais elle jure n'avoir vu sortir aucun meuble.

Des collègues passaient dans le couloir; les trois cocus saluaient gravement de la tête, comme des gens qu'une dislinclion commune met ù part.

Quand Blanl)]an et Lapalelte furent revenus devant leur tal)le, importants et dignes, quchiu'un frapiia à la porte du bureau. C'était une marcliniide de cra-

vates. Agée de quarante-cinq ans, brune, grisonnante, un carton au bras, depuis des années qu'elle « faisait les administrations », son visage avait pris des ressemblances avec celui de certains vieux employés : un front trop bombé, des joues mortes, un nez et une bouche comme ébahis et respectueux. Toute sa personne portait des reflets de vieux mobilier poussiéreux, inutile à la

-^ vie.

Son costume noir était un chef-d'œuvre de réparations ; du génie conservait à cette misère un air convenable, habillé administratif. La robe surtout, l'accessoire principal, avait quelque chose d'humain de souffrant; là, de vait être tout l'amour propre de la femme elle devait soigner sa robe en secret, avec des ménagements de tendresse, de pudeur, comme une vieille compagne avec qui l'on avait obstinément peiné, interminablement monté des étages, attendu, essuyé des refus.

Blanblan, Thomas et Minet s'étaient tournés vers la porte ; les autres regardaient par-dessus leurs fortifications. La marchande, avec un coup d'œil sûr, se dirigea vers Minet, le plus jeune du bureau

— Monsieur, j'ai une nouveauté doit vous aller

emj: n avait pas laisse.

le bleu

en très

elle i)résenlait ses

bleu bien.

Gracieusement, modèles.

— Voyons, Minet, soyez galant ! cria Lapalelte. debout.

Madame, méfiez-dous de Minet, ne vous apiirochez pas trop, ce ne serait pas la première cravate qu'il aurait chiffonnée ! lança Moudur.

Il ne se possède pas devant les char-

nés du beau sexe, assura Blanblan, avec me grimace canine.

La femme souriait à ces messieurs, cliarnée, appréciatrice des jeux délicats de 'esprit. Son dos exténué, d'une anatomie jsseuse et tourmentée, ressemblait à celui de Thomas. Elle se penchait vers Minet, qui refusait d'un air bête, à la façon d'un novice troublé par des propositions indécentes.

— Voyons, monsieur, treize sous, c'est bon marché... et nous sommes au commencement du mois.

Il n'y avait rien à espérer. Elle alla vers Marcelin, et, avec un ton de considération :

— J'offrirai à monsieur des cravates noires ; je n'ai pas encore eu l'avantage de faire l'article à monsieur... En voici de larges, c'est le genre sous-chef, beaucoup de ces messieurs en sont très contents.

Les plaisanteries continuèrent.

— Monsieur Gayard, marchandez...

vous savez, prime secrète à tout acheteur,.

— Il faut un essayage, on va vous prêter le paravent.

La femme souriait, tendait sa joue plate, baissait le dos.

Marcelin avait justement besoin d'une cravate, mais la moquerie des collègues le gênait. La femme sentait cette hésitation et, sans cesser d'agréer la fme gaieté de ces messieurs, elle concentrait toute sa persuasion. Les modèles chatoyaient artistement sous ses doigts habiles, qui tremblaient un peu d'être près de réussir. Marcelin consentait à toucher :

— Oui, elles ont un certain cachet...

Moudur quitta sa place et vint s'accouder à l'éléphant.

— Moi, il m'en faut, des cravates, dit-il dans une bouffée de cigarette.

La femme, les collègues, tout le monde le regarda. Il fuma un peu, sans se presser.

— Mais je me réserve, j'attends...

Je veux de celles que vous ferez avec l'étoffe de votre robe.

Un rire unanime dégorgea brutalement.

Si habituée que fût la femme, la rougeur d'un coup de fouet passa sur son visage. Elle sourit. Il n'y avait plus de chance de décider INIarcclin. Elle remballa sa marchandise.

— Allons, messieurs, je reviendrai ; ce sera pour une autre fois, fit-elle avec

cette politesse qui contient des excuses et des remerciements.

Son carton au bras, les mains ramenées comme frileusement l'une sur l'autre, elle inclina dans une révérence sa tête vieillissante aux méplats usés et ses épaules lasses.

LA MARCIlAMir DE CUAVATES.

— Vous ne la connaissiez pas, monsieur Gayard? cria Lapalelle.

— En voilà une qui on a fait des farces ! gronda Blanl)lan.

— Il paraît qu'elle a été assez jolie, dit Moudur.

Marcelin et Lapalelto vinrent auprès de ce dernier, resté adossé à Téléphant ; ils formèrent un cercle avec Blanblan et Minet, assis sur le bord de leur table.

Marcelin Gavard

— Oui, elle s'en est payé, dit Lapalctte. Cela a commencé par un gros bonnet qui la demandait dans son cabinet et menaçait de lui interdire l'entrée de l'administration si elle ne se laissait pas perquisitionner ! Puis, quand elle tombait sur un emploj'é seul, il l'enfermait, il la gardait des heures, jusqu'à ce qu'elle pleurât trop fort. Une fois, au service des transports, elle arrive un jour de demi-congé, il n'y avait d'employés que dans un bureau, tout le reste était vide, pas de chefs... Ils étaient six, ils ont voulu la déshabiller, ils l'ont mise en guenilles, et, tordez-vous, ils l'ont badigeonnée secrètement avec l'encre grasse à tampon !

— Ah ! zut! fit Blanblan se tapant sur la cuisse ; elle a dû garder ça longtemps !

- — Rien de meilleur pour éviter les crevasses, dit Moudur, apointissant son profil simiesque.

Minet taquinait son nez et les poils follets de ses joues malsaines. Thomas ralentissait sa plume ; une lueur passait sur son visage terreux.

— Quand on vendrait cinq ou six cravates par jour, qu'est-ce qu'on peut gagner à ce métier-là ? interrogea Marcelin après être resté un instant à se mordre le pouce et à évoquer, lui aussi, les efi'ets de l'encre indélébile.

— Mais, rien du tout ! fit Blanblan avec une brusquerie qui secoua ses bajoues ; ce n'est pas un métier, c'est un prétexte...

— Certainement ! dit Moudur, la bouche derrière une petite glace empruntée à Minet. On rit, mais, tout de même, c'est dégoûtant cette espèce de mendiante qui vient traîner dans les bureaux.

Jadot feuilletait et refeuilletait des papiers sans les examiner.

— C'est étonnant ce qu'il y a de vice dans le peuple ! dit-il d'une voix musicale, profonde, le plus sérieusement du monde.

— Vous en convenez ! cria Blanbhui, impétueux ; eh bien, monsieur, i:)areille chose ne se produirait pas si l'on n'élevait pas le peuple sans religion.

— Et puis, déclara Marcelin avec un geste d'attaque, il n'y a rien de tel que les conseils de certains amateurs de liberté pour jeter les gens dans les pires désordres ; je ne vous l'envoie pas dire.

— Et le régime, monsieur 1 fit Lapalctte avec hauteur ; depuis la répul)liqiu', il n'y a plus de mœurs.

Us étaient tous h's trois très excités.

Marcelin avait deux mille francs d'appointements par an. Il apportait des travaux supplémentaires qui l'occupaient le soir jusqu'à onze heures; quelquefois, sa femme les finissait dans la journée. Avec les gratifications, le casuel pouvait se monter à douze cents francs. Et l'on vivait.

A six heures moins le quart, ponctuellement, Marcelin rentrait; il posait son chapeau sur le lit, s'asseyait, et Lucette lui sautait au cou. C'étaient de longues caresses rieuses, puériles, et les mêmes questions se répétaient :

— As-tu bien mangé à déjeuner?

Tout s'est bien passé à l'école? A quoi as-tu joué?

Dans cette école, on jouait toujours à « faire des visites », ou bien à la dame qui engage une bonne en minaudant, puis qui la chasse avec toutes sortes de malédictions.

A six heures et demie, on se mettait à table dans la cuisine. Lucette parlait de ses compagnes. Les parents les connaissaient sans les avoir vues. ISIarcelin ne manquait pas de demander, avec un intérêt particulier, des nouvelles de Rose Ballon, la fille d'un officier de paix, et de Marie de Baher, la fille d'un changeur.

A son tour, il parlait des collègues du bureau que sa femme et Lucette connaissaient aussi très bien, uniquement par ouï-dire :

— Toujours les mêmes discussions avec Jadot, disait-il en haussant les épaules, comme un maître qui désespère d'améliorer un élève bouché.

— Et ce pauvre Thomas? questionnait sa femme.

— De plus en plus paperassier ; je n'ai jamais vu un tel anu)ur du papier ; il n'en jette jamais. C'est au ])oint qu'il plie soigneusement et fourre dans ses tiroirs les carrés qui ont enveloppé son brie, sa côtelette panée ; il y en a des monceaux depuis un temps infini ; cela ne sent même pas bon.

■ — Je trouve qu'on n'a jamais trop d'ordre et que toutes les économies sont utiles, disait sentencieusement madame Gayard ; seulement, il devrait emporter ces papiers chez lui.

Sur ces mots : ordre, économie, elle partait à raconter des histoires concernant certains locataires de la Boîte aux

Marcelin Gavard

gosses que son mari n'avait jamais rencontrés. Tout d'un coup, son visage se pinçait et l'on devinait des sous-entendus dans sa voix où sifïlait le sarcasme.

— Tu sais, ça va bien, à côté... on étrenne une robe neuve ; toute la bande a des tabliers. .

Après le dîner, Lucette montait au sixième étage travailler son piano chez mademoiselle Tourneur, une vieille fille de trente ans.

Le lendemain de l'emménagement, lorsque madame Gayard, en bonne commère , avait fait le recensement des locataires chez le concierge, elle avait dit : « Tiens !

une maîtresse de piano I voilà un voisinage qui peut être commode pour nous et très avantageux pour cette personnelà. n Et elle avait rendu visite à la demoiselle. En voyant la misérable chambre du sixième, elle avait dicté ses conditions, sans en démordre. On s'était accordé à cinquante centimes l'heure, deux soirs par semaine ; les autres soirs, Lucette aurait le droit d'étudier pendant une heure, gratuitement.

Cet arrangement si juste amusa beaucoup Marcelin.

Ce n'était pas tout : madameGayard comptait bien que la demoiselle e regar-n derait pas à donner une demi-heure en plus, de temps en temps. Malheureusement, la pianiste devait se rendre, chaque soir, avant huit heures et demie, dans un café-concert où elle servait d'orchestre. Alors, « en compensation ", on lui demanda des billets de faveur.

Deux fois par mois, au bureau, ^Marcelin,

réfléchissant, disait tout haut, d'un air dépensier :

— Voyons, ce soir, nous sommes libres.. J'ai envie de mener ma femme et ma fille au concert.

C'était une fête. Des acteurs comiques représentaient l'ouvrier toujours en goguette et qui ne veut pas travailler, le soldat écrasé de corvées bouITonnes,

Page 1