‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 15 sur 37 · L\ PIANISTE JOUAIT S.VNS INTERRUPTION · texte numérisé non relu

L\ PIANISTE JOUAIT S.VNS INTERRUPTION

l'étranger ridicule et odieux. Marcelin riait largement. Il aurait eu le goût des distractions intellectuelles ; aucun trait ne lui échappait ; son esprit s'aft'ûtait et l'on aurait pu retrouver Gavroche sous les traits du visage qui se dégrossissaient. La pianiste jouait sans interruption, de huit heures et demie à minit et demie. Elle ne se levait pas une fois, elle ne laissait pas un instant tomber ses bras. Pas nu instant ses coudes pointus ne cessaient de

remuer, comme des moignons d'ailes ; pas un instant son dos arrondi ne se redressait, sa poitrine rentrée ne se regonflait, sa nuque tendue ne se reposait, son menton, ni son nez coupants ne cessaient de fouiller les portées imprimées. Pas un instant, la musique ne cessait de filtrer dans son corps utilisé en entier. Son visage crispé, où la bouche semblait interminablement vomir l'âme du piano, n'était pas impressionné par le chant des acteurs, ni par les acclamations, ni par les rires de la salle ; pas plus que le visage d'un supplicié ne prend le reflet du ciel bleu.

Vers la fin de la soirée, la bête à musique haletait comme une rosse qui ne finira peut-être pas de gravir une côte. Le public la croyait emballée au point de scander son propre jeu avec ses épaules à soufflet et son cou à rallonge. Alors, Marcelin, en se calant dans son fauteuil où la fatigue le gagnait malgré des changements de position, disait à Lucette avec un sourire attendri :

— Hein 1 ma chérie, quand tu joueras du piano de cette façon-là !

Quand jNIarcelin arriva chez lui, le jour de la visite de la marchande de cravates, une forte odeur de brûlé emplissait le logement ; l'armoire était grande ouverte dans la chambre à coucher, les tiroirs de la commode étaient tirés dans la chambre de Lucette ; du linge, des vêtements s'étalaient sur son lit.

— Ah bien 1 le dîner n'est pas prêt, cria madame Gayard de loin, avec une feinte brusquerie.

Et elle ajouta sur un ton de surmenage où perçait une joie intense :

— Je suis toute sens dessus dessous, j'en ai laissé sauver ma soupe I Figure-toi que Lucette est invitée à passer l'aprèsmidi, demain, chez Rose Ballon I

— jSIais, oui ! crois-tu? disait Lucette ravie. Et Marie de Baher aussi est invitée.

Marcelin s'assit le visage rayonnant, sans se débarrasser de son chapeau ni de sa serviette :

— Hein I dit-il en caressant les cheveux de Lucette, tu vois l'avantage d'être bien élevée, d'avoir de bonnes manières?

— Voilà la vie î ma fille, reprenait

madame Gayard, si l'on se tient du côté des gens posés, ils se font un plaisir de vous tendre la main.

Lucette s'imbibait de ces sages paroles, exactes et révélatrices ; toute droite devant son père, elle ouvrait de grands yeux réfléchissants et serrait les lèvres d'un drôle d'air appliqué.

Dans la cuisine, INIarcelin avait sa chaise immuablement placée contre le mur, près de la fenêtre, avec le panier à bouteilles par terre, à portée de la main. Il dînait en chemise de nuit, avec un gilet semé de larmes graisseuses. Sa femme, en vieux peignoir déteint, s'asseyait en face de lui, le dos tourné à la cuisinière allumée. Lucette avait sa place au bout de la table, du côté de la porte ; elle était toujours « en toilette ».

Par la fenêtre ouverte, on apercevait la façade de la « Boîte aux gosses », couleur de toile d'araignée, et les ouvertures étroites, rapprochées, ornées de cages, de pots ébréchés, de linges innommables. Ce soir-là, il faisait une chaleur insupportable et l'on mijotait dans l'odeur de brûlé, dans les parfums alcalins et les roussissures d'oignons qui venaient de la cour.

Marcelin et sa femme avaient un air aisé, avantageux ; ils émettaient des suppositions mirifiques sur l'appartement, le genre, les habitudes des parents de Rose Ballon.

La soupe à la purée de pois sentait le cuir grésillé ; il y avait ensuite un ragoût de mouton, trop gras et qui fleurait le suint.

Lucette levait les dents avec peine ; elle aurait aimé des légumes verts, de la viande maigre et rôtie. Elle était blanche et frêle, sa pâleur tendre rappelait celle des nouvelles accouchées qui ont besoin de se refaire du sang. De l'eau perlait à son front, qu'elle essuyait de la main, en lissant ses cheveux. Pour ne pas s"apj)uyer sur la table, elle devait, de temps en temps, remonter ses épaules disposées à s'arrondir.

ÏNIadanic Gayard exhala un soupir hypocrite :

— Il te faut encore des bottines, pour demain I tout l'argent est pour mademoiselle Lucette. Je ne sais trop comment nous allons faire, après les frais de ta première communion et l'achat de ton piano.

Marcelin enveloppa Lucette d'un sourire ineffal^le :

— ■ Oui I tout pour sa fille !

Depuis quelques semaines l'on possédait enfin ! un piano, fourni par une maison de crédit spécialement dévouée à messieurs les employés des administrations publiques.

— Voyons, Lucette, reprit madame Gayard, n'épluche donc pas comme ça ce que tu manges. Tu en laisses la moitié. Et je n'ai pas fait de salade ; vous comprenez : quatre sous, une romaine I

Mais la sollicitude de Marcelin garda sa belle élévation ; il recommença à s'extasier sur cette chance qvie Lucette eût été prise en amitié justement par l'élève la plus distinguée de l'école. Et, décidément l'on ne parla plus d'autre chose que de l'invitation, de ses conséquences incalculables et des frais de toilette indispensables. Cela permit à Lucette de laisser son dîner sur son assiette.

Elle dormit mal, agitée par toutes sortes d'imaginations. Le lendemain matin, au moment de partir pour le bureau, son père l'embrassa encore plus tendrement que d'habitude, en disant :

— Tâche de bien te présenter 1 pense que monsieur Ballon est un fonctionnaire important.

Et, comme elle avaitles joues fiévreuses, il ajouta de tout coeur :

— Choisis les plus jolies bottines... bien ajustées...

Lucette sourit, résignée à la gêne élégante des chaussures de cérémonie. Puis, sa mère, aussitôt, rivalisant de zèle aft'ectueux, l'installa au piano, « car il fallait pouvoir jouer un morceau par cœur ».

Pendant les quatre heures de la matinée, les exhortations bienveifiantes ne faiblirent point :

— Recommence, ma chérie, je tiens tant à ce que tu paraisses avantageusement I

Vingt fois, cinquante fois, Lucette « recommença » ; son dos en était tout endolori, sa respiration coupée, sa bouche pâteuse et fade.

Enfin, sa maman cria :

— Allons, ma chérie, à table : nous allons finir le ragoût.

Les parents de Rose Ballon habitaient boulevard Beaumarchais. Madame Gayard conduisit Lucette et, en chemin, elle ne

cessa de prodiguer les considérations solennelles :

— Ma fille, il y a quelque chose de changé dans ton existence. Aujourd'hui, tu fais ton entrée dans le monde.

Elle essaya d'expliquer que « le monde » c'était les gens qui comptent, dans la société. Dans sa préoccupation, elle faillit se laisser écraser, avec sa fille, par l'attelage d'un charretier qu'elle n'avait pas

Page 1