CE FUT UNE BONNE VERITABLE
remarque, en efïet, malgré des cris d'avertissement.
— Si on te demande par qui tu as été amenée, tu diras : « Par la bonne ! »
Ce fut une bonne véritable, avec un tablier blanc, qui ouvrit la porte à Lucette. Tout de suite, celle-ci fut éblouie de se trouver dans une entrée spacieuse, ornée d'un porte-manteau imitant une panoplie, puis de pénétrer dans un vrai salon dont un épais tapis cachait complètement le parquet.
Rose Ballon, sa mère et Marie de Baher étaient assises près de la fenêtre. Après quelques paroles de bon accueil et une rcmarcpie sur la mine pâlotte de Lucette, madame Ballon dit à sa fille :
— Eh bien, emmène tes amies dans ta chambre, vous serez phis Hbres.
Elles coururent, en se tenant par la taille. Rose montra des poupées avec lesquelles elle ne jouait plus, des livres superbement reliés qu'elle ne lisait pas, une papeterie et un cachet en argent, à ses initiales, dont elle ne s'était jamais servi.
LA liO.N.Nf APPORTA LE GOUTER.
Elle sortit de son armoire à glace de fines lingeries neuves que l'on réservait déjà pour son trousseau de mariage.
Et ces demoiselles babillèrent, penchées, mêlant leurs cheveux, déUcleuses et déjà médisantes. Rose et Marie se nuKiuaient (le toutes les condisciples du cours à cause de leurs toilettes trop simjîles et des professions inférieures de leurs i)arents. I.ucette, à qui ces mêmes condisciples
n'avaient pas déplu jusqu'alors, riait pourtant des traits dédaigneux qui les déchiraient et sentait sa disposition changer à leur égard. Le temps lui semblait s'envoler d'une façon particulièrement agréable et même profitable.
— Si nous retournions au salon faire de la musique? proposa Rose.
Lucette ayant avoué qu'elle ne savait pas danser, madame Ballon l'engagea vivement à cultiver l'art indispensable de la danse. Elle s'échaulïa, se mit à tapoter des mesures, si bien que Rose et Marie apprirent la valse à Lucette en quelques minutes.
A quatre heures, il y eut une nouvelle envolée vers la chambre de Rose. La bonne apporta le goûter : de petits gâteaux, des cerises et du sirop. Lucette fut ébahie par la façon impérieuse dont Rose demandait les choses à la bonne et par les observations blessantes qu'elle trouvait toujours à faire.
Rose raconta que, parfois, on amenait au commissariat des bonnes accusées d'avoir volé. Son père était terrible pour cette engeance : elles avaient beau se mettre à genoux, pleurer, tendre des mains suppliantes, invoquer leur abandon, la misère de leur esclavage, il s'opposait à ce que les patrons retirassent leur plainte. Une petite Bretonne, âgée de dix-sept ans, s'était pendue dans le violon ; elle avait volé une chemise, la veille de son mariage.
— Et papa répète toujours : « Surtout ne leur donnez pas de certificat ; elles ne pourront plus se placer ; la Préfecture se chargera de leur en délivrer un, spécial... » Et il y a encore d'autres femmes plus abominables que papa est oblige de poursuivre avec la dernière sévérité ; celles-là, par exemple, il y a encore moins d'excuses...
Lucette bayait, un gâteau à la main, étonnée et triste d'apprendre qu'il y eût tant de servantes criminelles et tant de méchantes femmes. Rose la ramena au salon et lui fit admirer le portrait de monsieur Ballon. C'était, dans un cadre de bois sculpté, une tête grandeur nature, qui rappelait l'effigie de Napoléon III frappée sur la monnaie : l'œil enfoncé, dur et vague, les chcv'eux rares, ramenés sur les tempes, l'impériale au menton. Lucette fut saisie d'un respect glacial.
Mais il était cinq heures et demie, et madame Ballon lui dit avec beaucoup d'amai)iiité :
— Mon enfant, Mélanie, va vous reconduire et vous nous ferez grand plaisir en revenant bientôt.
Arrivée au bas de l'escalier, Lucette respira largement, débarrassée d'une contrainte indéfinissable, éblouie agréablement par la clarté vivante du boulevard. L'instant où sa mère l'avait em-