UNE PETITE BRETONNE S ETAIT PENDUE
brassée là, à la porte, était lointain comme un souvenir d'enfance. Elle marchait, regardant les passants, les boutiques avec des yeux tout changés. Un phénomène déjà éprouvé se reproduisait : elle était contente et pourtant un regret pesait dans sa poitrine, des images étaient entrées dans son cœur et avaient chassé une partie de la confiance ignorante et douce.
Le long du chemin, elle préparait Ib compte rendu de son après-midi. Une sorte de crainte gâtait la charmante récapitulation : l'impression laissée par Rose donnant des ordres à la bonne n'était pas tout à fait heureuse, et du portrait imposant de M. Ballon s'échappaient des visions désolantes, celle par, exemple, d'une petite Bretonne pendue, qui oscillait impassiblement devant tous les murs, en guise d'horloge.
Mais ces teintes nuageuses s'enfuirent aux approches de la maison. Et sa mère dégagea tout de suite l'essentiel de son récit :
— Quel bonheur ! l'invitation est renouvelée et tu sais la valse !
La première question de Marcelin rentrant du bureau fut :
— Eh bien, comment t'en es-tu tirée?
Il partagea le ravissement de sa femme.
Ils se firent décrire minutieusement le confortable et l'élégance de l'appartement de M. Ballon, et ils contractaient leur visage d'un effort terrible, pour bien se représenter les choses. Lucette s'animait à prolonger ainsi ce premier contact de luxe ; de vagues désirs vaniteux et jouisseurs s'infiltraient en elle.
Au moment de se mettre à table, Marcelin salua jovialement, les pouces dans les poches de son gilet graisseux :
— Mademoiselle Lucette n'est pas seule à faire connaissance de gens chics. On s'est décidé à compléter le bureau ;• nous avons un nouveau collègue, un jeune homme qui ne restera pas longtemps expéditionnaire ; il s'appelle Deguy.
— Avec une particule? demanda vivement madame Gayard.
— Parbleu ! Son père est un industriel millionnaire ; il est fils unique ; on l'a placé dans l'administration, simplement pour lui éviter l'ennui de l'oisiveté.
Et Marcelin eut un cri de coeur :
— Ah I c'est un chic garçon, et je vous promets qu'il ne moisira pas dans son grade !
Lucette, avec sa mine de jeune personne raisonnable, habituée à bien se tenir à table, ne perdait pas un mot de la conversation. Sa mémoire nota particulièrement le contentement extraordinaire causé par le brillant avenir du nouveau collègue. Lucette savait, par les conversations famibales, que son père, au contraire, devait rester toujours expéditionnaire et ne pouvait espérer qu'un
avancement très limité. Elle l'épiait, mâchant béatement du bœuf coriace, son gros poing sur la table ; elle regardait les poignets retroussés de sa chemise de flanelle reprisée, son vieux gilet dégoûtant, son visage empâté par la quarantaine et ses cheveux déjà grisonnants aux tempes. Certes, elle aimait son père ainsi, tel qu'il était ; mais elle cherchait comment pouvait être le jeune homme si riche et si favorisé.
^Marcelin fixa sa femme malignement :
— On raconte que Deguy dépense
beaucoup en joyeuse compagnie : l'argent
est l'argent, n'est-ce pas? il faut admettre
MARIE DE B.VIIER.
une certaine latitude chez ces fils de famille... Eh bien, je suis déjà dans les meilleurs termes avec lui ! La sympathie se déclare immédiatement ; ainsi, du premier jour, j'ai bien vu que Lapalctte serait le collègue avec qui je m'entendrais le mieux ; pareillement, Deguy s'est montré tout de suite plus cxpansif avec moi qu'avec les autres. Pourtant, une chose m'étonne énormément : il a l'air de vouloir être très bien aussi avec Jadot.
Quelque temps après, Marie de Bahcr pria Lucette de venir passer un dimanche avec elle. Marie de Baher, la fille du changeur 1 Pour le coup, les époux Gayard
ne doutèrent plus d'être des gens de qualité.
Le seul ennui était que Lucette à son tour, ne pût recevoir ses deux condisciples ; mais cette invitation était absolument impossible « parce que l'on n'avait pas un véritable salon ; le piano, certainement, était un important commencement, mais cela ne suffisait pas ». Par bonheur, la santé médiocre de madame Gayard se pouvait présenter comme une excuse très acceptable. Marcelin s'en était assuré auprès de Lapalette :
— Tu sauras bien, ma petite Lucette, dire avec regret que ta mère est toujours souffrante et faire comprendre que, s'il en était autrement, nous organiserions, nous aussi, des réceptions.
Du jour où fut publié le déshonneur de Phonsine, madame Gayard cessa de la connaître. Mais Lucette, en allant seule au cours, l'apercevait ; elles s'adressaient un bonjour de la tête.
Autrefois, quand Phonsine venait faire le ménage, madame Gayard avait toujours empêché que des paroles ne s'échangeassent entre sa fille et cette espèce de petite servante. Il en était résulté, entre les deux jeunes personnes, une réserve invincible d'amoureux extrêmement sauvages. Leur jeu de physionomie, du reste, était bien plus expressif que tous les discours.
Depuis « le déshonneur », le sourire de Phonsine vers Lucette naissait timide, teinté de tristesse, puis il s'élevait reconnaissant, adorateur. Le sourire de Lucette, brave et délicat, se donnait à plein, comme un baiser gagné, il aimait Phonsine de la tête aux pieds, il palpitait sur ses cheveux de chanvre fous, sur ses membres d'araignée, sur sa poitrine grêle.
Et il ne se passait guère de jour sans ({u'un bienheureux hasard permît cet échange d'amitié, sous la voûte d'entrée, ou dans la rue, aux abords de la maison.
Lucette ne i)arlait jamais de ses rencontres, mais elle arrivait électrisée, ayant des accès d'espièglerie et de rire étrange, dénichant ])arfois ses poupées abandonnées pour leur becqueter le nez tendrement.
Puis, un dimanche (pi'elle était accom-
jagnée de sa mère, Phonsine se trouva en°plein sur le passage. Madame Gayard tira sa fille, d'un geste précipité, ostensible, pour l'empêcher de se salir. La secousse fut si violente que Lucette eut peur et se gara.
Mais, une fois rentrée, elle pleura en cachette, dans sa chambre. Il était, en son cœur, un coin réservé où n'atteignaient pas les beaux enseignements restrictifs, refroidissants. Là, dormait le doux souvenir de la noiraude ; là, vivait, à l'égard de Phonsine, une émotion affectueuse que rien ne pouvait amoindrir. Madame Gayard, en jupon noir, tournaillait, un torchon à la main ; ses petits gestes silencieux et précis semblaient poser de la morale partout. Pour la première fois, Lucette eut cette impression fugitive que sa mère, sans cesse appliquée à de minviscules besognes d'ordre et de convenance, était sans gaieté, sans expansion, sans charité.
Pendant toute la semaine, Phonsine demeura invisible.
Plus de bonnes rer.contres, aux abords de la maison. Le dimanche Lucette guetta obstinément, au lieu d'aller à la messe.
— Phonsine, vous êtes donc fâchée ? balbutia-t-elle en s'élan-
çant, les yeux agrandis, humides.
Phonsine, surprise sous la voûte d'entrée, se recula, oblique, fuyante, avec un vague geste négatif.
— Alors, pourquoi vous cachez-vous de moi ?
Un regard peiné, sans illusion, répondit :
— Vous le savez bien. Cette demande est cruelle.
]\Iais la concierge sortait de sa loge, et s'avançait, stupéfaite, indignée :
— Gomment ? Ce n'est pas assez d'être en retard de deux termes !...
Phonsine se sauva.
Une heure plus tard, madame Gayard, étant descendue, revint affolée. Sa fille, songeuse, assise près de la fenêtre, faisait du canevas ; son mari, en vis-à-vis, le front contracté par l'effort géant des