‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 23 sur 37 · DE JEUNES OUVRIERES DEFILAIENT · texte numérisé non relu

DE JEUNES OUVRIERES DEFILAIENT

neuf heures du soir. Elle tombait à la fin de la journée, sa mère était obligée de la déshabiller. Devant cette insuffisance d'équilibre,^madame Bigot trouva autre chose : l'intermède exactement opposé ; des tâches de couture, à demeurer clouée sur une chaise, pendant quinze heures, sans démarrer, pour gagner vingt sous.

Un jour, le médecin, en venant ausculter madame Gayard, déclara que si l'on voufait voir Lucette devenir phtisique, on n'avait qu'à continuer le régime encore c[uelque temps.

— Et des leçons de piano ? proposa madame Lapalette, sur nouveaux frais.

Il arriva que l'on offrit, comme prix des leçons de Lucette, exactement ce qui avait été payé autrefois à mademoiselle Tourneur : environ cinquante centimes le cachet. Marcelin fut positivement outré qu'il y eût des gens si peu consciencieux.

Il fit enfin l'effort magnanime de se rendre à la Direction de l'Enseignement. Mais n'eut-il pas la fatale inspiration de s'absenter sans autorisation ?

A son retour, il fut réprimandé par le chef. Alors un égoïsme peureux l'emporta sur tout autre sentiment. La crainte avare de compromettre ses gratifications, l'idée — aussi pénible que celle de la mort — de voir sa sécurité atteinte, chassa toute considération étrangère à son service d'employé. Il se mura dans ce raisonnement que son premier devoir envers sa fille était de conserver sa propre situation. A partir de ce jour-là, il ne bougea plus, bien qu'on l'eût engagé assez complaisamment à revenir, à la Direction de l'Enseignement. Il se contenta, de temps en temps, quand Lucette paraissait trop attristée, d'annoncer qu'il s'était mis en rapport avec certains collègues de différentes administrations, lesquels lui donnaient bon espoir.

L'amitié avec LaïKikLle s'était resserrée ; il y avait eu, de i)art et d'autre, plusieurs invitations à dîner. Madame Gayard s'attachait à madame Lapalette.

Si cette dernière avait une maison bien montée, de beaux meubles, un vrai salon, par contre, madame Gayard était convaincue de l'emporter au point de vue du rangement et du l'astiquage ; elle pou\ait

énumérer pendant des heures les malfaçons du ménage de cette chère amie, elle n'était donc pas jalouse.

L"ne fois, au moment de passer à table, Lapalette, fier, cérémonieux, montra, près du salon, une petite pièce parfumée, tendue de draperies, et il dit religieusement :

— Le boudoir de ma femme !

La tenue du dîner en fut plus solennelle.

On parla, comme d'habitude, de l'avenir de Lucette. Marcelin et sa femme manifestaient des étonnements prodigieux :

— - Après tous nos sacrifices, nous ne sommes pas plus avantagés que des gens du peuple !

Soudain, comme on apportait les douceurs du dessert, madame Lapalette eut une minauderie savoureuse :

— Je ne vois qu'une chose, il faut marier mademoiselle Lucette.

■ — Mais, oui I cria vivement son mari, charme ; le mariage, voilà le bon métier pour une femme 1

Les parents consultèrent leur fille d'un regard câlin. Après un instant de réflexion, ils trouvaient déjà plus commode de chercher un mari qu'un emploi.

Quant à Lucette, le consentement sortait tout seul de ses joues rosées.

Depuis quelque temps, madame Gayard essayait les cures les plus coûteuses ; la préoccupation de sa santé devenait sa grande affaire de femme d'employé confinée dans l'imaginaire tracas du ménage. Lucette devinait que le sentiment maternel était mangé par un égoïsme analogue à l'amour de l'emploi qui avait envahi le cœur de son père. Elle constatait qu'à la longue on s'était résigné à son désœuvrcmcuL ; cela passait dans les habitudes de chercher vaguement, d'attendre une réponse problématique, de s'étonner, de se plaindre, puis de penser à autre chose. D'autre part, elle allait avoir dix-neuf ans, et elle se laissait entraîner à découvrir que la moustache rend le visage d'un jeune homme joliment différent de celui d'une jeune fille.

Bientôt, Marcelin et sa femme, la voyant alïaissée, sans appétit, lancèrent leur langue avec une résolution dans les projets de mariage.

— Connuent veux-tu qu'on le trouve un mari si tu ne manges ])as ? dit un soir

madame Gayard, de ce ton qu'adoptent [es mamans pour initier leurs filles aux secrets de leur sexe.

— Dame 1 appuya :Marcelin, prometteur, on n'est jamais charmé de voir une demoiselle avec une figure de papier mâché.

— Je vais être raisonnable, je vais manger beaucoup, beaucoup, fit Lucette avide, prête à tous les efTorts.

En effet, elle changea de mine en quelques jours. Son mal était facilement guérissable. Elle aspirait à une affection plus enveloppante que celle de ses parents, affection à la fois unique et universelle, où entrerait le bleu du ciel, la splendeur du soleil, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs. Appelée par la vie, elle éprouvait une sorte de besoin de s'éparpiller.

L'appétit perdu revint avec l'espérance. Voyons : faut-il qu'un mari soit grand ou petit ? blond ou brun ? L'âge, c'est vingt-cinq ans. Ce sera un employé plutôt qu'un commerçant; il y a aussi, dans le monde, des officiers, des savants, des artistes.

Lucette avait des idées de classe ; la possibilité d'épouser un ouvrier n'existait même pas; la morale, les convenances lui interdisaient de faire attention à un travailleur manuel.

Elle reprit du goût à enjoliver ses vêtements, à ranger et déranger ses petites affaires, dans sa chambre. Les vieilles poupées furent sorties :

— Maman, regarde donc Margot, qui a le nez tout rouge ; comme elle a vieilli !

Elle fredonnait en regardant par la fenêtre ; au bout d'un instant, elle quittait brusquement cet observatoire pour courir se regarder dans la glace de l'armoire, arranger ses cheveux et s'assurer qu'elle n'avait plus une figure de papier mâché ; de là, elle bondissait au piano, jouait quelque morceau enlevant, triomphant, ou quelque mélodie sentimentale.

L'ne semaine s'écoula. Elle put dire à son père d'un ton curieux :

— Hein! je mange bien maintenant!

Cela signifiait : « Tu peux parler des prétendants que tu connais. »

— A la bonne heure ! répondait Marcelin en clignant de l'œil.

Sa femme lui avait dit :

— Vois donc si tu ne trouverais pas un parti convenable au ministère.

Il avait commencé son enquête en s'adressant à Lapalette.

— Quelle est la dot ? interrogea celui-ci nettement, tel un homme compétent, prêt à donner, de suite, le mot d'une afl?ire.

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