‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 24 sur 37 · ELLE REPRIT DU GOUT · texte numérisé non relu

ELLE REPRIT DU GOUT

— Ah ! dame ! Lucette n'a pas d'argent. ;Mais vous connaissez son éducation, vous avez vu son diplôme... cela représente un capital.

— Diable ! pas de dot, voilà qui sonne mal à l'oreille, fit Lapalette devenu mou. C'est drôle, on ne peut se figurer qu'une jeune fille sans argent ait toutes les qualités désirables. Ainsi, moi, si ma femme n'avait pas apporté une assez forte somme, je ne me serais pas décidé, malgré sa parfaite éducation... Voyons parmi les

jeunes expéditionnaires : Minet, inutile d'y penser ; il y a Labat au contrôle, Torsot à l'enregistrement, Bizof aux archives, et Crudet au contentieux.

— Vous seriez bien aimable de les sonder un peu ; moi, on se douterait trop vite de mes motifs.

Quelques jours après, Lapalette saisit Marcelin dans le couloir et lui servit le résultat de ses investigations. Bizof avait des oppositions sur ses appointements ; Crudet faisait insérer des petites annonces pour demander « union avec dame veuve ou divorcée, position aisée » ; Torsot s'amusait à fréquenter des maisons où on le comblait d'amabilités, il était décidé à n'épouser jamais.

— Quant à Labat, mon cher, c'est un farceur ; selon lui, les demoiselles sans dot sont assaisonnées spécialement pour fournir aux jeunes gens bien élevés une galanterie supérieure, digne d'eux ; il ne faut jamais faire la bêtise de se marier, on est sûr de les avoir autrement... En définitive, actuellement, je ne vois pas de débouché, dans l'administration, pour votre fille.

Lapalette se tut brusquement, réfléchissant, le nez pointé vers Dufourni somnolent dans son coin, sous le bec de gaz ; puis il quitta Marcelin d'un air anxieux, après avoir bredouillé :

— Oui, voilà... nous en reparlerons...

Il faut que je monte à la comptabilité.

Il courut, et, au travers du grillage de la caisse, il pria un rédacteur de ses amis de sortir un instant. Il soufflait, il était rouge, ses yeux s'écarquillaient de toute leur puissance, dans sa face lunaire.

— Voilà ce dont il s'agit : j'ai un ami qui désirerait marier sa fille à un employé; j'ai fait des recherches infructueuses et je lui ai dit tout naturellement : « Je ne vois pas de débouché, dans l'administration, pour votre fille. » Eh bien I est-ce que ça ne fait pas un mot ?

— Mais si ! cria le rédacteur, c'en est un épatant, et raide, mon vieux ! vous ne les ratez pas .

Lapalette revint à sa place avec la mine satisfaite et superbe d'un auteur qui a réussi. Au bout d'un instant, il ne put se 'retenir d'aller chuchoter dans l'oreille de Minet :

— J'en ai un bon à vous dire, mais en

secret... Vous pourrez le prendre par écrit, celui-là.

INIarcelin s'ouvrit à d'autres collègues : « Des hommes sérieux, comme Lapalette, » dit-il à sa femme.

Stupeur I Dix, vingt collègues, successivement, lui confièrent leur embarras.

— INIon cher, moi aussi, je cherche !

Une des caractéristiques de l'employé

mûr, c'était d'avoir des filles à caser — et de ne pas trouver 1 Tous, tous, à la chasse d'un placement 1

— Si tu retournais voir tes amies? ditil à Lucette, pour se débarraser.

Lucette avait perdu de vue Rose et INIarie. Dans son accablement, elle n'avait plus eu le courage de fréquenter leur monde heureux.

Chez Marie de Baher, on l'invita à venir en soirée, avec sa mère.

— Eh bien, voilà une bonne affaire I dit Marcelin, soulagé, démissionnant complètement.

Dans le salon des de Baher, il y avait toujours, en compagnie de leurs mères, une demi-douzaine de jeunes filles et autant de jeunes gens, des commis de banque.

C'était une petite bourse au mariage.

On faisait d'abord de la musique, puis vers le milieu de la soirée, les mamans formaient une petite réunion dans un coin du salon ; les demoiselles et les garçons se groupaient dans le coin opposé, ils essayaient de rire, de flirter; les préférences devaient se manifester; une espèce de cote s'établissait.

A la première soirée, Lucette eut beaucoup de succès ; sa timidité était vraiment charmante. Les mères des jeunes gens murmuraient des appréciations louangeuses.

Au milieu des autres dames, madame Gayard, à intervalles réguliers, jetait sur sa fille un coup d'œil de commerçante qui a un objet précieux en étalage, à portée de la main des passants.

Quand le groupe jeune se fut formé, les garçons s'empressèrent auprès de Lucette; c'était à qui trouverait le moyen de l'interpeller au milieu de la conversation générale. Un jeune homme l)run, grand, barbiche en pointe, la complimenta sur un morceau qu'elle avait joué assez mal, en tremblant ; il plaça un long monologue sur ses préférences en musique ; bref, il

)embla vouloir prendre la cote à son ompte.

Lucette s'en alla dans un rêve qui dura îlusieurs jours. Sa mère ne cessa de parler le cette charmante soirée, et, parmi les eunes gens si distingués, de ce grand >run, monsieur INIaurice, qui avait un air alant, bien digne d'encouragement.

Aux soirées suivantes, le succès de Lucette diminua inexorablement : l'une après l'autre, les dames cessèrent de s'intéresser à elle ; leur façon négligente de l'accueillir ressemblait au « merci »

dit à la bonne qui présente un verre de sirop non désiré.

Comme elle attrapait une certaine aisance de manières, en vraie petite Parisienne vite acclimatée dans le milieu le plus comédien, ce furent les jeunes gens qui devinrent extrêmement timides. Ils se tenaient à une distance calculée, mesuraient leur sourire et leur conversation.

Tout de suite elle crut sentir un froid, un détachement. Puis la certitude s'imposa : il y avait une analogie entre ce qui se passait actuellement et ce qui avait lieu, autrefois, à l'école, lorsqu'une élève nouvelle, fille d'ouvriers, se fourvoyait avec les filles de commerçants ou d'employés.

Madame Gayard fut plus longtemps aveugle. Une compensation s'était établie: si les mères des jeunes gens témoignaient d'une sorte de méfiance, comme envers une commerçante déloyale qui chercherait à ', écouler quelque marchandise truquée, par contre, les mères des jeunes filles devenaient plus aimables.

Cependant, le lendemain de la quatrième soirée, elle interrogea Lucette :

— On dirait que tu es la moins flattée du salon? Tu n'as pas fait la sotte avec ce jeune homme, monsieur ^Maurice ?

Alors Lucette se jeta dans ses bras en sanglotant :

— Je n'osais pas te le dire ; on me laisse à l'écart, tout à fait.

— Ah 1 voilà, c'est parce que tu n'as pas dedot, laissa échapper madame Gayard...

Et elle ne fut pas fâchée de ne plus se donner la peine de sortir le soir.

Marcelin, en bon expéditionnaire béat et consciencieux, se consola de l'échec de sa fille par une délectation plus appli-

quée de son emploi. Décidément, il s'était assez « décarcassé » pour Lucette, il ne voulait plus rien savoir.

Alors, les jours se passèrent encore sans la moindre allusion à un placement quelconque. De nouveau, ce fut la vie anormale, la vie hors nature d'une fille de petit salarié, qui se croit un personnage.

Un tourment s'empara des sens et de l'âme de Lucette. Le plein mûrissement gonflait sa chair, et les curiosités d'imagination étaient développées par le désir du mariage qu'on lui avait injecté et par

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