ET BRUSQUEMENT, ELLE S ASSEYAIT
ce fait d'avoir été mise en amorce auprès de jeunes gens coquets, au feu des soirées excitantes.
Pourtant ses aspirations n'allaient pas encore directement au mari nécessaire :
elle s'attendrissait à voir, par la fenêtre, les bébés portés sur les bras. « Oui, voilà ce qui lui aurait fait du bien : être aimée, caressée, par de petits enfants.
Voilà l'heureuse destinée à réaliser :
être institutrice, entourée de chérubins sans méchanceté... toute cette jeune animation vous protégeait contre le néant, contre ce vide affreux... Ah I les chers
petits baisers !... » Et brusquement, elle s'asseyait, les jambes amollies, les reins troublés, fondants.
De nouveau, l'appétit diminua, les joues de Lucette s'en allèrent en cire; un cerne bleuâtre meurtrissait ses yeux. Elle se traînait dans la maison, sans volonté, mais d'une susceptibilité nerveuse excessive. Son sommeil était hanté de rêves fiévreux où passaient des couples qu'elle avait observés de sa chambre ; jeunes échappés d'ateliers folâtrant ensemble, se tenant de si près pour marcher qu'ils se touchaient et se taquinaient des hanches...
Un jour, elle eut une sjmcope, à la fin du dîner. Les parents, aveuglés par leur égoïsme, ne surent pas juger le cas de leur chère enfant :
— Comme les jeunes filles sont délicates, dirent-ils en guise d'observation profonde.
Le médecin ordonna du fer, du quinquina, l'inévitable série des remèdes qui échauffent le corps, lorsque c'est surtout l'âme qui languit. Pourtant, il conseilla aussi « de la distraction >. Alors on repensa au mariage.
Marcelin, à bout de dévouement, ne put se résoudre à de nouvelles recherches personnelles.
— Si tu conduisais Lucette à la musique, au jardin du Luxembourg, le dimanche, pendant que je fais mes travaux supplémentaires? proposa-t-il par charité avare.
Madame Gayard trouva l'idée géniale.
Elle soignait l'arrangement du corsage et de la taille de Lucette, soulevait ses cheveux d'une façon plus alléchante, nouait à son cou une cravate claire quelque peu provocante. Des conseils s'ajoutaient à ces armements :
— Tu ressors par ici, en le serrant par là... Cela fait un jaillissement... hum !... on a du plaisir à voir comme une ficur...
Et puis, il fallait toujours supposer qu'on était observée ; on devait donc toujours garder un visage agréable, un peu pensif, les paupières baissées avec modestie, la tête un peu penchée, de façon à se rendre compte tout de même.
Et, derrière toutes sortes de circonlocutions morales, elle expliquait ce qui devait arriver infaillii)ic'nu'nl : un jeune homme avec sa famille vient s'asseoir auprès d'elles, dans le cercle des chaises ; les deux mères commencent par échanger quelques mois, sans avoir l'air de rien...
Ou bien un jeune homme remarque une jeune fille comme Lucette, avec sa mère, il les suit à distance respectueuse, il se renseigne et se fait présenter...
Malgré ses désillusions antérieures, Lucette ne pouvait s'empêcher d'espérer ; son esprit se lançait dans les aventures les plus romanesques. Elle retrouvait du montant, ses épaules batifolaient audessus de sa jolie cambrure, ses yeux pétillaient :
— Tu sais, papa, si tu ne nous vois pas revenir, c'est qu'on nous aura enlevées toutes les deux !
Au Luxembourg, on prenait des sièges paj-ants. ^ladame Gayard, très digne, immobile, épiait du coin de l'œil. Lucette, les deux mains croisées sur son ombrelle posée sur ses genoux, s'efforçait d'écouter la musique. Le décor des arbres l'attendrissait, la mélodie berçait langoureusement ses rêves. Dans le voisinage, s'éparpillaient des personnes âgées, des couples qui ressemblaient à des mariés de la veille, mais surtout beaucoup de dames mûres, avec deux, trois grandes filles, dont quelques-unes, par leur aspect falot, rappelaient des plantes étiolées, manquant de sève.
L'amour libre tournait autour de ce parterre. Il y avait de très beaux types d'étudiants : des bruns, à la barbe audacieuse, aux yeux d'astres ; des blonds à moustache envolée, pleine de tendresse ; des chevelus au front olympien ; il y avait des chapeaux cabossés, des cravates extravagantes, des pipes volcaniques.
Et l'on voyait aussi de folles jeunesses qui faisaient penser à des oiseaux elf rontés, au plumage voyant, au hochement perpétuel, au caquelage incessant.
Les arbres, baisés du soleil, érigeaient au-dessus des couples leur bénédiction géante.
L'espoir de Lucette ne dura pas.
D'abord, elle constata l'énorme concurrence étalée autour d'elle : toutes ces dames blettes avec leur lot de jeunes filles « parfaites ». Et elle se reconnut dans ces pauvres natures suppliciées, dans ces vierges â visage allongé, décoloré, qui seml)laient avoir emporte avec elles le reHol de leur intérieur médiocre, de leur entourage insipide.
Que penser des autres jeunes personnes si libres, si vivantes?
.\u retour, Marcelin, lassé devant ses copies de slatisli(iuc, écoulait le compte
rendu de l'expédition en se frottant les tâche d'exciter la pauvre Lucette en lui
lains. indiquant les attitudes amorçantes et
Touiours. madame Gayard avait re- en lui dénudant les désirs masculins, les-
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l'amour libre tournait autour de ce partkrre.
marqué quelque chose... elle pensait bien quels, n'étant pas tous sérieux, devaient ne pas s'être trompée... un jeune médecin, être tâtés prudemment, probablement, ou un architecte... sûre- Lucette connut des hallucinations dément, on le reverrait à la même place. Il testablcs. Mais son tempérament sain semblait que la digne femme prît à finit par l'emporter : après une dizaine
de dimanches, elle refusa de se mettre à l'étal plus longtemps. Chaque mois, il arrivait que du feu courait dans ses veines et cherchait violemment une issue. Alors, la nuit, elle rejetait ses couvertures, ses draps, et elle offrait son corps nu à l'air, pour que la fraîcheur apaisât son mal.
Mais bientôt, elle haletait davantage ; l'air la caressait, le froid se posait sur elle et sa chair entière n'était qu'une fleur avidement épanouie. Elle se recouvrait
cautions silencieuses nécessitées par le peu d'épaisseur du mur entre leur chambre et celle de Lucette :
— Bah ! ta fille ne tient pas à se marier ; elle est bien tranquille là-dessus.
Un bâillement calme, un demi-soupir de débarras du côté du mur, ajoutait implicitement : « Du reste, elle n'y perd pas grand-chose. »
Marcelin, satisfait, s'endormait, du côté de la fenêtre.
enfin, honteuse d'elle-même, souhaitant de mourir.
Puis, au bout de quelques jours, comme elle mangeait à peine et que l'anémie usait son sang, ces ardeurs tombaient.
Marcelin songeait de temps en temps :
« Lucette a beaucoup changé ; est-ce bien naturel? » Mais, aussitôt, des idées de service, d'avancement, de gratifications venaient manger la sollicitude paternelle.
Selon lui, sa femme et sa fille participaient à son emploi ; elles savaient tout ce qui se passait dansl'administration; elles étaient, dans une certaine mesure, attachées au ministère. Il se chargeait de vivre pour elles au dehors, ces veinardes n'avaient plus qu'à laisser les jours couler délicieusement à la maison.
Il finit par trouver indifférent que Lucette ne se mariât pas, comme il s'était résigné à ce qu'elle n'obtînt pas une situation lucrative. A force de la voir chlorotique et indolente, il oublia qu'elle avait été rose et vive.
Du reste, sa femme, dont les facultés sensuelles s'éteignaient, le persuadait, à l'occasion, dans l'alcôve, après les pré-
A force de méditer, Lucette jugea la situation : sa vie serait celle d'une vieille fille pauvre, sans but, sans espoir, condamnée à entendre perpétuellement ses parents se moquer avec grâce des gens insensés qui gâchent leur temps et leur argent en futilités, tandis qu'il est si méritoire de savoir se passer de livres, se passer d'aller au théâtre, se passer d'introduire dans la maison des choses gaies ou seulement agréables.
Mais il y avait là une résignation audessus de ses vertus ; c'était une mort contre laquelle se révoltait tout son être. Elle voulait aimer, être utile, se disperser.
Après avoir succombé à l'aplatissement, au dégoût noir, elle se raidissait, un projet fixe d'évasion la hantait. Parfois, silencieuse dans un coin, elle promenait ses yeux autour de la chambre, lentement minutieusement : « Quelle chaîne faudrait-il donc briser pour que la joie vivante me fût accordée? » Souvent, pour éviter des questions persécutrices : « Qu'est-ce que tu as? lu ne dis rien? » elle s'efîor-
çait de fredonner, à l'approche de sa mère, poussée par une certaine pudeur, à imiter l'employé qui distille vivement un peu d'encre, à la moindre odeur du chef.
Puis, l'heure venait de penser fidèlement à Phonsine. Au milieu des vœux aflectueux, des attendrissements généreux, il se faisait une singulière fusion de personnages : tout en plaignant Phonsine, Lucette ressentait une grande pitié pour elle-même. Et, autant elle tâchait de se purifier des cauchemars hystériques, autant elle refusait d'admettre la déchéance de Phonsine ; tout son être se révulsait à l'idée de l'imprécise abomination, comme si sa chair et celle de Phonsine se fussent confondues. Alors, par similitude, sa charité englobait d'autres pauvres filles, les dernières, les plus décriées. Elle, la triste vierge, partageait sa douleur aux prostituées ses sœurs, comme si son supplice était le même que le leur, comme si être privée tout à fait du monde ou être jetée en pâture au monde s'équivalait en misère. Une seule détresse accompagnait Lucette, Phonsine et ces lamentables bêtes traquées par toutes les rages de la rue. Leur crime n'était-il pas celui de Lucette : n'avoir pas d'argent, pas de métier? Leur châtiment n'était-il pas le sien : n'avoir pas d'amour? Il y avait deux tortures de cœur pareilles. Il y avait deux tortures de chair pareilles.
La maison dormait ; le bruit du dehors se réduisait à un roulement de voitures intermittent, lointain. L'éclairage nocturne de la rue se glissait par la fenêtre et s'arrêtait au milieu delà chambre bleue, sur le blanc des vêtements adossés à une chaise, jupon et pantalon. Lucette, dans son lit, la joue sur l'oreiller embrassé, observait ce regard cynique de Paris qui fouille ainsi dans toutes les chambres.
Elle se rappelait cette lubricité des messieurs omnipotents à qui l'on va demander un emploi, ce louchement qui « cherche du linge »... elle frémissait : « Phonsine je t'aime bien, je t'assure que je t'aime bien 1 »
Il lui arrivait de ne pas dormir, de poursuivre toute la nuit des projets où elle rendait Phonsine opulente. Elle sortait alors de sa chambre avec un visage embelli d'amour sublime, un visage fiévreux, immatériel et condensé.
Marcelin était forcé de remarquer ce grandiose ennoblissement de traits quand elle venait lui dire bonjour dans la cui-
sine. Il pensait : « Tiens, Lucette est dans ses moments où elle ressemble tant à ma mère. » Et il sifflait plus vite, en tâchant de faire reluire ses chaussures autant que celles de Lapalette.
Il voyait maintenant l'aventure de sa mère au travers de sa vie mécanisée, en employé, en bourgeois calé. Il ne vibrait plus. Cette aventure, dont, bien entendu, il n'avait jamais su les détails délicats, était maintenant un fait brut, sans couleur ; le souvenir s'en simplifiait au point