‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 26 sur 37 · A FORCE DE MEDITER · texte numérisé non relu

A FORCE DE MEDITER

que cela devenait une histoire ordinaire de famifle irrégulière, un passé scabreux à enfouir dans l'ombre. Aussi ne s'arrêtait-il plus à cette réminiscence, et ne voulait-il pas s'inquiéter de ce que Lucette semblait avoir l'âme de sa grand'mère.

Il faut maintenant connaître cette aventure, la voir, en quelque sorte, derrière le père et la fille, pour bien mesurer ce que le souci professionnel avait fait de Marcelin et pour bien|sentir quelle flamme, dans le cœur de Lucette, ne voulait pas mourir.

Il faut posséder cette aventure, se rappeler la fin de l'héroïne, puis entrer dans la peau de Marcelin, rêver, comme il faisait, d'être invité à quelque réception officielle et s'annoncer à soi-même avec magnificence: « Monsieur Marcelin Gayard, attaché au ministère... ^lademoiselle Lucette Gayard... »

Le lundi de la Pentecôte de l'année 1861, à quatre heures du matin, le compagnon Limouset sortit de chez lui, tout blanc du

ébaubi de se voir prié par une personne qui ressemblait à une vendeuse de quelque magasin chic du quartier de l'Opéra.

Après un long moment, pendant lequel s'écarquilla progressivement toute sa face, il répondit, sans imagination, d'un air un peu niais et confus :

— Y a chez moi, où que vous pourriez aller vous reposer ; je ne rentre pas avant huit heures du soir.

— Oh 1 monsieur, s'il vous plaît, n'importe où... me réfugier...

SES PAS OBLIQUERENT.

plâtre saupoudrant sa cotte et sa blouse bises, ses gros souliers à clous et son feutre mou. Il déboucha delà rue deMénilmontant sur le boulevard de Bclleville, et ses pas obliquèrent vers un banc sur lequel une femme était assise, tassée en bête peureuse.

A l'approche du maçon, elle se dressa d'un saut, prête à s'enfuir ; mais, brusquement, elle se jeta devant lui, les yeux égarés, les mains avancées :

— Monsieur, je ne sais où aller... je voudrais me cacher... je vous en prie, monsieur...

Limouset s'arrêta, lent à comprendre.

— Alors, je vais vous montrer où que c'est.

Il fit demi-tour et, suivi de la jeune personne, marcha k grands pas appuyés, les épaules tirantes, dans le mouvement ballant de traîner une voilure à bras derrière lui.

Rue de la Marc, au bout d'une cour étroite et longue, au sixième étage, il ouvrit une porte jaune :

— Dame 1 on ne viendra pas vous déranger là.

Il secoua la tête et resta un instant sur le palier, la bouche écartée par une sorte (le rire qui défiait les chercheurs malins.

Puis, négligeant toute autre invite ou explication, il laissa la clé dans la serrure et redescendit l'escalier en hâte.

Le soir, passé huit heures, il trouva sa porte entrebâillée : la particulière était encore là, sur une chaise, aplatie, la figure malade.

Sans essayer de dissimuler sa stupéfaction, il fit bonjour de la tête, en disant :

— Ah bah I c'est moi.

Et il demeura sur le seuil, les bras

pendants, une jambe en avant, un peu penché, dans la pose d'un homme qui cherche la bonne façon de déplacer un objet encombrant et lourd.

La jeune fille s'était levée vivement et s'était retenue aussi d'avancer ; elle parla, une main appuyée à la table, les yeux inquiets vers la sortie :

— Je vous remercie beaucoup, monsieur... je vais vous laisser... voici la nuit, je suis bien embarrassée...

Elle fit un pas, regarda en plein la figure bonasse de Limouset, et, tout d'un coup, un sanglot râla ; ses mains se joignirent, elle ne put résister au désir de se soulager en contant sa peine :

— Je viens de Roubaix, dans le Nord, monsieur, dit-elle d'une voix hachée de soupirs. Il y a huit jours, sur un journal de Paris, j'ai lu l'adresse d'une agence qui procurait des emplois aux femmes. J'ai écrit, demandant une place d'institutrice. L'offre m'a été faite d'élever des enfants dans une famille de Paris. Une femme m'attendait à l'arrivée, gare du Nord.

Elle m'a conduite dans une maison très luxueuse. Nous avons commencé par dîner, toutes les deux ; la femme me répétait à chaque bouchée : « Buvez, mais buvez donc I » Puis, nous sommes passées dans un grand salon où se trouvaient quatre jeunes gens qui fumaient ; l'un jouait du piano. Tout de suite, sans aucun préambule, on m'a invitée à danser ; j'ai refusé, la peur m'a prise : on me regardait en riant, on tournait autour de moi, on m'offrait des cigarettes. J'ai voulu m'en aller. On m'a barré le chemin, on m'a saisie à la taille pour me faire danser de force. J'ai crié ; ils se sont mis tous à chanter, couvrant ma voix; je me suis débattue, j'ai été renversée sur un canapé; la femme m'a mis un flacon sous le nez, toute ma force est tombée, je n'ai pas pu me défendre...

La jeune fille suffoqua, le visage caché dans ses mains. Elle reprit, dans un hoquet de larmes :

— La femme avait dit qu'on me garderait enfermée ; mais, je ne sais pourquoi, l'un des jeunes gens qui était très ivre, a battu les autres et m'a laissée me sauver, sans chapeau, sans manteau... j'ai couru jusqu'à épuisement... Qu'est-ce que je vais devenir?

Agée d'une vingtaine d'années, moyenne, vêtue de noir, très fine de corps, elle avait les cheveux châtains; son visage long, mat, ne manquait pas d'agrément, ni de distinction, malgré le nez un peu gros ; les yeux gris, pas très grands, étaient

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