‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 27 sur 37 · LA FIGURE MALADE · texte numérisé non relu

LA FIGURE MALADE

doux et'pénétrants, la bouche paraissait intelligente et bonne plutôt que jolie.

Limouset, blond, avec une^moustache rousse tombante, montrait une face de Gaulois'épaissie, élargie ; à vingt-huit ans, il était vieilli par ses épaules voûtées, par sa membrure forte, noueuse.

Frappé d'admiration, puis remué par la douleur de la jeune fille, il avait sorti de sa poche un mouchoir à carreaux et s'était mis à le serrer en tampon, à le détirer, à le repétrir, à le déplier encore. Quand il vit que l'histoire était finie, il s'accouda au mur, contre la gâche de la porte, et il prit la parole avec placidité :

— Alors, c'est perdu, le manteau et le chapeau?

Il secoua la tête, arrêté par l'idée dominante de cette perte irréparable ; puis, il continua :

— Eh bien, j'avais un compagnon qu'est parti au pays la semaine dernière, qui couchait là, dans l'autre pièce ; si vous voulez y loger en attendant que vous soyez embauchée quelque part... moi, ça ne me gêne pas... moi, je suis Pierre Gayard, surnommé Limouset, natif de Souliac, dans la Creuse ; je travaille au compte de monsieur Ladruse, entrepreneur à Passy, et, pour sûr, je n'ai pas besoin de l'autre chambre ; c'est à votre service.

« L'autre chambre » était une cuisine étroite, où se trouvaient une chaise dépaillée, un petit lit en fer, un fourneau encombré d'une douzaine d'ustensiles en poterie. La pièce principale était carrée, tapissée d'un papier gris-de-fer triste et laid ; on y voyait, d'un côté, derrière la porte, un grand lit de sangle ; de l'autre, un poêle de fonte et une malle ; près de la fenêtre, une table de bois blanc et deux chaises. Entre le lit et la porte de la cuisine, des hardes pendaient à des clous.

La nuit tombait. Depuis un moment, le bruit confus de l'extérieur semblait se fondre et s'élargirenun grondement de flots montants: la population de INIénilmontant revenait du travail, et c'était, en effet, un flot humain qui roulait entre les maisons.

La jeune fille hésitait ; mais la peur de la rue l'emporta sur ses scrupules et sur ses autres appréhensions.

— Je vous remercie, monsieur, fit-elle, rougissante, pâlissante ; je resterai encore ce soir, car je ne connais pas Paris et je n'y ai aucune relation. Je me nomme Marguerite Parent; mon père est entrepreneur de maçonnerie à Roubaix ; c'est pourquoi je me suis permis, ce matin... et je ne veux pas retourner chez mon père, il vient de se remarier.

Limouset se décida à entrer. Marguerite immobile, près de la table, ne savait plus quoi dire, ni quoi faire.

— Alors, allez-y... sauf vot' respect, je vas me coucher, parce que je pars à quatre heures.

Marguerite fit un salut de la tête et vivement se retira dans la cuisine, dont la porte, sans clé, ne fermait qu'au pêne.

Par la fenêtre, on n'apercevait plus, sur les toits, que de vagues et lugubres corps de cheminées.

Marguerite resta debout, agitée de terreurs. Elle regrettait de ne pas être partie, elle se voyait à la merci de l'homme aux grosses épaules, à la mâchoire carrée.

Mais, tout à coup, gronda un ronflement formidable : le maçon dormait. Elle couvrit l'oreiller de son mouchoir et s'étendit toute habillée sur le lit.

A la pointe du jour, on entendit le maçon se lever, siffler, heurter ses souliers ferrés, se débarbouiller dans un seau en bois. Puis un claquement de porte et une dégringolade tumultueuse signalèrent son départ.

Limouset n'avait pas pensé à demander à son invitée si elle avait besoin d'un réconfortant quelconque. Pour toute consommation, Marguerite avait bu l'eau d'un petit cruchon placé sur la table. Par bonheur, son porte-monnaie contenait une vingtaine de francs. Dans la matinée, elle osa descendre, le cruchon à la main ; elle rapporta du pain et du lait.

Son estomac refusa le pain. Elle était malade de fièvre, de courbature ; elle s'engourdissait sur une chaise, sans pensée, sans volonté, soulagée pourtant d'être seule, cachée dans un fond où le souffle vivant de Paris n'amenait qu'un lointain murmure.

La journée s'écoula. Le maçon, rentrant fit simplement : « Ah 1 bonjour », avec le hochement de tête qu'on adresse, d'un trottoir à l'autre, à une personne de connaissance. Et il tomba en arrêt, gêné, la bouche ouverte.

Marguerite balbutia une phrase pour s'excuser d'accepter encore l'hospitalité pendant une nuit. Dès qu'efle eut disparu dans la cuisine, il répondit vivement : « A vot' service », comme quelqu'un à qui soudain la mémoire revient.

Le lendemain, Marguerite se sentit absolument incapable de s'en aller. La scène du retour de Limouset se répéta toute pareille.

Efle vécut ainsi, la semaine entière, prostrée, restant des heures inerte, accoudée sur la table, à regarder la porte.

Le dimanche, Limouset rentra vers cinq heures.

— Faut pas vous sauver, dit-il par politesse, à Marguerite, surprise dans sa position hébétée et qui n'osa pas se lever.

Il tourna dans la chambre, cherchant quelque chose par terre, et enfin, il risqua une question :

— C'est-il qu'on vous a pris aussi vot' malle?

— Non, j'ai le bulletin d'une malle qui est en consigne, répondit Marguerite avec un empressement involontaire.

— Si vous me le donnez, le bulletin, j'irai vous la réclamer.

— Mais, monsieur, je ne veux pas rester ici éternellement...

— Ah ! n'allez pas dans les hôtels 1 Vous avez vu, dans le journal, la femme coupée en morceaux? Ah ! voilà î voilà !

Il écartait les mains, il avançait le menton et le nez.

On aurait juré qu'il avait bien prévu ce crime et qu'il s'en armait pour faire la leçon à une enfant désobéissante et romanesque.

Marguerite était déjà livrée aux imaginations les plus noires ; sans hésiter davantage, elle remit son bulletin de bagage à Limouset.

Un attendrissement lui caressa l'âme devant sa malle ouverte :

des souvenirs de son pays, de sa famille, venaient lui tenir compagnie.

Les jours suivants, elle put coudre, laver son linge, se créer une occupation, tout en songeant aux moyens de sortir de sa singulière situation.

Un soir, Limouset apporta un paquet de bardes rendues par la blanchisseuse et les laissa sur la table. Marguerite les inspecta le lendemain, elle raccommoda une cotte, une chemise.

Limouset eut un gros rire bête, quand il s'aperçut de ce petit service. Puis, une pensée importante lui poussa subitement ; il fut sur le point de dire quelque chose.

mais il ne sut pas. Il laissa Marguerite s'enfermer dans la cuisine ; il se contenta de sifïler et de se promener pendant quelques minutes avant de se coucher. Ce fut seulement vingt-quatre heures après que sortit son discours, précédé de grimaces et de tiraillements de moustache :

— Ah 1 bonsoir... attendez donc... ne vous en allez pas... faut que je vous dise : l'argent est là, dans le poêle, faut en prendre... c'est comme à vous ; je la cache dans

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