UN ATTENDRISSEMENT LUI CAHESSA LAME
le trou du tuyau... faut vous servir, à votre aise... tapez dedans.
Et il tourna le dos à Marguerite et au poêle, se balançant d'une jambe sur l'autre devant son lit, les deux mains dans ses poches, pour bien montrer qu'il donnait toute liberté à INIarguerite, qu'il ne voulait rien connaître des relations susceptibles de s'établir entre elle et le poêle.
^larguerite remercia, très troublée, puis elle demanda :
— Savez -vous, monsieur Limouset,
comment je pourrais trouver un ouvrage à faire... n'importe lequel?
— Il y a la concierge qui s'occupe de couture, faut lui en parler. J'y ai dit que vous étiez une payse, comme une sœur de lait, quoi 1 rapport qu'elle est curieuse.
En effet, la concierge confectionnait des vêtements d'enfants pour un grand magasin. N'étant pas trop gourmande, elle fit une part à INIarguerite. Le tarif rendait environ un sou et demi de l'heure, mais la quantité était limitée.
Marguerite épuisa son argent, sans réfléchir que le manque de ressources allait la tenir prisonnière là, tout à fait. Un jour, elle dut fouiller dans la cachette du poêle ; ses mains tremblèrent, son cœur battit ; sur quelle pente irrésistible s'engageait-elle?
C'est que son tempérament était des plus étrange ; elle demeurait apathique, incapable de décision, tant qu'il s'agissait de sa propre personne ; mais, par contre, son sentiment du devoir envers autrui se dressait toujours brutal, entier, implacable. Une fois qu'elle s'était dit : « Je dois cela )),il n'existait plus de tranquillité, elle ne pouvait plus échapper à l'obsession envahissante de sa conscience : c'était tenace, encombrant, lancinant, dans sa tête, comme une excroissance matérielle.
Et, en effet, ayant été obligée d'acheter son pain avec les sous de Limouset, elle pensa : « Je devrais au moins offrir à mon hôte de lui préparer son dîner ; il trouverait ainsi l'avantage de l'économie, du confortable — et de ma société. »
Pendant plusieurs jours une répugnance insurmontable l'empêcha d'énoncer sa proposition ; mais l'idée était là, indéracinable, grandissant, s'immisçant dans tous les mouvements de la vie. Et, brusquement, un soir, Marguerite parla, d'un jet, récitant des phrases prêtes depuis longtemps, comme si quelqu'un d'invisible la bousculait et la forçait.
Limouset fut enchanté.
La première fois, elle ne put se décider au tête-à-tête avec lui ; elle dîna d'avance et se tint à l'écart, dans la cuisine, après lui avoir servi son repas sur la table : un poêlon de soupe et une platée de viande et de légumes. Il engloutit le tout bruyamment ; ses larges lampées vidèrent un litre de vin rai)])orté sous son bras. Puis, rassasié, la bouche essuyée sur le dos de sa main, tandis que Marguerite enlevait le
couvert, il demanda, gêné à la fois et un peu malicieux :
— Alors, c'est que votre habitude est de manger plus tôt?
Elle se violenta, parla vite, sans s'écouter :
— Oui, jusqu'à présent... demain, je dînerai avec vous.
Il fallut bien !
Ce fut le repas bizarre de deux convives qui auraient eu peur l'un de l'autre. Ils n'osaient pas se regarder ; leurs mouvements étaient guindés, maladroits. Chacun se servait chichement, comme s'il craignait de recevoir une chiquenaude sur les doigts.
Limouset ne connaissait à table que la politesse de verser du vin bord à bord dans le verre de son vis-à-vis. Avant la première cuillerée de soupe, il dit en se frottant les mains :
- — Alors, bon appétit... moi, ce n'est pas ce cjui manque, l'appétit.
Et son inspiration s'arrêta là, rétive à tout encouragement.
Marguerite sortit péniblement quelques mots d'excuse sur son peu de talent de cuisinière ; mais le silence, de plus en plus impossible à rompre, ne put être évité. La fenêtre était ouverte ; le crépuscule commençait à rendre les toits tristes comme des ruines abandonnées. Pendant que les mâchoires muettes remuaient, le maçon fixait les yeux sur le ciel, Marguerite contemplait la porte. Une voisine de la cour, vieille femme en bonnet blanc, restait devant ses pots de fleurs, pétrifiée par le contraste extravagant des deux convives assis face à face, chacun à un bout de la table rectangulaire : Marguerite, très droite, mince dans son vêtement noir, les formes affinées ; Limouset large, le dos arrondi dans sa blouse blanche, les formes écrasées, grossières.
— Je ne sais pas si vous avez eu assez? demanda Marguerite, debout, les yeux timides, en servante très douce et très dévouée.
— Mais oui, mais oui, répondit Limouset, adossé béatement sur son siège, souriant en maître discret, mais qui sait apprécier son monde.
Après quelques répétitions de la cérémonie du dîner, un apprivoisement s'elTectua. Le prodige d'une ai)parence de conversation se réalisait : Marguerite s'élant découvert un goût très vif pour l'étude de la nuiçoimerie.
Les confections de vêtements l'occupaient une partie de la journée. Assise près de la fenêtre ouverte, elle tirait l'aiguille, le plus vite possible. Des serins qui se répondaient d'une cage à l'autre, dans le silence de la cour, donnaient l'illusion d'un petit coin de province calme au milieu de Paris. Et elle songeait à son enfance, à sa mère défunte, à son père désaffectionné par un second mariage et à qui elle ne voulait même pas écrire.
En faisant les commissions, elle se recommandait aux commerçants, et des histoires fallacieuses de leçons particulières à décrocher un jour ou l'autre lui étaient soufflées, en confidence.
Pendant ce temps-là, peu à peu, l'habitude atténuait le malaise de son invraisemblable cohabitation.
Un samedi, grande frayeur; Limouset rentra un peu ivre. Le repas fut agrémenté d'exclamations, de coups de poing joyeux sur la table et d'un bavardage entêté qui sentait le plâtre et le vin. Puis Limouset s'attendrit ; il répéta plus de vingt fois : « Ah I je voudrais que vous resteriez ici toute la vie 1 » Il osait regarder Marguerite avec de grands yeux humides de bon chien intelligent, et son rire soulevait ses lèvres qui semblaient frémir et s'avancer, dans l'expression d'un éperdu désir de chair.
Heureusement, il s'endormit sans manifester d'autre hardiesse et rien ne reparut le lendemain de cette passagère effervescence.
Cependant l'alerte secoua Marguerite :
« Voyons, cette situation ne peut se prolonger indéfiniment. Mais, quelle affreuse difficulté ! à moins de danger réel, il serait fou de s'en aller sans argent, sans travail assuré. »
Elle sortit pleine de résolution et, dans un coin de mur, elle découvrit une adresse, sur une affiche encore humide. C'était dans l'impasse de Ménilmontant. On faisait la queue à la porte d'une fabrique. Déjà dix pauvresses l'avaient devancée ; en quelques instants, il en vint dix autres qui la bousculèrent. Elle fut la dernière à entrer.
— C'est fini, l'équipe est complète 1 lui cria-t-on.
Comme elle restait plantée là, toute penaude, deux messieurs se mirent à
l'examiner crûment, de haut en bas, avec un sourire d'acheteurs facétieux.
Elle se sauva. Et voilà qu'en tournant la tête, de droite, de gauche, elle ne voyait que des boutiques noirâtres de brocanteurs et les sales devantures rouges des « commerces de vin-hôtel meublé », encadrant les silhouettes de tenanciers, bouffies, blafardes. Et certains pressentiments lui disaient de ne pas tant se plaindre de son sort actuel ; que fût-il advenu si Limouset ne lui avait pas donné un abri?