ASSISE PRES DE LA FENETRE OUVERTE
Il fallait l'avouer ; la grosse existence commune de Limouset s'était appropriée parfaitement à calmer sa douleur. Auraitelle conservé la force de vivre, dans un milieu plus raffiné, où le bonheur élégant aurait insulté à son infortune ? Au contraire, le pauvre décor du logis lui rendait l'estime d'elle-même. Est-ce qu'une compassion huml)le, déférente, ne s'émanait pas du papier gris taché, du carrelage usé, des chaises trouées, de la table mâchurée, des lits malheureux? Et Limouset n'étaitil pas respectueux et généreux à sa façon? Des choses touchantes étaient à remar-
quer ; il ne faisait presque plus de bruit le matin, avant de s'en aller ; il crachait moins souvent par terre.
Alors, elle retomba dans sa quiétude avachie, s'entêtant aux vagues espoirs qu'entretenait le bagout professionnel des commerçants : « Dans quelques jours, pour sûr, elle allait avoir une occupation excellente. »
Vint le mois de septembre. Le maçon faisait des journées moins longues.
Un samedi soir, vers six heures, Marguerite reporta un lot de vêtements terminés, chez une entrepreneuse, dans le faubourg du Temple. Au retour, elle aperçut Limouset, en avance de quelques pas, qui marchait, les épaules roulantes, sous l'accroupissement tenace de la vieille fatigue.
Le temps était doux et humide. Toutes sortes de marchands ambulants criaient leur chanson, accompagnée par le vacarme des voitures. Les cabarets projetaient leur illumination vénéneuse jusqu'au milieu de la chaussée. Une foule bigarrée emplissait le faubourg ; des quantités de femmes, de jeunes filles nu- tête, un sac ou un panier à la main, passaient seules ou deux à deux, avec un trottinement vif, gracieux, un mouvement aguichant des coudes ; de tous côtés des profils jeunes, chiffonnés, jolis, des clartés de corsages, des sinuosités de hanches, des frisons voltigeants, des chevelures dorées, riantes, des noires, majestueuses.
Limouset, la nuque dolente, suivait l'une l'autre, du regard, tout en tirant ses pas pesants. Il s'engagea sur le boulevard de Belleville. Là, les passants s'éparpillaient entre les bancs vides, entre les arbres qui avaient encore quelques feuilles. Dans les coins d'ombre, des jupons grouillaient. A un moment, son dos sembla plus écrasé, sa tête, baissée, s'obliquait légèrement. Une inconnue l'accrocha par le bras ; il s'arrêta bientôt, montrant le sourire crispé d'un malade à qui l'on présente une potion.
Marguerite avait posé sa main sur la barre d'un banc, et elle le voyait tout blanc, la face blanche, dans le rayon d'un réverbère. La fille parlait, approchait son visage anguleux et ses cheveux étages. Il remua les lèvres et aussitôt ils partirent côte à côte jusqu'à la lanterne d'un couloir voisin.
Marguerite pâlit sous une affreuse tor-
sion intérieure ; elle se hâta de rentrer, toute tremblante. Elle se mit à préparer le dîner avec l'application d'une femme qui a des torts à réparer, une affection à regagner.
Quand Limouset arriva, une rougeur cuisante l'obligea de s'attarder dans la cuisine.
Le maçon mangea d'un air morne. Des phrases plus nulles furent prononcées plus difficilement qu'à l'ordinaire. ]Marguerite n'avait pas faim. Un imperceptible relent musqué, venant de Limouset, agissait sur ses nerfs, contractait son estomac. Jusqu'à présent, elle avait trouvé naturel, pour ainsi dire, que Limouset pourvût à l'insuffisance de son gain de couturière. Tout d'un coup, un malaise nouveau se déclara ; elle était une débitrice insolvable, les aliments placés là, sur la table, n'étaient pas à elle... Il lui sembla que Limouset mettait des heures à se rassasier.
Elle ne put dormir; son sang battait violemment, une obstruction brûlante se faisait dans sa tête. Ce ne fut d'abord qu'un bouleversement physique, puis un désespoir sans fond l'oppressa, un de ces désespoirs qui apportent la sensation de la mort, de la fin de tout et de soi-même. Ses larmes coulèrent silencieusement, inépuisables, anéantissantes.
Vers le matin, malade, épouvantée, elle sut ce qui avait poussé en elle, de si douloureuse façon. Elle se parla par sa conscience brutale, précise :
« Mon devoir est de me donner à Limouset. L'injustice est intolérable qu'il soit obligé de payer une de ces malheureuses... Il a droit à une femme comme moi... S'il y a des corps fins, des esprits cultivés, c'est grâce à ces grossiers manœuvres tels que Limouset; ils produisent tout ; sans eux, aucune perfection ne serait accessible... La reconnaissance, le respect humain, l'honnêteté, oui, l'honnêteté, me commandent de donner mon corps à Limouset... »
Mais, aussitôt, horrifiée, elle se répondit tout haut :
« Non ! non ! oh non ! jamais I »
C'était le commencement d'une lutte affolante ; ses tempes en étaient mouillées de sueur, ses mains étaient glacées sous le drap. .Jamais la nécessité ne s'était implantée, aussi dévelojipée, aussi iini)éricuse ; jamais non plus la révolte du moi foncier, atavique, permanent, contre le
moi nouveau, accidentel, n'avait été aussi intraitable ; jamais la révolte de toutes les fibres, de toute la substance, contre l'imagination, n'avait été aussi farouche.
Marguerite resta couchée très tard, pelotonnée, en défense, le visage dur, butée à ne plus se répéter qu'une seule formule : a Non I non ! je ne veux pas ! je préférerais aller me jeter à l'eau. »
Elle quitta le lit, décidée à partir dés le lendemain n'importe comment, à l'aventure. Dans la journée, elle ramassa ses affaires et prépara sa malle.
Elle supplia les fournisseurs du quartier : n'importe quel ouvrage ne larebuterait pas. Le conseil lui fut donné de s'adresser à un bureau de placement pour domestiques, boulevard Voltaire. Mais là, on lui réclama des références, des certificats, et même il fallait de l'argent, rien que pour inscrire sa demande.
La soirée fut des plus pénible. Limouset, justement, montrait une exubérance inaccoutumée : on avait planté le drapeau sur le faîte de son bâtiment.
— Six étages ! disait-il en admiration. Ça fait plaisir à regarder : ça vous fait comme un enfant devenu grand et plus riche que vous ; c'est un enfant de vous et c'est un étranger ; il est trop beau...
Devant la table, Marguerite gardait le
visage raidi d'une personne offensée « qui
ne veut pas revenir »; ses mains, son corps
malheureux ne trouvaient pas une pose
ndurable.
Le lendemain, un amollissement se produisit. Marguerite reconnaissait l'impossibilité de s'évader à l'improviste : elle l'avait même plus de vêtements qui ne lUssent pas usés, marqués de misère. Et uissi, l'effroi de la rue impitoyable et lévorante la soumettait : hier, sur le chemin du bureau de placement, les mesieurs qui venaient en face d'elle la déviageaient en amateurs intéressés, prêts à 'enchère ; ceux qui venaient derrière, !t la dépassaient, se retournaient audaneusement... Partout, des ressemblances appelant la femme et les jeunes gens qui ivaient abusé d'elle, à son arrivée.
Alors, quoi faire? aller se jeter à l'eau? Quelle faillite de débitrice méprisable ! Zlle s'immobilisait sur une chaise, à reiarder les toits déserts, le ciel nuageux, ourbillonnant... Et sa conscience violente •ecommença d'imposer ses raisonnements :
« Le gros entrepreneur qu'est mon )ère a commencé par être ouvrier ci-
mentier ; de quel orgueil, de quelle injustice, suis-je donc possédée? Yoilà-t-il pas un bien grand abaissement que de me donner à un maçon? Et, après mon malheur, voilà-t-il pas un cadeau bien considérable? Et lui, Limouset, cet homme de travail, ne donne-t-il pas énormément au monde, à moi-même? »
Au repas du soir, elle osa regarder Limouset, en pensant « à la chose « ; elle voulait essayer de s'habituer à l'idée monstrueuse.
Limouset mangeait, trop penché audessus de son assiette, le front borné, les yeux vides, bleuâtres; son nez seul avait une expression, un épanouissement satisfait. On voyait remuer sous la peau l'ossature de la mâchoire puissante, équarrissant le bas du visage. Pendant que sa moustache rousse, tombante, montait et descendait, ses larges poings posaient sur la table ; la chair en était grosse, rouge, gaufrée, avec d'ineffaçables raies de plâtre dans les pores épais.
Malgré la meilleure disposition à l'indulgence, sa chair, à elle, se rétracta ; un invincible sentiment de dissemblance hostile pénétra tout son être.
Les jours suivants furent accablants.
Elle se méprisa, car la vérité était triste à dire : son perfectionnement de personne cultivée n'aboutissait à aucune bonté, il se manifestait uniquement par une sorte d'animosité de classe. Belles qualités d'une âme d'élite !
Puis, elle conçut une immense pitié, une admiration craintive, pour les malheureuses qui vendaient leurs corps. Elle était une misérable auprès de ces courageuses qui avaient le mérite de la souffrance, de la participation au sacrifice général. Ah ! les damnées sublimes ! Pouvoir vivre entourées de l'injustice innombrable, sans une protection, sans une affection 1 Le matin, par exemple, se réveiller, c'est-à-dire sortir de la mort, avoir besoin d'aspirer de la force et rentrer dans l'horreur ! n'attendre que le dévorement haineux et, malgré cela, ramasser l'énergie de disputer au monde sa part de misère 1
Des souvenirs se présentaient : parfois, jeune fille privilégiée, pourvue du nécessaire et du superflu, chérie de ses parents, assurée de toutes les bienveillances sociales, elle se levait, le matin, avec du noir dans l'âme, elle ne se sentait pas assez aimée, pas assez garantie contre le mal
humain, et c'était à peine si elle trouvait la force d'accepter la vie qu'on lui servait toute préparée, toute adoucie, toute embellie. Mais celles-là, rien de bon pour elles, rien en leur faveur ! Imagine-t-on ces réveils de condamnées à mort? et comment peuvent-elles traîner leur loque charnelle à la torture, sachant que la rancune sociale les guette de tous côtés et les frappera sans pardon pour cette torture même ! Ah I les malheureuses, les malheureuses ! les héroïques ! :Mais, gens heureux, essayez donc de vivre une heure, je ne dis pas au milieu de la haine générale, mais seulement dans l'abandon ! Essayez donc de vous tenir debout une heure dans le vide de toute pitié I
Marguerite pensait aussi à la seconde femme de son père, par qui elle avait été chassée de la maison familiale. C'était une grasse bourgeoise, à la beauté hautaine, qui, du jour de sa naissance, avait sans cesse été adulée, couverte de respects et d'hommages, parce qu'elle daignait être heureuse ; qui, de sa vie, n'avait jamais tenté un effort, jamais risqué une douleur, qui n'avait jamais rendu service à personne, jamais prononcé une parole de charité, qui vivait uniquement pour manger, pour jouir et pour faire souffrir ses bonnes et les petites gens sans défense. Sa seule pensée, sa seule vigilance, en dehors de son bien-être personnel, était d'humilier, de nuire, au nom de ses droits. Oh I les droits terribles qu'elle avait contre les pauvres, contre les gens travaillant 1... Eh bien, non ! ce n'était pas celle-là l'honnête, la juste...
Et, aucun repos n'était laissé à l'âme de Marguerite. Toujours cette implantation d'où sortaient des arguments inébranlables :
« Si je m'étais mariée, j'aurais eu peur aussi de la chair de mon mari ; je n'aurais pu me décider, tout d'abord, que sur l'estime de certaines qualités morales. Eh bien, Limouset a des qualités naïves, les plus vraies, les plus précieuses... »
Alors, involontairement, Marguerite jetait un regard sur le misérable lit en fer, et aussitôt criaient des révoltes :
« Alors, plus de rêves bleus, plus de projets d'avenir? Mon sort serait réglé... de quelle façon grossière! On peut accepter provisoirement n'importe quelle misère, du moment que l'on conserve ra])lilu(ie au bonheur ; mais peut-on se rendre impossibles les grandes, les belles aspirations
mystérieuses? C'est un renoncement audessus des facultés humaines. »
Et, pendant une heure ou deux, c'était fnii : il ne fallait plus songer à la chose abominable. Puis la nuit arrivait et son cortège d'ombres inquiétantes ; l'obsession bannie reparaissait :
« Il y avait les pires dangers à vouloir une existence supérieure. Et quoi espérer, sans relations, sans appui? Sur quelle chance compter, sans une première mise de succès? Ne valait-il pas mieux s'accommoder bravement avec la terrible difficulté de vivre? Et enfin, le bonheur ne pouvait se trouver en dehors du devoir, de la justice, et cela seul qu'elle refusait était bon et juste... »
L'hiver fut précoce ; des le mois de novembre, les travaux du bâtiment furent arrêtés. Limouset, en chômage, sortait cependant tout le jour, mais il rentrait vers cinq heures et fumait sa pipe auprès du poêle. Marguerite cousait et ne laissait pas durer le silence. On aurait dit que son but inavoué était de créer entre elle et Limouset une intimité progressive et préparatoire, de façon à rendre, à l'échéance inévitable, « la chose » compréhensible, moins monstrueuse.
Par malheur, Limouset lançait des rires épais, des exclamations rudes comme ses joues hâlées, ou bien il se croisait les bras et s'immobilisait dans une attention muette, enfantine. C'était atrocement décourageant.
Mais, d'autre part, à cause du mélange plus effectif des existences, il s'abandonnait à une familiarité croissante. Même, la sul)lilité féminine découvrait à des riens, à des indices inexplicables, la faim d'amour éveillée, tiraillante. Après des coudoiements dûs à l'étroitesse du local, il se livrait à d'interminables sidlements mélancoliques, assourdis, qui servaient évidemment à réfréner et à bercer des velléités ravisseuses.
Pendant quelque temps, son occupation fut de remettre des semelles à ses souliers ; il taillait le cuir avec son couteau et clouait sur son genou; puis il ressemela aussi les bottines de Marguerite. La petitesse comparée de ces chaussures l'émut singulièrement ; des phrases émouslillées lui vinrent, sur la migiuu-dise des femmes ; ses épaules alourdies remuèrent en contorsions douces de frôlement, de soumission ; ses rires étouITés étaient de» grognements plaintifs, affectueux.
Marguerite se résignait presque à une transaction possible :
« Je ne peux pas me donner ; c'est audessus de mes forces, mais j'aurais sans Joute le courage de me laisser prendre. »
Illusion 1 La timidité du maçon était aussi insurmontable que sa répugnance, à lie. D'imbrisables chaînes pesaient sur la volonté de Limouset ; ce robuste manœuvre aux bras énormes n'aurait pas eu la force d'un gamin pour saisir les mains de Marguerite. Et pourtant, tassé sur sa chaise, derrière le poêle. Dieu sait s'il les regardait pendant des heures, ces mains mignonnes, là-bas, près de la fenêtre 1
Les économies s'épuisaient malgré le petit appoint de la couture. Alors, la conscience de la débitrice se faisait plus pressante ;
« Allons, voilà l'acte désintéressé absolument ; voilà de la justice, de la pureté ! »
Marguerite sentait venir la fm ordinaire ; elle sentait venir une espèce de démence où, sa raison et sa sensibilité étant supprimées, elle se jetterait aveuglément dans le devoir... A cause de cela, elle éprouvait dans sa chair en maturité un effroi bien défini et aussi un trouble mystérieux, amollissant, comme si la nature devait sournoisement aider au triomphe du bien.
La veille de Noël, Marguerite resta tout le jour distraite, taciturne ; elle vaquait au ménage avec une légèreté, un automatisme de somnambule. De brusques sursauts l'éveillaient quand Limouset parlait ou remuait, puis elle retombait dans sa passivité morne.
Le soir, comme Limouset, en s'asscyant pour dîner, tirait son couteau de sa poche, elle l'interpella, sérieusement agressive :
— Voyons, je vous ai mis un couteau de table, pourquoi en prenez-vous un autre? Alors vous ne voulez pas du couteau que je vous prépare ?
Limouset ne vit pas l'intimité d'une pareille attaque ; il ne comprit pas que la provocation appelle la riposte et que la riposte, c'est forcément du contact pouvant devenir tout ce qu'on veut, de la caresse, au besoin. Il se contenta de remettre son couteau dans sa poche, en riant :
— Ah ! vous savez, c'est par hal)itude. La soupe fumait sur la table et répandait une odeur acre, appétissante. Mar-
guerite en prit à peine deux cuillerées. Elle s'efforçait de parler, le coeur battant, le souffle court, comme si elle venait de monter un escalier à la hâte ; elle se dérangeait à chaque instant sans motif, elle allait respirer dans la cuisine.
Limouset s'occupait consciencieusement.
A force de se raidir, elle rattrapa sa respiration régulière ; alors elle redevint querelleuse :
— La soupe n'est pas trop salée ?
Vous ne dites jamais votre avis : c'est difficile de faire plus à votre goût une fois que l'autre.
Limouset leva les yeux, mais, décidément, il n'était pas chatouilleux. Et pouvait-il deviner qu'une scène de ménage est un moyen de se mettre en ménage ?
— Oh 1 moi, je trouve toujours que c'est très bon, votre cuisine.
^larguerite recommença à palpiter. Son vouloir tournait obstinément autour d'une chose impossible à dire :
— La soupe n'était peut-être pas assez grasse... j'économise le beurre... il le faut bien... mais on a beau économiser tant qu'on peut...
Et, tout d'un coup, avec la voix brève, haletante, d'une enfant qui va pleurer et qui répète de force une phrase dictée, elle jeta ces mots :
Eh bien, s'il n'y a plus d'argent, il
faudra vendre un des lits.
Et, très pâle, elle ne bougea plus, les yeux peureux, les épaules serrées, la bouche entr' ouverte.
Limouset coupait du lard ; son couteau s'arrêta :
— Ah 1 fit-il étonné.
Puis il promena son regard dans la pièce :
— Bin oui ! on pourra le vendre, mon lit ; je rapporterai du chantier une bâche et un peu de paille, ça me suffira bien.
Cette acceptation bonasse, inattendue, fit que Marguerite s'anima, en colère contre elle-même, contre Limouset.
— Alors, vous trouvez cela juste, de coucher par terre et que je garde l'autre lit ? Vous trouvez cela tout naturel, de travailler durement et d'être privé ? de tout produire et de ne rien avoir ?
Limouset, saisi, se recula sur sa chaise :
— Pourquoi que vous me dites ça '?...
non... je ne trouve rien... je ne sais pas... faites excuse si je vous ai manqué...
Marcelin Gavard
La tête détournée vers la fenêtre, les yeux baissés, les joues décomposées, Marguerite prononça d'une voix chevrotante, méconnaissable :
— Il faudra vendre l'autre lit.
— Le vôtre ? Ah bah !
Limouset resta un instant ébaubi, le nez en l'air, puis il se leva brusquement :
— Ah ! je comprends, vous vous en allez ? Ah 1 dame ... c'est sans doute que vous avez une place ?
Devant cette échappatoire encore ouverte, Marguerite eut une lâcheté :
— Oui, fit-elle avec un air hésitant, honteux.
Limouset paraissait accablé : ses bras pendaient, sa tête pendait. Il finit par se rasseoir. Le coude sur la table, il enfonça ses ongles dans sa joue comme pour arracher un mal intolérable, et son visage, devenant plus allongé, se spiritualisa soudainement :
— On était habitué, dit-il d'une voix, basse, touchante ; ça me fait de la peine, ça va me sembler drôle d'être seul, maintenant.
Il eut un rire douloureux, un rire qui pleurait.
INIarguerite tremblait, elle déplaçait machinalement son couteau, safourchette.
Allait-elle persister dans sa lâcheté ?
Allait-elle se dérober au moment suprême?
Après un silence, Limouset regarda tristement autour de lui, il remua l'immémoriale misère agriffée sur ses épaules :
— Ah 1 ça sera vide... ça me fait frais dans le dos...
Découragé, il remit dans le plat le lard qui était sur son assiette, et il ajouta, d'un ton impuissant, se parlant à lui-même :
— Ah! dame, l'hiver, le bâtiment ne va pas.
En entendant cette supposition qu'elle s'esquivait maintenant, parce qu'il n'y avait plus d'argent, INIarguerite eut un haul-le-corps : un soufflet en pleine face ne l'aurait pas atteinte plus cruellement. Elle alla reporter une assiette dans la cuisine et, là, elle se secoua, dans un accès d'irritation. D'un coup de doigt, elle déboulonna son corsage à moitié :
— Allons donc I j'ai trop chaud.
Revenue à sa place, elle parvint à sourire, le visage déchiré par l'insupportable contraction du système nerveux :
— Eh bien, non I dit-elle, je n'ai pas l'intention de partir... Je vous suis si reconnaissante 1...
Les palpitations coupèrent là sa phrase.
— Ah ! tant mieux ! cria Limouset.
Il se redressa, un grand soupir desserra sa poitrine ; sa face rassérénée vira à droite, à gauche, et il répéta, dans un large rire :
»■ — Ah bin, vrai, tant mieux !
Puis il se mit à se frotter le nez vigoureusement avec le dessus de sa, main. Il avait une pensée dont l'expression fuyait:
— Ça devenait triste et vilain, ici quand vous parliez de vous en aller... n'est-ce pas ? Je suis censément riche de voir une personne comme vous ici... Alors, si vous repartiez, ça serait comme si je retombais. Ah ! je ne peux pas vous dire... comme si je perdais des belles idées qu'on a, qui vous font vivre mieux... C'est des choses qui n'existent pas, mais qu'on voit tout de même et qui vous font plaisir...
Il souffla, empourpré par cet effort d'élocution et, là-dessus, ma foi, il reprit son morceau de lard.
Marguerite, assise, ne bougeait pas, haletante, et, pour lui, elle avait l'air d'écouter très attentivement. Il cherchait encore et soudain, éperdu de gratitude envers cette compagne qui voulait bien rester, il se pencha, la main égarée sur le cœur, essayant d'exhaler ce qu'il avait de meilleur en lui :
— On s'arrangera... Demain, j'irai m'embaucher, n'importe quoi... vidangeur !
Il coupa sa viande, avala quelques bouchées, puis s'arrêta, la fourchette piquée dans son assiette ; l'idée lui venait maintenant d'une grosse plaisanterie, une énormité, une chose drôle par son impossibilité surhumaine. Mais il n'osa pas tout de suite, il serra d'abord les lèvres, tâtant ^Marguerite du regard. Enfin, il se décida timidement, avec une gaieté qui soulignait l'innocence de la plaisanterie :
— Mais, si on vend le vôtre... Ça ne fait plus qu'un lit pour nous deux ?
Quelque chose de sublime, d'efl'royauie, se passa en Marguerite. Le ressaut du corps atteint en pleine vie fut si violent, qu'il y eut un répit de quelques secondes. Mais, après un regard de mourante levé lentement, puis baissé aussitôt, toute droite devant la table, elle lit : « Oui 1 » d'un signe de tête net, brave.
Et, à cause de ses paupières levées, puis baissées, de ses bras serrés au corps, de son raidissement d'attente frissonnante, cela fut brutal comme une provocation
Marcelin Gajard
de fille, cependant que la pureté du Bien mbellissait d'une blancheur saisissante son visage hiératique.
Limouset chavira sur sa chaise, ses yeux battirent ; sa bouche s'ouvrit d'un ressort brusque. Instantanément, il fut pris de sufTocations bruyantes, rapides ; puis, hagard, se tâtant les cheveux, la joue, il se mit à pleurer, pareil à un enfant.
Cela dura quelques minutes ; il se balançait, ne sachant plus où il était, cherchant sa respiration, sa pensée, son équilibre.
Marguerite ayant fait un mouvement et posé sa main au bout de la table, il avança la sienne. Au contact accepté, Marguerite eut une rétraction glaciale de tout le corps. Et Limouset resta penché ; il la regardait au travers de ses larmes, suppliant, tremblant ; ses yeux heureux, puis effrayés, disaient: « Ce n'est pas possible, hein ?... Comment 1 vous voulez ?... Je suis fou... vous allez vous moquer de moi... me battre... »
Marguerite sanglotait aussi, la tête baissée. Il s'approcha, se traînant sur les genoux ; il lui essuya le visage avec une serviette, il bégayait :
— Voyons, voyons., je ne sais pas, moi, faut pas pleurer...
Et il gémissait plus fort qu'elle. Il cherchait du secours sur la table : devait-il lui offrir à boire? Non... Quoi faire, alors ? Doucement, il osa se frotter la joue sur la main, sur la robe de Marguerite, en signe de caresse compatissante. Et, de nouveau, il essuyait les larmes, il bégayait, ses yeux imploraient désespérément. Après de longues minutes, il finit par promener ses lèvres sur la manche de Marguerite, il reniflait, son souffle brûlait.
Un accident providentiel facilita l'impossible dénouement. Dans son agitation de gros chien qui donne de la tête maladroitement pour consoler son maître, Limouset heurta si fort la table que la lampe, renversée, s'éteignit. Enhardi par l'obscurité, il emporta Marguerite sur le lit. Elle poussa un cri d'angoisse.
— Là... là, fit-il, ayez pas peur.
En effet, il la laissa, il se recula dans un coin.
Elle enleva ses vêtements dans une hâte délirante et se cacha sous les couvertures.
Il fut assez inspiré pour ne pas rallumer la lampe et pour attendre longtemps à l'écart, jusqu'à ce que les pleurs et les soupirs ne s'entendissent plus.
Mais l'héroïsme de Marguerite ne put tenir jusqu'au bout. Quand Limouset haletant, lourd, entra dans le lit, elle eut une crise de nerfs, tout son corps dansait d'épilepsie et ses sanglots hennissants étaient coupés d'exclamations brusques de brûlée :
— Non !... non !... oh non ! oh non !...
Pourtant Limouset ne l'avait même pas effleurée. Il resta au bord du lit, aussi grelottant qu'un fiévreux, et l'on aurait compté les coups martelants de son cœur.
Après des heures, Marguerite, maîtresse de ses nerfs, se jeta contre lui. Il étendit sa large main doucement ; elle s'abandonna dans un demi-évanouissement. Elle ne pleurait plus, saisie par l'hallucination du patient au contact des fers de chirurgie, perdue dans l'épouvante de la mort.
La prostration qui suivit fut celle de l'individu pris et frappé après avoir été traqué longtemps, sans merci ; une sorte de soulagement survit : « Subir tous les maux, plutôt que cette chasse exténuante; être broyé, mais s'arrêter, se reposer... » D'ailleurs, l'horreur physique s'apaisa dans un cri comme la douleur disparaît instantanément chez une accouchée. Marguerite tomba dans un anéantissement presque bon ; son sang bourdonnait, elle croyait descendre indéfiniment dans un abîme sans fond.
Limouset, reculé, ne bougeait pas plus qu'un mort. N'était-il pas effrayé, repentant de sa victoire ?
Du temps s'écoula. Il faisait très noir et très chaud dans la chambre. Et c'était ce silence compact qui vous emmène hors du présent, ce silence infini qui est la réalité du pays des rêves.
Limouset se rapprocha une seconde fois. ^Marguerite ne se défendit pas ; elle se remit à pleurer, mais doucement, des larmes qui n'étaient pas douloureuses, des larmes de détente nerveuse, et sa chair était comme soumise, sans révolte. Elle pleurait d'un flux tiède, régulier : et tout d'un coup : Ah ! elle s'accrocha... elle se sentit s'en aller, s'en aller...
— Ah ! ah 1 mon ami !...
C'est l'enlèvement vers le mystère divin de la fécondation, puis le grand soupir saccadé, arrivant, des épousées consentantes, puis la Nature qui vous reçoit dans son immensité aimante.
lu-M