‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 30 sur 37 · II. K.Ml'OUTA MAmiLKlUTi · texte numérisé non relu

II. K.Ml'OUTA MAmiLKlUTi

Marcelin Gayar,d

Un monument solennel, des artifices de lumières et de décors, des chamarrures, des habits noirs, des importances officielles, des servilités pompeuses...

— Monsieur Marcelin Gayard, attaché au Ministère !...

ancienne condisciple : une phrase lui aurait coûté l'effort le plus pénible, une honte mortelle l'aurait empêchée d'avouer qu'elle ne faisait rien, qu'elle ne se mariait pas.

Et Marcelin était ravi d'avoir Lucette à son bras. Il portait sa serviette bourrée de papiers administratifs sous son autre

Un jour, à la fin de l'hiver, le médecin ne sachant trop comment soigner Lucette, lui demanda :

— Voyons, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?

— Je voudrais sortir, — dit-elle soudain, en rougissant,par une sorte d'inspiration un peu trouble.

— Je vous le recommande expressément, dit le médecin : de l'exercice, de la distraction ; il faut sortir tous les jours.

Madame Gayard protesta :

— On ne peut pourtant pas suivre les rues, sans but, le nez en l'air.

Du reste, tu descends dans le quartier pour les commissions.

— Je pourrais aller tous les jours au-devant de papa, à l'heure où il revient du bureau.

Marcelin ne faillissait jamais à son habitude de faire à pied la longue course du ministère à la rue Vieille-du-Temple. Il trouva l'idée excellente.

Les sorties ne donnèrent pas une sève heureuse à Lucette. Chacun cherche et observe, au dehors, les commentaires de son occupation ou de sa passion ; Lucette se sentait un être à part, sans racines ; il n'y avait rien qui se rapportât au vide de sa petite existence éteinte. Le sentiment de sa dérisoire personnalité la rendait nulle et piteuse au point qu'elle avait une peur affreuse de rencontrer quelque

qu'est-ce qui vous ferait plaisir ?

bras ; il tenait donc là, contre son paletot, ses deux amours : son emploi et sa fille. Il marchait au milieu du trottoir, souriant, bienveillant, supérieur, prêt à renseigner n'importe qui sur n'importe quoi. Dans le coudoiement de la foule, il sentait profondément qu'il était employé de ministère et qu'il était le père d'une demoiselle distinguée.

Un mois maussade s'ccoula. JNIaintetenant, le soleil d'avril tout neuf, pas encore poussiéreux, plaquait de tous les côtés, dans la rue, les touches vibrantes d'une palette de feu ; tout ce qui était métal, vernis, étolTe claire s'animait d'une expression vive et parlante. Les passants, tirés par l'aspect rajeuni des choses, avaient une physionomie plus accentuée, une allure moins pressée. Lucette n'échappait pas tout à fait au chatouillement de la magnificence printanière.

Un après-midi, elle quitta la maison un peu en avance et s'efYorça de flâner devant les étalages du bazar de l'Hôtelde-Ville où se mélangent les porcelaines, les lingeries, les articles de papeterie, les outils, les ustensiles de pêche.

Vêtue très simplement en noir, strictement gantée, coiffé d'un chapeau très cher, mais sans effet, elle était d'ordinaire, malgré sa tournure jolie et délicate, une de ces personnes fermées sur lesquelles le regard ne trouve pas à enfoncer sa hardiesse. Mais là, devant le bazar, le front sans pensée, la démarche molle, le visage un peu défraîchi par l'anémie, elle ne décourageait pas la curiosité. Certes, il était difficile de déterminer à quelle catégorie de femmes elle appartenait, mais enfln, on voyait qu'elle était jeune, distinguée, pas heureuse — une institutrice sans emploi ? — et l'on pouvait s'engager dans cette judicieuse spéculation : il y a de ces femmes isolées, désemparées, qui ne cherchent pas, qui redoutent l'aventure et qui, pourtant, s'y laissent entraîner, sans goût, sans défense.

Comme elle atteignait la limite de l'étalage, un monsieur replet, à tête de notaire contumace, obliqua près d'elle, coude à coude, et murmura dans son cou, avec une voix lécheuse, une politesse retroussante :

— Madame, veuillez me permettre...

je serais charmé de vous accompagner...

Elle tressaillit, regarda, ouvrit la bouche et, suffoquée, précipita ses pas au travers des mailles de la foule. Elle ne reprit une allure tranquille qu'au moment d'arriver à l'angle du boulevard Sébastopol.

Et là, tout à coup, c[uc'lle surprise : Phonsine ! Elle l'aborda d'un élan, la main tendue, comme elle se serait réfugiée auprès de son père, en disant avec effusion :

— Je suis bien contente de vous rencontrer.

Sur le point d'ajouter : « Figurez-vous

que je viens d'être accostée », elle s'arrêta net, saisie, rougissante.

Phonsine portait un chapeau orné de fleurs trop beau, un tour de cou en imitation de fourrure, un costume de drap bleu quelque peu fripé, des chaussures de cuir jaune. Elle tenait à la main une ombrelle et n'avait pas de gants. On eût dit d'une actrice de dernier ordre, arrivant à la fin de sa jeunesse. Son visage était légèrement poudré ; ses cheveux roux débordaient en masses exagérées audessus des oreilles.

Elle examina Lucette d'ensemble, vit la correction gracieuse de sa tournure et son étonnement brusque :

— Ah I dit-elle, amère et ricanante, vous voyez je ne cours pas après le prix Montyon... vous allez vous compromettre.

Elle retira vivement sa main et fit un pas sur le côté pour s'échapper. A l'instant, Lucette eut les larmes aux yeux; elle ressaisit Phonsine etlui dit, suppliante:

— Mais non 1 Je vous aime bien. Voulez vous que je vous donne le bras?

Ce fut le tour de Phonsine de rougir devant cette sincérité entière d'enfant qui tend les lèvres et demande pardon. Un jet reconnaissant sautait de son cœur à ses joues, et elle répondit d'un ton effrayé, saccadé :

— Non 1 je ne veux pas que vous me donniez le bras.

Le trottoir grouillait de monde ; trois, quatre passants avaient déjà humé, en amateurs, vers les deux amies ; on les frôlait ; une femme qui trimbalait un immense panier plein de linge débagoula rudement :

— Voyons, les poupées, allez donc compter vos cabrioles ailleurs.

— Venez un peu avec moi, reprit Lucette; je vais tout droit, au-devant de papa qui sort de son bureau ; mais je ne suis pas encore près de le rencontrer.

Elles marchèrent côte à côte.

— Alors, vous n'êtes pas encore mariée? demanda Phonsine.

— Moi, je ne me marierai jamais, je n'ai pas de dot, dit Lucette d'un ton détaché, contente par là de s'assimiler à Pbonsine.

— Oh I vous, dit Phonsine d'un air entendu, vous n'avez pas besoin de dot ; mais je comprends que vous ne soyez pas ])ressée, étant chez vos parents. Alors, ils vont bien?

— Oui, merci. Et vos frères?

— Les quatre plus grands sont en

apprentissage ; il n'y a plus que Lolo, le dernier, qui va encore à l'école ; il a eu un prix à Pâques, pour l'orthographe...

Mais c'est papa, maintenant, qui est impotent ; des rhumatismes attrapés sous les portes ; vous savez, l'hiver dernier, quand il a fait si froid, son tricot de laine s'est trouvé usé.

Elles allaient lentement, au bord du trottoir, pour se dégager du monde porté davantage devant les boutiques. Phonsine s'efforçait de prendre un air très réservé, très honnête, serrant le visage, évitant de bouger les prunelles et de trop coudoyer Lucette. Celle-ci, au contraire, penchée, se mêlait le plus possible à Phonsine, et, plus elle découvrait les stigmates d'une certaine misère, plus ses yeux se faisaient grands et unissants. De gros hommes lippus et blafards, des maigres à peau rouge, à tête de carnassier, pointaient sur elles leur nez fouineur. Des femmes jeunes lançaient leur coup d'œil, évaluant la concurrence.

— Comme le temps a passé 1 disait Phonsine. Que c'est loin, le temps où, rue des Écoufïes, je venais aider votre mère à faire le ménage ! Vous n'aviez pas encore de robes longues, et pourtant vous étiez, pour moi, plus qu'une petite fille.

— Je me rappelle plus loin que ça, disait Lucette, élevant un sourire d'adoration ; je vous ai vue pour la première fois rue Saint-Antoine, où mes parents avaient une boutique. Je vous ai aimée tout de suite et pour toujours ; vous aviez un corsage si drôle, si étroit et les joues si sérieuses !,..

Il y eut un silence ; les cœurs des deux amies exhalaient le doux parfum du souvenir, elles respiraient à petites lèvres cueillantes. Les paupières baissées, elles oubliaient la rue, s'isolant dans le fracas des voitures et dans l'enveloppement éblouissant du soleil. Lucette soupira :

— Depuis que nous avons quitté la rue des Ecouffes, j'ai bien pensé à vous, Phonsine.

— Pas tant que moi, à vous î dit Phon- •sine d'un ton triste, profond.

— Vrai? demanda Lucette attendrie.

— Oui, dit Phonsine avec émotion, vous étiez partout, dans la rue, vous étiez toutes les jeunes fdles belles, sages, que je rencontrais... le plus allreux, ce n'était pas de vous voir dégoûtée, haineuse, ■c'était de vous voir moqueuse quelque-

fois... Comprenez-vous cette peine? une belle jeune fdle se moquer de ma misère !.. Ça vous arrache tout, on n'a plus qu'à mourir...

La voix de Phonsine sombra dans les larmes :

— Et c'est à vous, Lucette, que je disais que je ne pouvais pas faire autrement...

Lucette s'arrêta, força Phonsine à s'arrêter en lui prenant les mains et, pareille à une mère qui s'affole d'entendre son enfant pleurer, elle balbutia :

— Ma petite Phonsine 1 je ne veux pas... je vous aime bien... vous êtes la meilleure, vous avez eu raison... et d'abord ça n'est pas mal... et si c'est mal, la faute est au monde, pas à vous... votre cœur n'a pas changé...

Alors, toute vibrante et désolée, Lucette eut soudainement une nouvelle notion du bien et du mal. Soudainement elle devint audacieuse, pour ainsi dire sans pudeur. Tenant les mains de Phonsine, on eût dit qu'elle cherchait à l'absorber dans son regard d'amour et elle portait le front à droite, à gauche, prête à la défendre par instinct personnel, sentant dans sa propre chair le supplice forcé de Phonsine, et se révoltant que l'on pût douter de son ingénuité d'âme.

Phonsine se dégagea doucement et souffla encore un peu de mots, comme on rend du sang :

— Ah 1 si vous saviez !...

Elle resta un moment à renfoncer sa peine et à s'essuyer les yeux, puis elle reprit :

— Merci... vous êtes bonne pour moi...

msrci, mais il faut que je vous quitte.

Elles étaient à l'angle de la rue du Louvre.

— Je fais tous les jours ce chemin à la même heure, promettez-moi que je vous rencontrerai souvent, supplia Lucette.

— Oui, sans doute, dit Phonsine, brûlée à vif, je... viendrai...

Elle vit que Lucette avait envie de l'embrasser ; elle lui serra la main très fort, se raidit, recula sa tète, puis, à l'improviste, se sauva.

Lucette, l'ayant bientôt perdue de vue, continua sa route, toute remuée, toute changée. Son pas était nerveux et vif.

Dans le désarroi de sa pensée attristée, elle était cependant surexcitée d'une sorte de contentement : elle se sentait tout d'un coup rentrée dans la vie mouve-

Marcelin Gajard

mentée, remise en communion avec le monde. C'est qu'elle aimait Phonsine activement, comme au premier jour, comme elle avait aimé la pauvre noiraude à l'école.

Souvent, dans les heures d'ennui, de confession solitaire, sentant son cœur inerte, presque mort, elle s'était rendu compte que, sans Phonsine, elle n'aurait peut-être gardé intérieurement aucune générosité ; il lui semblait que sa fidélité à Phonsine eût fixé l'élément charitable en son âme. De plus, des idées d'évasion vers le bonheur épanoui, faussement promis par la morale mondaine, étaient liées à Phonsine, à son air mal élevé, à sa condition déclassée.

Et maintenant, Lucette venait de re trouson cœur entier, elle aimait en Phonsine la dépositaire de sa jeune tendresse. Elle l'aimait aussi à cause des choses troublantes, défendues, effrayantes attachées à la pauvre fille, qu'elle pressentait, qu'elle savait sans savoir, qu'elle niait en frissonnant, qu'elle reprochait avec révolte au monde et qu'elle trouvait beau d'affronter.

Quand elle eut marché un instant, le malheur de Phonsine ne lui sembla plus irréparable. Grisée d'une hardiesse généreuse, le sang capiteux, elle se sentait redevenue complète, capable d'un amour dévoué qui ne laisse aucun vide à l'âme et qui est pareil à une flamme contagieuse où se réchauffent et s'illuminent les jours. Ah 1 comme elle donnait sa pensée palpitante à Phonsine et au petit Lolo et à ses autres frères, et à tous les enfants malheureux I Des souhaits de félicilc, d'enrichissement pour Phonsine, s'exhalaient avec son soufile ; des aventures de roman s'ébauchaient en quelques secondes vertigineuses. Mon Dieu, quelle chance ! Elle pouvait donc s'accrocher à une espérance I Le but radieux de faire du bien à Phonsine était donc olTert à son existence ressuscitée 1

Elle allait très droite, comme une illuminée, le visage tendu, les yeux intensément grands et voyants. La tendresse qui s'évaporait de son âme colorait le spectacle de la rue. Sous les arcades, elle longeait le magasin du Louvre, au milieu d'un tissage multiforme et bariolé de gens divers bougeant dans tous les sens, posant et balançant devant les étalages : des dames exquises, des types d'étrangers, des employés eu ciiapeau de Iiaulc

forme, des modistes affriolantes avec de grands cartons, de gros hommes à chapeau rond, le cigare à la bouche, des hommes à têtes de noyés, à vêtements de la Morgue, criant des titres de brochures, approuvés par des chevaux de luxe qui piaffaient et secouaient leurs mors. Lucette croyait voir pour la première fois cette animation du pavé ; des images émouvantes l'atteignaient de traits incessants et soulevaient la pleine sève de sa nature généreuse.

Elle traversa la place du Palais-Royal, et elle se disait superbement :

« La bonté est la chose humaine la plus belle, rien ne peut la ternir ni la déprécier ; elle existe ou elle n'existe pas. Puisque Phonsine est bonne, qu'importe le reste? Elle vaut mieux que les égoïstes les plus immaculées ! Qu'importe votre stupide et bestiale virginité? La bonté est sublime » .

Devant la terrasse d'un café, au-dessus des visages rendus importants et honorables par le vert de l'absinthe, par le rouge et le jaune des alcools compliqués, elle promena un regard si prodigieusement lumineux, si envolé, si magnifique d'embrassement idéal, qu'un consommateur se leva, emboîta le pas derrière elle ; croyant à une occasion rare, — au délire de l'inanition qui vous livre une femme par affaiblissement, aussi réellement que si elle s'anéantissait par amour, — déjà il se penchait impatient du drame, et il allait prononcer une phrase palpitante où il serait question de cent sous, quand Lucette obliqua brusquement, ayant aperçu son père.

Par extraordinaire, Marcelin n'était pas seul ; il était accompagné d'un jeune homme très élégant qui fut l'objet d'une présentation pompeuse :

— ^lonsieur Deguy, commis principal au ministère.

Ce jour-là, une nouvelle amusante avait ricoché de la conférence des cocus :

Dufourni avait retrouvé sa femme. Elle était revenue tout tranquillement, sans rapporter un objet du ménage, pas même un mouchoir, avec sa simjjle l'obe sur le dos ; seulement, elle était enceinte de huit mois jiassés. Devant cette circonstance explicative, Dufourni lui avait pardonné, mais sa palernilé de seconde main remi)arrnssait l)eau(oup, car il iogcail en garni cl il avait des dettes,

s'étant consolé chez le marchand de vins de la versatilité féminine.

Inutile de dire si les employés s'étaient envoyé de galantes plaisanteries, d'une table à l'autre, par-dessus les paperasses. L'esprit bureaucratique avait touché de son aile puissante tous les mots à double sens susceptibles de s'appliquer à une femme « qui a classé une mauvaise fiche «.

Puis, tout à coup, inopinément, Marcelin avait proposé de venir en aide à Dufourni au moyen d'une collecte. Il avait eu un air faubourien, rajeuni, qu'on lui voyait rarement ; il avait présenté sa requête sous une formule heureuse :

« Pour l'enfant », et son accent de gaminerie vibrante avait mis un fluide chaud dans l'atmosphère morte du bureau.

D'ailleurs, depuis midi, une imperceptible saveur végétale s'était mêlée à l'odeur normale de chien mouillé, comme si le printemps s'était décidé à entrer dans la cour du ministère, malgré l'insensibilité nue de ses quadruples rangées de fenêtres.

I Aussitôt, Deguy s'était levé, avait placé son chapeau par terre près de l'éléphant et, parodiant les bateleurs de place publique :

— Allons, messieurs, un peu de courage à la poche !

Il avait jeté vingt francs ; Jadot avait lancé cent sous ; tous avaient donné de bon cœur, rendus généreux par l'intime sentiment de leur richesse intellectuelle. Thomas avait extrait du fond de sa poche une pièce de vingt sous entortillée dans un long papier usé, noirci. Blanblan avait seulement demandé qu'on établît une liste sur papier ofliciel, avec en-tête en ronde et colonnes de noms, de chiffres et d'émargement ; mais, par délicatesse, on s'était accordé à ne pas indiquer expressément l'objet de la souscription.

Marcelin et Lapalette étaient partis tendre la main dans tous les bureaux du ministère, et ils avaient réussi partout, grâce à un truc soufflé par Jadot : ils avaient quêté pour un faux motif, soidisant pour acheter une croix en diamant au collègue Deguy, qui venait justement d'être nommé offlcier d'Académie. Jadot avait dit, de son air naturel et innocent :

— Il n'y a qu'un motif de souscription irrésistible .dans l'administration. Les employés refuseront de participer à toute bonne œuvre, excepté à l'achat d'une

croix ; il faut des entreprises nobles pour les empoigner.

Marcelin avait enlevé les offrandes avec audace, avec gaieté, avec adresse ; un commis-voyageur méridional n'aurait pas mieux fait, avouait Lapalette ébaubi.

Le gros Cadouran, mis dans le secret, ayant répondu :

MONSIEUR DEGUY, COMMIS PIUNCIPAL...

— Je ne marche pas ! Comment ? Dufourni 1 mais il se saoule !

Marcelin lui avait crié sous le nez :

— C'est justement parce qu'il se saoule qu'il faut donner. Oui, c'est pour ça, imiquement pour ça, parce qu'il se saoule. Comprenez-vous, gros sac ?

ÎSlarcclin avait découvert qu'on obtenait tout de Cadouran par la gracieuseté : en se dressant devant lui, en lui mar-

chant sur les pieds et. en l'appelant gros sac.

Cadouran avait dit :

— Tenez, voilà vingt sous. INIais j'aime mieux faire un bras tendu que d'essayer de comprendre.

Il y avait un expéditionnaire de première classe relégué tout seul dans une petite pièce où il confectionnait des cuisines bizarres sur un réchaud alimenté clandestinement par le gaz d'éclairage. Il emportait ses écritures à la maison et les confiait à sa femme de ménage, payée cinq sous de l'heure. Il était très sourd, très puritain et très avare. Marcelin et Lapalette, pour le forcer à donner, s'étaient installés sur des chaises, décidés à rester là des heures, s'il le fallait.

Étant sourd et perdu sous les combles, le vieil avare avait du public à recevoir. Pendant qu'il défendait son porte-monnaie on avait frappé. Marcelin et Lapalette s'étaient éclipsés derrière un paravent et là, sur une table, ayant aperçu deux paires de ciseaux, ils s'étaient mis à imiter le cisaillement rapide et ininterrompu des coiffeurs qui coupent les cheveux. L'imitation avait été parfaite :

les coups distancés qui abattent les mèches, les coups redoublés qui égalisent ; les grands happements qui avalent et les petits becquetages qui semblent reprendre haleine indéfiniment ; les menus mâchements derrière les oreilles, dans le cou, les mâchements plus larges autour du front ; et le choc isolé qui nettoie le peigne et les ciseaux. Impossible d'en douter : on coupait les cheveux derrière le paravent.

Alors, une scène inénarrable s'était passée.

M. Public, étonné, s'était arrêté deux fois, au milieu de sa phrase, regardant alternativement l'employé, puis le paravent.

L'employé, impassible, avait dévisagé fixement M. Public et jeté un coup d'œil tranquille sur le paravent. D'habitude, il lisait à peu près les paroles des gens sur leur figure ; mais la surprise de M. Public l'avait dérouté, il n'avait rien deviné et n'avait pas répondu.

Alors, tête effarée de M. Public entendant toujours couper les cheveux et répétant sa demande ; tête sourde de l'employé ne comprenant ni la requête, ni l'effarement de son interlocuteur.

M. Public demandait une autorisation concernant les domaines de l'État.

L'employé, croyant qu'il s'agissait de certains jugements dont on ne délivrait pas la copie in extenso, s'était décidé à parler :

— On vous fera un extrait seulement, monsieur, nous coupons les attendu et les considérant, nous ne laissons que le dispositif.

Il reflétait exactement la physionomie de M. Public : plus celui-ci s'ahurissait, plus il s'écarquillait de stupéfaction.

Alors, c'avait été un bayement, une fixité réciproques, allant jusqu'au vertige, jusqu'à l'épouvante, et qui s'étaient terminés par la fuite courbée de M. Public.

jNIarcelin et Lapalette sortis de leur cachette, il avait fallu batailler de nouveau avec le vieil avare. Tandis qu'il se fouillait avec désespoir, Marcelin parlait tout bas, d'une voix chantante, calme, empruntant à son insu l'accent même de Jadot :

— Oui, mon père La Morale, tu financeras pour la femme à Dufourni. Si tu savais ce que Dufourni a raconté : elle a un ventre qui tient toute la chambre 1 son ventre est en avant, tendu, dressé, béant, doublement impudique, il est formidable, il est extravagant d'immoralité et il est sublime comme l'amour, comme la fécondité, comme l'ardente générosité femelle. Dufourni, mille fois cocu, se tient devant, dans un coin, tout petit, perclus de respect, d'attendrissement...

Non, mon cher camarade, je n'accepte pas moins de vingt sous.

Bien entendu, l'on ne s'était pas permis de solliciter les grades supérieurs. Pourtant, un sous-chef, rencontré par hasard dans un bureau d'expéditionnaires, avait voulu absolument verser sa cotisation.

C'était un brave homme, assez méticuleux: il s'était fait délivrer, par le service du matériel, un petit plumeau rouge avec lequel il époussctait soigneusement les bûches de bois avant de les mettre dans le feu. Marcelin, ayant de la monnaie à lui rendre, avait frotté les pièces sur son genou, d'un air sérieux, imperturbable.

Au retour, il gambadait dans les couloirs, heureux coinnu- d'un gain personnel; il faisait semblant d'embrasser Lapalette :

— Mon ami .ladot m'a donné une bonne idée ! il est malin, l'animal... Tiens, voilà justement Dufourni... quelle bonne

Marcelin Gajard

tête !... Bonjour, vieux frère I Je viens de toucher des gratifications, tâtez, j'ai mes poches pleines... Ali ! vous rapportez la signature de chez le chef? Sapristi, j'ai une copie urgente à faire signer.

Le cabinet du chef était une vaste pièce solennelle, au parquet feutré d'un tapis à fond rouge, au mobilier comme imprégné de compétence. En face de la porte, entre les deux fenêtres, s'érigeait une majestueuse bibliothèque surmontée du buste de Voltaire. Quand monsieur Vrillard, avait prononcé : « Entrez I » on le trouvait toujours assis devant sa table spacieuse, occupé à compulser quelque énorme tome relié du Recueil des actes administratifs et il ne relevait qu'au bout d'un instant son visage grave, émaillé.

— ^lonsieur le Directeur fait demander les mémoires que je vous ai apportés ce matin, avait dit Dufourni.

Puis, étant allé relever les stores des fenêtres, ayant miré deux fois dans la glace de la cheminée sa longue tête mélancolique et son uniforme de drap bleu à boutons métalliques, apanage des serviteurs à quinze cents francs, il était revenu se planter devant la table de M. Vrillard,

Celui-ci avait pris un paquet de papiers, et il les avait palpés et repalpés avec embarras, examinant le haut, puis le bas, puis le recto, puis le verso, d'un air incompréhensif , et ne se décidant pas à se servir de la plume qu'il tenait entre les doigts.

Des minutes s'étaient écoulées. Dufourni, qui regardait les pièces à l'envers, avait avancé l'index sur la première page en disant avec une pointe d'impatience :

— Ici, un visa. Là, un simple paraphe...

M. Vrillard avait exécuté docilement, la mine sévère, le coup de plume net, toutpuissant. Le garçon avait tourné les feuillets, continuant à montrer les endroits exacts :

— Là, vu sans observation... Ici, avis favorable... Mais non ! rien, là, voyons, c'est le Directeur qui signe 1

Il avait ramassé les documents, s'était baissé pour défaire un pli du tapis et était sorti, tandis que M. Vrillard, plein d'importance, ramenait sous ses yeux le Recueil des actes administratifs.

Après avoir rendu compte aux collègues de la fructueuse tournée, Marcelin était allé, derrière Dufourni, porter la 'copie

urgente à M. Vrillard. Celui-ci, au moment de signer, avait découvert que la date manquait; il avait repoussé le papier en disant sèchement :

— Il faut faire attention, monsieur 1 il n'y a rien de compliqué dans l'administration, à condition de travailler avec un peu d'intelligence.

Marcelin avait filé, la tête basse, changé instantanément. Il avait reçu un reproche du chef 1 II était aplati, racorni, transi, frappé d'une inquiétude lâche, il flageolait, il serrait le dos. Comme une personne atteinte brusquement dans sa santé perd toute exubérance, hantée par la possibilité de la mort, de même jNIarcelin blâmé n'avait plus que des idées égoïstes, peureuses ; il était malade dans son emploi, il devait prendre garde, s'observer, se soigner avec une étroite minutie.

A l'heure du départ, Deguy l'avait rattrapé dans le couloir :

— Je vous offre l'apéritif...

— Je ne peux pas, merci, ma fille vient au-devant de moi, avait répondu Marcelin, rasséréné, emphatique.

— Dans ce cas, je vous accompagne, avait dit Deguy par taquinerie aimable.

Mais Marcelin l'avait bel et bien pris au mot et entraîné par-dessous le bras.

Deguy, svelte, grand, carré d'épaules, le visage mat, expressif, la moustache en mince trait d'encre, portait le col montant, la cravate de satin, une jaquette noire d'une coupe si juste, fixée par un coup de fer si savant que, très droit dans ce vêtement si droit, si impeccable d'encolure, de dos et de revers, il affichait réellement une distinction particulière.

Un chapeau de feutre gris, des gants gris foncé, une canne béquille à monture d'argent le rendaient beaucoup plus boulevardier qu'administratif. Il était tout imprégné d'une odeur ambrée de cigares de luxe.

Auprès de lui, Marcelin paraissait lourd et rond de partout, de visage et de corps ; ses vêtements ne montraient que des rondeurs, aux épaules, au devant, au dos, sans ce dessin à angle qui donne de la physionomie ; il portait un chapeau melon et toujours un de ses bras faisait l'anse pour soutenir sa serviette de cuir et son parapluie.

Lucette répondit sans trop d'embarras au salut cérémonieux du brillant collègue. Deguy venait parfaitement à la suite de ses pensées ennammées ; il était

comme un persomiage attendu dans un roman.

Lui, surpris évidemment, regarda Marcelin avec un liaussement de front significatif : « Mes compliments ! »

— J'irai jusqu'au boulevard Sébastopol si vous le permettez, prononça-t-il.

On marcha, lui, à gauche de ^Marcelin, Lucette à droite. Tout de suite, il usa de son aisance d'homme du monde :

— Figurez-vous, mademoiselle, que je voulais détourner votre père de ce cheminci. Comme on peut se faire tort, faute de savoir !

Une sincérité caressante perçait dans son enjouement.

— S'il vous arrivait de ne pas rencontrer monsieur Gayard, vous auriez une jolie inquiétude, forcément?

L'adverbe se détacha dans l'hommage d'un sourire.

Lucette percevait la galanterie sans entendre tous les mots ; elle bavardait sans avoir bien conscience de ses propres paroles. Une légère vapeur d'ivresse troublait son entendement, dispersait son attention.

Au coin du boulevard, Deguy lui tendit la main et lui dit au revoir avec un regard intentionné.

Dès que son jeune collègue eut tourné les talons, Marcelin débrida son enthousiasme :

— Tu t'es souvenu tout de suite? C'est celui-là dont le père a trente mille francs de revenu et qui, si jeune, est déjà commis principal par une faveur étonnante, un vrai i)asse-droit. Crois-tu qu'il est chic 1 et ofTicier d'Académie !

— Moi... commença Lucette qui voulait bravement raconter la rencontre de Phonsine.

Mais son père continua, marchant, le visage contracté, sans voir les passants :

— Tu sais, les gens calés sont tout de même d'une société agréable ; auprès d'eux on se sent rehaussé. Tandis que, si l'on écoutait Jadot, l'on n'aurait plus aucune fierté, l'on se considérerait comme (les rien du tout... Justement je l'ai remis à sa place, tout à l'heure. Que diable 1 il faut toujours chercher à s'élever. La morale pour les grandes personnes est la même que celle enseignée aux enfants : ne jouez pas avec les petits polissons mal ficelés, choisissez des camarades bien tenus, élégants.

Brusquement, un souille froid arrêta la

franchise confiante de Lucette : elle ne sentait plus son père assez « ami »

pour lui parler de Phonsine.

^Marcelin se taisait, il avait allumé une cigarette, et des préoccupations énormes s'agitaient dans sa tête. Pansé de l'algarade du chef par l'amabilité de Deguy, il souillait maintenant sur la petitesse des passants exempts des graves émotions administratives.

Il aurait fallu que Lucette parlât avant d'arriver à la maison : « J'ai vu Phonsine, elle souffre, je veux de tout mon cœur essayer de lui faire du bien. » Elle avait besoin du doux encouragement de son père ; leurs deux cœurs s'entendaient si vite autrefois !

Non. Les mots se refusaient comme s'il s'agissait d'une monstruosité. Comment présenter sans honte la misérable Phonsine, après l'apologie du brillant Deguy? Lucette aurait volontiers pleuré de sentir sa foi nouvelle obscurcie, renversée.

On arriva. Elle garda, pour la première fois, un secret grave qui la séparait de ses parents, un secret angoissant qui empoisonnait sa volonté généreuse.

Pendant le dîner, on ne s'occupa que de l'aimable collègue, et ce fut l'occasion de mâcher, avec les mets récalcitrants, une quantité d'axiomes relevés, tout en dévotion envers les gens chics, tout en prévention contre les gens du commun.

Et voilà, que, le soir, dans sa chambre, Lucette se trouva entre deux obsessions : d'une part, l'image de Deguy, qui la sollicitait vers la discipline à base d'argent, vers le dégoût des pauvres, et, d'autre part, l'image de Phonsine.

Tout de suite, cette intuition précise s'imposa : ce AL Deguy allait prendre une importance dans l'existence de Lucette ; elle était appelée à le rencontrer souvent... Eh bien, il faudrait choisir : Deguy ou Phonsine ; il faudrait rougir de Phonsine et s'en détourner, ou bien haïr Deguy.

Car celui-ci excluait celle-là. Lucette le sentait bien ; son émotion charitable s'était amoindrie singulièrement après l'apparition du jeune homme.

Quel chagrin et quelle tentai ion ! La galanterie de Deguy, un instant oubliée, avait laissé une de ces impressions qui se ravivent sans cesse. Deguy, c'était la vanité féminine agréablement chatouillée, c'était aussi l'évocation permise d'une existence privilégiée. Et il y avait une

Lucette faible, ignorante, un peu pervertie et sensuelle : la Lucette des convenances, de la famille.

Mais la Lucette d'avant l'éducation, la Lucette de la noiraude, la Lucette de la misère se révoltait et ne voulait pas s'effacer ; ce jour même, une sorte d'instinct de conservation s'était affirmé en elle puissamment, pareil à un sentiment de race: cette Lucette se reconnaissait du même limon de peuple et de pauvres que Phonsine.

Toute la nuit elle serra jalousement sur sa joue son oreiller, confident de sa tendresse fidèle et qui avait la tiédeur douce d'une joue amie.

Mais on se lève. Et c'est toujours la maison désœuvrée et froide ; décidément il faut quelque chose de tout contraire à cet encroûtement mesquin des mornes habitudes.

Lucette attendit avec impatience l'heure de partir au-devant de son père.

Et il est des tiraillements irrésistibles.

Dans la première partie du chemin, elle fut toute à Phonsine ; mais son sentiment ressemblait au retour de tendresse moitié sincère, moitié forcé, d'une femme volage qui sera encore infidèle. Et, passé la rue du Louvre, ses pensées s'échappèrent : elle était vivement préoccupée de savoir si Deguy accompagnerait encore son père. A quelques pas du point de rencontre accoutumé, un trouble physique l'amollit. Enfin, elle ne put s'empêcher de sourire et de rougir en apercevant, de loin, que son père n'était pas seul.

— Bonjour I figure-toi que Deguy va presque tous les soirs chez un ami, boulevard de Sébastopol I Depuis longtemps nous aurions pu faire le chemin ensemble ; je ne m'explique par pourquoi nous ne nous, étions jamais vus.

^Marcelin, loquace, radieux, embrassait

Lucette et regardait Deguy. Sans doute, par amour de l'art, il était enchanté du rapprochement : ici, un jeune homme riche, ayant un emploi superflu et tout loisir de satisfaire ses passions ; là, une jeune fille, sa Lucette, sans situation, sans avenir, vouée à la plus odieuse médiocrité, torturée en sa nature. II souriait à la rue.

DEGUY ENGAGEA LA CONVERSATIO.V. . .

aux pauvresses qui passaient, à tout le monde.

Deguy engagea la conversation avec Lucette et, jusqu'au boulevard, l'on savoura la distance à petits pas.

Deguy prit l'habitude d'accompagner Marcelin tous les jours.

Lucette fut influencée par lui comme elle l'avait été par ses camarades d'étude, Rose Ballon et Marie de Baher. Quand il parlait, quelque chose la poussait à toujours acquiescer ; il aurait pu dire des méchancetés inacceptables ; sans le connaître, sans l'estimer, elle était sous le charme.

Et la rencontre du jeune homme, étant le seul événement de sa vie fadasse, acquit une importance de plus en plus considérable.

Maintenant, elle écoutait Phonsine, en son cœur, avec un malaise d'emprisonnement ; tandis que Deguy apportait à son imagination les mirages séduisants de la liberté lumineuse, enivrante. Elle évitait de se demander qui serait sacrifié.

Elle passait son temps à chiffonner des rubans, à composer des chapeaux ; elle étudiait consciencieusement au piano, parce que l'art de la musique vous élève à un certain rang. La glace, la pendule et la fenêtre se partageaient le reste de ses attentions.

Dehors, elle aspirait par les yeux et par la peau, les formes, les odeurs, les couleurs, les effluves qui rendent les pubertés précoces dans les grandes villes et développent chez les adultes le sens artistique, l'ambition, la vanité. Elle aspirait le chaud du luxe. Elle vivait intensément ; ses sensations ramasseuses couraient dans tous les sens ; elle fourmillait dans les passants mélangés de la rue de Rivoli : active de préférence vers les beaux vêtements et les découpures des physionomies intelligentes.

On était en plein été. Le soleil versait son feu sur le trottoir, mettait en valeur les noirs et les clairs de la foule, pénétrait les individus, en faisait sortir tout le relief.

Beaucoup de ces malheureuses ressemblant à Phonsine, portant un chapeau excentrique et une sorte de livrée indicatrice « faisaient le service » du Louvre à l'Hôtel de Ville. Tout d'abord, à les voir, Lucette éprouvait le bien-être de se sentir à l'abri, exempte de la misère matérielle, et, en même temps, comme la foule, jusqu'à la rue des Halles, est plutôt épicière et ouvrière et que les maraudeuses n'y font pas leurs frais, Lucette, avec une

sensibilité de poète officiel, rêvait de donner à toutes un métier honorable et lucratif.

Puis, passé le coin de la rue des Halles, comme le trottoir Rivoli de vient plus bour geois, Lucette découvrait des accointances entre le vice ambulant et les messieurs bien mis, pareils à Deguy. Elle n'était pas non plus sans remarquer les convoitises masculines qui l'effleuraient elle-même au passage ; alors elle prenait conscience de sa valeur spéciale et de sa supériorité de classe. Plus de dispositions bienveillantes. Dans le fond et à son insu, elle éprouvait presque cette aversion spontanée des honnêtes femmes pour les déshonnêtes, aversion cjui est simplement le regret des libres sentiments : jalousie d'esclaves volontaires contre d'autres esclaves plus malheureuses, mais portant une chaîne différente ; rancune de créatures restées trop longtemps chastes, puis rivées lâchement à un service unique, contre d'autres créatures plus audacieuses qui connaissent peut-être les assouvissements rêvés.

Dans ces moments, Lucette aurait été ennuyée de rencontrer Phonsine. Pourtant, elle la séparait absolument de ses congénères : du moment qu'il s'agissait de Phonsine, la dégradation n'existait plus réellement, c'était une apparence, une hallucination impossible à fixer. De même que l'amant d'une courtisane met sa maîtresse à part, et ne peut la considérer comme une éhontée, de même, faite par Phonsine, la « chose « cessait d'être ignominieuse. Et puis, ce phénomène persistait que la chair de Lucette, obscurément, se confondait avec celle de Phonsine : Lucette, à certaines idées, soulTrait d'une sorte de viol, et elle avait pour Phonsine les excuses que l'on trouve toujours pour soi-même après une action mauvaise où l'on a été, à la fois, coupable et victime. Elle l'aimait donc encore, mais c'était l'attachement peu expansif réservé à une parente i)auvrc qui fait bien de se tenir à l'écart.

Enfin Deguy apparaissait et, instantanément, il accaparait Lucette en entier : ayant compris que les Gayard n'allaient jamais au théâtre, il racontait les pièces nouvelles avec une verve empoignante.

Après son départ, Lucette avait l'esprit aiguisé au plus vif ; Marcelin lui-même se rappelait les drames vus â l'Ambigu pendant sa lune de miel. Le père et la fille

rentraient à la maison, l'un parlant de sa jeunesse, des débuts de son mariage, l'autre cherchant des jeunes premiers

Le dimanche était devenu le jour le plus ennuyeux. Depuis la fin de l'hiver, le dimanche, après le déjeuner, on allait à

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