s AFFAISSA
appartenu à rélablissemenl et c|u"on avait fait des retenues sur son salaire, elle bénéficiait déjà d'un char de septième classe. d'une couronne de perles grand modèle et d'un service confortable à l'église.
De plus, deux délégués, un homme et une femme, et le coupé du directeur, l'accompagnaient.
Pendant le voyage en chemin de fer. la tristesse de Marcelin s'était envenimée de rancune contre la société inique et meurtrière. Mais, tout de suite, il fut impressionné par le cérémonial funèbic
il ne put se défendre d'une sorte de respect devant le coupé du directeur. Puis il nota, chez le personnel de l'hospice et chez les employés des pompes funèbres, une certaine déférence pour son uniforme ; ceux qui avaient à lui parler esquissaient de la main le salut militaire et lui donnaient son titre : « Pardon, sergent, il est l'heure de se mettre en route. » Il n'osa pas tromper la bonne opinion des gens en refusant le passage à l'église.
De retour à la caserne, il raconta à des camarades, avec une certaine complaisance, l'enterrement de sa mère : le char de septième classe, la couronne de ?
perles, les délégués, le service à l'église, le coupé du directeur. Quelqu'un ayant constaté « qu'à Paris l'on faisait beaucoup, maintenant, pour la classe ouvrière », il ne protesta pas. Du reste, c'était vrai ; il avoua que, si sa mère avait eu un peu plus d'ancienneté à la fabrique, elle aurait reçu un terrain de cinq ans au cimetière, en plus des autres avantages déjà cités. Assis devant le bureau, le dos rond, le coude sur les états de subsistance, avec sa membrure
forte, sa grosse tête à la bouche senLimenlale, aux yeux clairs, paysanne par les lignes du front et du menton, il avait l'air de considérer loyalement que sa mère serait devenue propriétaire : honneurs et richesse, quoi !
Alors qu'il était encore sini|)Ie soldai, iSIarcelin avait commencé d'aller souvent, avec des camarades, boire « un sou de café » sur le comptoir d'un jxlit épicier
de Falaise, qui avait une fille d'une vingtaine d'années,
Jeanne, la demoiselle, petite, brune, avait une tête menue, ronde, aux traits elTacés ; mais un certain chatoiement de ses yeux noirs savait remplacer le sourire des lèvres et l'animation des joues. Elle n'arrêtait pas de servir les clients, ou de ranger des boîtes, des bouteilles, des tiroirs. Ce n'était pas précisément elle qui alléchait Marcelin ; il était attiré par l'ensemble ; par les parents par la fille, par la boutique, par les marchandises ménagères, par l'accueil complaisant , par ce milieu où l'on retrouvait un souvenir du chez soi et de la vie civile.
En réalité, il ne formait aucun projet, ni sérieux, ni libertin. Tout au plus, quand il considérait Jeanne à loisir, de dos ou de côté, les bras en l'air devant un casier, avait-il une courte audace d'imagination, en pensant que son corps devait être ferme, souple, de couleur bise, et qu'elle différait de certaines autres par le mj^stère de la virginité.
Et pourtant, il y avait comme une tacite et subtile convention entre lui et ces gens.
On lui témoigna une compassion résolue, après la mort de sa mère. La femme prit tout d'un coup l'habitude de lui parler, les deux coudes posés solidement sur le comptoir, la tête fixe :
— Alors, vous voilà sans famille, monsieur Gayard? Et vous n'avez plus que trois mois de service à faire... Tout de même, votre mère était encore jeune, c'est bien triste...
Le mari intervenait, les deux mains sur son ventre, dans les poches de son tablier à bavette, les yeux sur le pantalon garance :
l-A DEMOISKIIE
— Heureusement que votre métier de cordonnier est un métier sûr, ce n'est pas une affaire de fantaisie qui n'a qu'un temps... Et elle est morte comme ça, si rapidement?
La femme reprenait :
— Sans doute, du moment qu'on veut travailler, le métier est bon ; il faut bien que tout le monde se chausse.
Jeanne ne disait rien, mais elle servait, elle rangeait avec un redoublement d'acti- r vite. Quand on parlait de la défunte, elle regardait Marcelin franchement, d'un air désolé ; pendant qu'on se livrait à d'autres considé rations, elle jetait sur lui de rapides coups d'œil, à la dérobée, en tournant d'unendroitàl'autre.
Debout prés du comptoir, Marcelin, cerné, influencé, répondait des phrases dociles :
— Oui, encore trois mois et tant de jours... Oh ! dans la chaussure, il n'y a pas de morte-saison... Sûrement, je ne m'attendais pas à un pareil malheur; elle ne se plaignait pas dans ses lettres, pour ne pas m'inquiéter.
Un matin, il trouva l'épicier seul ; la mère et la fille étaient à une messe de mariage. L'entrée s'offrait trop bien, il fut forcé de s'y engager :
— Je crois que le mieux serait de me marier aussi, dès que je serai libéré...
Le bonhomme prit le temps de mettre en place une mesure d'étain et un broc vide.
— Dame ! il ne tient qu'à vous I fit-il posément.
— Faudrait que je puisse m'établir cordonnier à Paris, dit Marcelin d'un ton assez dégagé.
— C'est ce qu'on a pensé... C'est
l'affaire d'une couple de mille francs, fît avec prudence le bonhomme qui, jadis, avait parlé rondement de donner quatre à cinq mille francs à sa fille.
Il n'y eut pas d'autre formule de demande ni de consentement.
Ce fut dans la rue Saint-Antoine, en face d'un grand magasin de nouveautés, que Marcelin et sa femme s'installèrent.