‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 4 sur 37 · ALORS, VOUS VOILA SANS FAMILLE · texte numérisé non relu

ALORS, VOUS VOILA SANS FAMILLE

Contre le vitrage de sa devanture, Marcelin plaça un établi-machine garni d'outils. On le voyait travailler, ceint d'un tablier vert. C'était alors un homme de taille ordinaire, ayant de fortes épaules, le visage gai, plein, les yeux intelligents, les cheveux en brosse, la moustache épaisse et tombante, l'air encore sousofficier.

Madame Gayard, en tablier noir, se

partageait entre la boutique et l'arrièreboutique. Vive et affairée, comme dans l'épicerie de ses parents, elle essayait les chaussures aux clients, à genoux, et faisait l'article avec ténacité. En quelques jours, elle avait attrapé un certain mérite professionnel : carrément, elle palpait tous les pieds, sans dégoût ; pour bien tirer le bas ou la chaussette, elle fermait la main en fourreau, sur le côté du pied et le caressait de plusieurs coups consciencieux.

Malgré la différence des tempéraments, le ménage fut parfaitement uni. Marcelin avait eu la surprise agréable de trouver en sa femme une fausse maigre assez bien modelée ; à défaut de passion, il mettait de l'exactitude à renouveler la découverte. Mais pourquoi, souvent, ne pouvait-il s'empêcher de penser à une autre, de substituer à la réalité, par exemple, une jolie cliente vue dans la journée, ou même cette Angéle vouée au plaisir des soldats, à Falaise?

Madame Gayard paraissait appliquée plutôt que vibrante. Elle était toujours prête, mais on ne savait pas bien si elle remplissait un devoir ou si elle agissait pour son compte.

Marcelin n'était pas malheureux, mais il avait la sensation de vivre incomplètement.

Un jour, il avait voulu plaisanter, en reniflant le parfum musqué laissé par une jeune personne effrontée, fanfreluchée, qui était venue acheter des souliers découverts.

— Je parie que cette pclite-là use du bout plus que du talon...

Sa femme avait répondu aigrement :

— Je n'ai pas remarqué ses semelles, mais des créatures pareilles, on devrait les enfermer, les fouetter.

Il se disait :

« Jeanne a le cœur y\n peu sec ; elle n'a pas souffert et elle ignore la souffrance du monde. »

Jeanne devint enceinte. Elle s'obstina jusqu'au dernier moment à contenter les pieds des clients.

Elle mit au monde une fille, à (jui fut donné le prénom de Lucctte.

Les contorsions exécutées pendant sa grossesse la laissèrent maladive. Alors, le soir, courbée sur les coni|)les de la journée, pciidniil (pie son mari fumait

une pipe, elle parla plus souvent d'épargned'ordre, de convenances. Ses phrases trahissaient la peur des miséreux, des irréguliers. Le dimanche matin, en allant faire ses commissions, elle entrait dix minutes à l'église, avec Lucette sur le bras. Et, continuellement, son amour maternel débordait en projets ambitieux.

Marcelin chérissait aussi sa fille ; c'était une affection aux racines profondes, nourrie des souvenirs de son sang. Il trouvait que Lucette ressemblait à sa propre mère, Marguerite, et qu'elle était d'une race fine ; il s'en émouvait fièrement ; pensez donc 1 sa mère, cette femme issue de la bourgeoisie et dont l'aventure était si belle I

Des années s'écoulèrent.

Un matin — l'on était au mois de mai où des caresses jouent dans l'air — Marcelin revenait du boulevard Beaumarchais et il abordait la rue Saint-Antoine d'un pas flâneur, cherchant des yeux une marchande de fleurs. Il souriait à l'idée amusante de traiter Lucette en grande personne, et de lui offrir cérémonieusement un petit bouquet blanc : c'était son anniversaire de naissance, elle avait dix ans.

A quelques mètres devant lui, il remarqua une gringalette d'une douzaine d'années, au chignon couleur de chanvre, qui marchait, tirant l'épaule de côté, sous la charge d'un grand panier bien digne de soin, car, malgré le couvercle, une bouteille de vin sortait son cou, une marmite en terre montrait son ventre, et un pain son trognon.

Le panier, vieux, disloqué, n'avait ([u'une anse rattachée par un bout de ficelle passée dans l'osier. Soudain, Marcelin fut pris d'un malaise analogue ù celui qui nous viendrait de voir une créature exposée à l'attirance meurtrière du vide : l'anse cédait sous le poids trop fort; la ficelle tendue vrillait, s'effilochait, réduite à un brin, elle allait se rompre ; les précieuses provisions allaient verser à terre. I-lt le dos de la pelile était si ratatiné I

Pendant un instant, la rétraction organique ])aralysa la raison de .Marcelin au i)oinl (ju'il ne s'élanvn pas: la pesanteur

Marcelin Gavarcl

du panier tirait ses nerfs ; à cliaque mouvement, c'était une transe, son buste sautait, ses jambes n'osaient pas appuyer.

La gamine obliqua, s'engagea sur la chaussée. Le panier, en bascule, paraissait, d'un côté, ne plus tenir à rien. Marcelin se précipita, enfin.

Il n'y a plus que la main à étendre, le sauvetage va réussir. Crac 1 l'anse se détache et voici en miettes la bouteille au vin et la marmite qui contenait la soupe et le bœuf. Attention 1 un tramway arrive et broie les choses éparses : le pain, un morceau de fromage... Pourtant, le bouilli a échappe au massacre, on l'essuiera.

La petite fille revient entre les rails, se baisse pour le ramasser, mais un dogue le lui soufïle net, sous les doigts.

Le patron du chien parut courroucé à la pensée que cette viande de hasard dérangerait le régime de son animal, habitué sans doute à des repas hygiéniques et réguliers. Il considéra l'enfant avec sévérité, mais, la préméditation n'étant pas certaine, il préféra ne rien dire et continuer sa route.

La fillette se planta sur le bord du trottoir, plus immobile que le réverbère voisin. Marcelin s'était arrêté, un peu ému de l'accident, par ce fait qu'il l'avait prévu, qu'il aurait pu l'empêcher, remué aussi par une sympathie de souvenirs.

Il reconnaissait en quelque sorte sa propre enfance de blême apprenti, dans ce corps maigre de gamine ; il se rappelait sa désolation mortelle, ineffaçable, un jour que, chargé par les ouvriers de la fabrique d'aller acheter un litre d'eaude-vie, il l'avait laissé tomber en route.

En un instant, le désespoir avait mis son masque tragique sur le visage de la gamine ; en un instant, une vieillesse éprouvée, douloureuse, était tombée sur cette jeune tête. Ce visage anémique et pointu savait toute la misère, il exhalait toutes les rancœurs : les joues caves, décolorées, disaient la dose de fringale qui résulterait de l'accident ; les lèvres minces, collées, marquaient la quantité de secours qu'on pouvait attendre des témoins indifférents ; le menton relevé accusait le sort : les yeux au reflet vert semblaient examiner en dedans toutes les inventions réparatrices, jusqu'au vol et à la violence.

La gamine restait là, devant la chaussée, impressionnante comme une pauvresse, à la tombée de la nuit, qui s'arrêterait sur

la berge de la Seine. Et déjà, le passage d'une file de voitures de noces, aux vernis pimpants, aux lanternes argentées, avait dispersé dans un galop joyeux la courte vision de l'accident. Un pierrot, hochant la queue, goûtait le vin dans la rainure d'un rail.

Marcelin s'approcha, toucha l'épaule de l'enfant :

— Ça nous fait combien? demanda-t-il du ton d'un acheteur servi, en montrant les débris.

Sans bouger de place, la fillette sour-

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