‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 32 sur 37 · ON ALLAIT A CIIARENTON, ERRER AU BORD DE LA MARNE · texte numérisé non relu

ON ALLAIT A CIIARENTON, ERRER AU BORD DE LA MARNE

entraient dans des établissements, dépensaient de l'argent, des gens enfin qui faisaient autre chose que de marcher posément, sans but. Lucette aurait voulu connaître leurs projets, elle se dépitait d'être une spectatrice trop éloignée. Des amoureux se donnaient le bras : comme elle comprenait des choses, rien qu'à les voir de dos I que d'expressions, dans leurs coudes, dans leurs nuques, dans leurs épaules I Et ceux qui, de face, ne se gênaient pas pour se menacer du bec, se jeter des rires aux joues I

Madame Gayard marmottait des blâ-

phrases sur la chaleur et la poussière épuisaient les idées de chacun ; on regardait les pêcheurs ; on se laissait endormir à suivre l'inlassable va-et-vient de leurs lignes.

Le retour était lugubre. A l'aller, on a un peu de volonté, on compte vaguement sur de l'imprévu, quoique la promenade soit parfaitement connue. Au retour, c'est l'ennui qui s'est ajouté à de l'ennui et qui va rejoindre de l'ennui.

Malgré la fatigue bête, Lucette dormait mal, tracassée par la curiosité de son imagination : où étaient maintenant les

couples joyeux en escapade au bord de la Marne? Puis, forcément, elle pensait à Deguy, non pas qu'elle l'aimât, non pas qu'il eût allumé en elle la moindre étin-

besoins de son organisme détraqué et n'eût pas su dire d'aucun homme qu'il répondait à son idéal, elle avait cependant perçu instinctivement que Deguy était

ON s ASSEYAIT SUR L HERBE...

celle magique, mais il était le seul jeune homme placé à sa portée, il l'intéressait comme représentant le sexe masculin, et puis il était riche ; comment séparer le bonheur de l'argent?

Quoiqu'elle ne connût pas les véritables

incapable de passion vibrante, elle avait été choquée par certaines railleries cruelles jetées sur la misère de la rue ; elle avait deviné un peu de supériorité moqueuse dans la camaraderie si chère à son père. Non, elle n'aimait pas Deguy.

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Mais son imagination ne pouvait s'empêcher de le mêler aux histoires du grand monde qu'il racontait. Comme Lucette aurait voulu être une de ces belles dames

— du théâtre ou de la réalité — ayant des intrigues émouvantes, rencontrant sans cesse des événements nouveaux ! Comme elle aurait jeté son cœur au secours des plus humbles détresses !... Et, au fait, Deguy ne manquait pas de qualités généreuses : ne l' avait-elle pas vu tirer d'embarras un apprenti maladroit qui avait cassé un carreau de boutique, en jouant à la toupie? On voulait l'emmener chez le commissaire. Deguy avait payé le dégât et il avait encore donné vingt sous au gamin pour l'indemniser de ses larmes. Et quel admirable mépris, octroyé

— avec l'argent de la vitre brisée — au commerçant impitoyable 1

Le lundi matin, elle se levait avec l'âme fade. Elle retrouvait la réalité aux attaches gluantes. Le miroir lui montrait un pauvre visage terne et insignifiant. Alors, devant la sérénité méthodique de sa mère, elle avait des remords de s'être comme enfuie en rêve de la maison paternelle. Mais aussi elle ne se sentait pas assez bien dirigée, assez aimée par ses parents :

elle était comme au bord d'un abîme, et eux la laissaient sans s'apercevoir du danger. Désemparée, elle aurait voulu entendre à la maison d'autres paroles plus en rapport avec la vraie situation de la famille... Elle ne savait pas au juste... mais une autre morale plus en accord avec la bienfaisance naturelle existait certainement. Elle se reprochait aussi d'oublier Phonsine et de n'avoir plus de bonté ; c'était un point malade, toujours douloureux dans sa conscience.

La matinée s'écoulait ; la clarté du jour changeait et toutes ces idées se dissipaient à mesure que l'heure de la sortie approchait. Et Deguy était le bienvenu.

Un jour, à la fin de juillet. Lucette aperçut Phonsine, d'un trottoir à l'autre, dans la rue de Rivoli. Phonsine marchait sans hâte ; elle paraissait enlaidie, vieillie, quoique le haut du visage gardât inalléraidement un je ne sais quoi d'enfantin ; sa main droite relevait une robe fatiguée sur un jupon de ralliement.

Lucette la trouva mal fagotée, portant trop l'enseigne de la misère. Elle fut sur le point de traverser ; son cœur battait

très fort ; elle devait... L'instant était grave. Mais, par une lâcheté invincible, elle se borna à envoyer de l'autre côté de la rue un regard compatissant et de bon souhait, puis elle allongea le pas, sans motif.

— Tu sais, dit ^Marcelin, Deguy nous lâche à partir de demain.

— Oui, mademoiselle, je prends un mois de congé, peut-être davantage, et véritablement je regretterai nos rencontres quotidiennes.

Lucette, assombrie, fit un salut de la tête :

— Je regretterai aussi, monsieur.

— Oui, ajouta Deguy, les yeux sur Marcelin, nous serons quelque temps sans nous voir... à moins de rencontres fortuites, car je ne quitte pas Paris.

Lucette eut un regard trop vif, inexplicable.

Pendant un instant l'on marcha en silence. L'air était alourdi de poussière et agaçant de tiédeur farfouilleuse. Deguy et Lucette semblaient être absorbes par leurs préoccupations intérieures et n'avoir plus rien à dire tout haut.

— Vous en avez de la chance, de pouvoir prendre des vacances ! dit Marcelin, pour renouer la conversation. Il est vrai que je ne saurais quoi faire, moi, si je n'allais pas au ministère.

Pendant le mois de congé auquel il avait droit, Marcelin remplaçait un employé qui prolongeait son absence. C'était une aubaine de cent cinquante francs.

Deguy secoua la tête distraitement.

— Racontez donc à ma fille ce qui se passe à l'usine de votre père : c'est très amusant.

— Figurez-vous, mademoiselle, qu'un certain nombre de femmes se sont mises en grève. Parmi elles, quelques-unes n'ont j)as osé annoncer qu'elles avaient cessé le travail, de i)eur d'être rouées de coups par leurs parents, par leurs frères, par leur homme ou par leurs enfants. Alors, elles parlent le malin, comme si de rien n'était, avec leur petit panier du déjeuner. Elles rôdent toute la journée autour de l'usine, elles mangent dehors, dans un coin, et elles rentrent le soir à l'heure habituelle. Mais (juand la cfuinzaine sera finie et qu'elles ne rapjiorleront pas d'argent...

Il leur faut tout de même une sacrée résolulion ! dil Marcelin.

Deguy continua :

— C'est ce que je dis à mon père :

« A ta place, je leur céderais, à celles-là ; elles sont tragiques ! >

— Oh oui ! fit naïvement Lucette, les prunelles engouffrantes.

Deguy se mit à rire :

— La question n'est pas si simple I Comment céder aux unes et pas aux autres? Et si mon père cède à toutes, il ne peut plus lutter contre les usines rivales.

— Le problème est complicjué, appuya Marcelin d'un air capable.

— C'est pourquoi j'ai préféré l'administration, ajouta Deguy; avec un bel égoïsme inconscient.

Et il voulut encore émouvoir Lucette qui venait d'avoir un étrange éclair de beauté :

— - Alors, le soir de la paie, il y a des grévistes qui ne rentreront pas... des jeunes... et des vieilles aussi...

Lucette se réjouit de ne plus devoir rencontrer Deguy, elle le détestait :

« Quelle légère pitié ce beau monsieur doit avoir pour moi, qui ne suis pas de son monde, qui porte des chapeaux retapés, des robes rafistolées ! Il doit parler de moi, comme il parle des femmes de son usine jetées dans un horrilîle drame, avec le même accent théâtral, froid et complaisant. Et dire que j'ai laissé passer Phonsine?... Oh ! je veux la retrouver, la revoir vite et ne plus aimer qu'elle seule. Quand je vois l'insensibilité d'un monsieur Deguy, comme je sens bien que nous sommes sœurs ! nous n'avons censément qu'une chair cjui est torturée par le même ennemi. »

En allant au-devant de son père, Lucette se mit à chercher Phonsine ardemment. Entre l'Hôtel de Ville et le Louvre, dans cette partie de la rue de Rivoli uniquement commerçante, affairée, bazardière, sans caractère saisissable, sans une note intellectuelle, sans livres, sans tableaux, elle regardait, avec une douceur qui demandait pardon, les « petites dames » circulant de droite et de gauche, les seules fantaisies pittoresques de ce quartier utilitaire.

« Pendant ces derniers temps, j'ai peut-être passé auprès de Phonsine sans la regarder. A-t-elle deviné que je l'abandonnais? Oh ! comme clic doit avoir besoin d'affection !...

A la maison, Lucette s'efforçait de

devenir meilleure pour ses parents. Elle conservait sa vie intérieure, sa pensée fermée, inviolable, mais elle s'appliquait à parler davantage, à rire quelquefois.

Par dévouement filial, elle mettait du talent à provoquer les récits administratifs. Elle en redemandait même :

après le dessert, elle faisait la gourmande pour avoir encore du Lapalette et du Blanblan.

Pendant cjue Paris aimait, travaillait, pendant que la rue grouillait et se passionnait, que le ciel était une féerie bleue, cjue le soleil vibrant agrandissait l'âme humaine, pendant que l'en-dehors existait et appelait tout ce qui veut être heureux, pendant qu'elle avait vingt ans et une nature palpitante, Lucette trouvait le courage de dire : '< Vois donc, maman, comprends-tu qu'on batte un tapis de cette façon-là? » Elle avait le courage de rester là, de paraître s'intéresser à la chose et le courage d'écouter l'interminable dissertation éclusée par ce tapis mal battu.

Madame Gayard qui, déjà auparavant, jugeait suffisante et convenable l'animation de sa fille, disait maintenant avec bonheur : « Lucette fera une femme d'intérieur parfaite, dans mon genre... »

Si la digne mère s'était doutée que l'admiration de Lucette pour ses vertus étroites était le trop-plein de la charité due aux prostituées !

Lucette se jetait aussi au cou de son père, de sa mère, inopinément, comme cela, prise du besoin d'aimer plus qu'elle n'aimait. Si ses parents s'étaient doutés cju'elle baisait Phonsine sur leurs joues !

Car, depuis peu, elle < s'expliquait »

le front de Phonsine et ses yeux où miroitait une enfance indestructible. Voilà :

une certaine innocence naturelle résiste à toutes les souillures. Il y a des bacheliers crétins, tandis que des illettrés sont artistes ; pareillement, chez une fille misérable, une candeur peut persister qui n'existe pas chez une vierge aristocratique. Lucette était si contente d'avoir trouvé cela qu'elle débordait de bonté pour ses parents.

Elle alla jusqu'à l'héro'isme. L'n dimanche, après le déjeuner, elle dit naïvement :

— Tiens, papa, en rangeant ma chambre, j'ai retrouvé le damier ; si nous faisions une partie?...

Marcelin fut enchanté. Il adorait le jeu de dames, il en était privé depuis des années.

Marcelin Gavard

— Ah ! j'aime bien mieux ça que de sortir 1 s'écria-t-il.

— C'est gentil, dit madame Gayard ; je repriserai des bas auprès de vous.

C'était un beau dimanche d'août. Par les fenêtres ouvertes, l'air chaud entrait chargé d'électricité, chargé de l'exhalaison d'amour de toute la nature ; il rôdait caressant, chercheur de maturités à faire éclore ; on entendait au dehors des bruits de voix joyeuses, des appels d'enfants ; un orgue jouait la valse des roses, des fiacres roulaient vite. Pendant quatre heures, Lucette demeura assise en face de son père qui se grattait le nez longuement avant de pousser un pion. Sa mère, qui ne connaissait pas le jeu, se penchait de temps en temps avec gravité vers le damier, quand un toc-toc annonçait des pions pris, puis elle se remettait à couper des bouts de laine sur un œuf en bois. Pas un mot ne troublait la sévérité du jeu.

^larcelin gagna cinq parties sur six, et encore, perdit-il la sixième volontairement, pour faire plaisir à Lucette, parce qu'il était un bon père connaissant le cœur humain et sachant faire de tendres sacrifices.

Vainement, pendant une dizaine de jours, Lucette espéra rencontrer Phonsine. Après avoir été soutenue par une sorte de piété fervente, elle tomba dans un morne découragement : c'était fini, elle ne reverrait plus jamais sa pauvre amie ; il n'y avait plus rien dans sa vie.

Puis, vers le milieu d'août, au lieu de Phonsine, ce fut Deguy qui se présenta devant ses yeux, à quelques pas de la rue Vieille-du-Temple. Il feignit une surprise charmée :

— En voilà, un hasard I comment allez-vous, mademoiselle? Mais, parbleu, c'est l'heure : vous partez, sans doute, au-devant de monsieur Gayard ? Permettez-moi de vous accompagner un bout de chemin.

Lucette aurait dû être mécontente ; eh bien non, elle s'empressa aux politesses maniérées, tout étonnée de ne pas détester le jeune homme davantage :

— Oui, monsieur, je vais au-devant de papa.

Et puis quoi I en un instant, la rue était redevenue nourrissante, pleine de saveurs diverses, la couleur des gens avait changé, le bruit des voitures entrait en musique dans les oreilles débouchées.

Deguy marcha auprès de Lucette, tout naturellement; il lui parlait en se tournant un peu ; parfois les passants le forçaient à s'efîacer, alors Lucette sentait qu'il l'examinait de près, sur le côté, comme s'il avait envie de goûter un petit morceau de sa personne. Depuis les études faites sous la direction de sa mère au jardin de Luxembourg, elle savait tenir la tête droite, les paupières en stores, de façon « à tout voir sans se faire voir » .

De faciles banalités se dévidaient d'une bouche à l'autre. Deguy exposa l'emploi de ses loisirs pendant les vacances : il avait été malchanceux aux courses ; il avait acheté un automobile qui clopinait gentiment : ses petits quatre-vingts à l'heure.

— Avez-vous remarqué, mademoiselle, aux corsages des dames, le gousset de montre est placé délicieusement? On dirait la boîte aux lettres de leur cœur !

Il essaya de glisser son poulet :

— Tous ces jours-ci, je regrettais le bureau, pour le plaisir du départ... pour je ne sais quoi, encore... il me manquait une douceur...

A la hauteur du Louvre, il prit congé :

— Mademoiselle, je vous remercie.

J'aurais voulu aller jusqu'à ce que nous rencontrions monsieur Gayard, mais je n'ai absolument pas le temps... Ce sera pour une autre fois, ajouta- t-il avec un sourire badin, en manière de promesse et de petite plaisanterie.

— Papa ! j'ai rencontré monsieur Deguy, annonça Lucette, du ton inquiet d'une enfant sortie du danger à l'instant.

— Bah I fit Marcelin amusé, le visage s'épanouissant par degrés, il t'a parlé?

— Mais oui, papa, il m'a même accompagnée depuis la rue des Archives jusqu'au Louvre.

— Ah 1 ça ne m'étonne pas, c'est un fameux bavard. Il ne t'a rien dit pour moi ?

— Non, il n'avait pas le temps de venir jusqu'ici.

— Alors, qu'est-ce qu'il t'a raconté?

A-t-il eu l'air aimal)le?

Jusqu'à la maison, Marcelin multiplia avidement les questions, les suppositions

Marcelin Gajard

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