‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 33 sur 37 · PAS UN MOT NE TROUBLAIT LA SEVERITE DU JEU · texte numérisé non relu

PAS UN MOT NE TROUBLAIT LA SEVERITE DU JEU

relatives à Deguy. Lucette fut consternée qu'il ne fît aucune remarque au point de vue d'elle-même.

— Lucette a rencontré Deguy ! cria-til à sa femme en arrivant.

— Vraiment ! où ça?

— Près d'ici, rue de Rivoli ; sans doute, il revenait des courses de Vincennes.

Il a acheté un automobile qui fait du quatre-vingts à l'heure ; dis donc, plus d'un kilomètre par minute 1

Lucette retirait ses gants, elle épiait l'émoi probable de sa mère.

— Alors, il t'a parlé longtemps ? demanda celle-ci d'un ton satisfait.

Puis, rapetissant les yeux sous l'effet d'un profond sentiment :

— Il aurait mieux valu que tu aies ton chapeau avec des marguerites.

Deux jours après, Lucette fut sérieusement effarouchée de trouver Deguy en contemplation devant le bazar de l'Hôtelde-Ville.

— Aujourd'hui, justement, je devais essayer de rencontrer monsieur Gayard, dit-il avec une prompte habileté.

— Papa sera heureux de cette occasion, dit Lucette, aussitôt mise à son aise.

La promenade fut la même que celle de ravant-veiUe. Deguy disserta sur les courses et s'informa du goût de Lucette à voyager en automobile. Mais, arrivé près de la rue des Halles, brusquement il s'arrêta, comme frappé d'un souvenir :

— ■ Ah I sapristi, mademoiselle, je ne pourrai pas encore aujourd'hui serrer la main à monsieur Gayard. Je regrette... tenez (il tira de sa poche le papier bleu d'un télégramme), une affaire m'appelle avant six heures à la gare Montparnasse.

Il fit à un cocher un signe de client habitué.

Lucette regarda la voilure s'éloigner, réfléchissant que, depuis des années, elle n'était pas montée dans un fiacre. Et ses parents? Ils devaient compter dans leur existence les cérémonies extraordinaires où ils s'étaient payé une course en équipage.

Cette fois, ce fut d'un ton contrarié qu'elle annonça à son père la nouvelle apparition de Deguy.

— Soi-disant, il voulait te voir, mais, au milieu du cliemin, il s'est souvenu d'un rendez-vous.

— Bon I j'y suis, dil Miuccliu, doué d'une pénétralion parlicuiièic, il veut nie

demander des nouvelles du bureau. J'avais promis de lui écrire.

— C'est que, papa, je m'attends à le rencontrer encore, avec ce prétexte-là.

— Eh bien? fit Marcelin.

Et, comprenant enfin, il ajouta :

— Oh I ma chérie, tu peux être tranquille : Deguy a une trop belle situation pour penser à se marier avec toi, tu t'en doutes bien? D'un autre côté, quand on est riche comme lui, on sait se tenir, on a forcément de la morale, comme dit ta mère.

Lucette n'était pas satisfaite, elle aurait voulu que son père se tourmentât, qu'il lui conseillât de changer de chemin.

— C'est que, papa, il est très aimable... je suis obligée d'être aimable aussi ; alors je pourrais sans le vouloir me montrer trop familière... je n'ai pas l'habitude du monde.

Marcelin s'arrêta devant la chaussée du Palais-Royal, difficile à traverser ; il prit une physionomie grave :

— Mais enfin, n'oublie pas cette garantie : nous sommes collègues I

Une certitude solennelle plana du haut de son front sur l'agitation despiétons et des voitures.

Le lendemain, Deguy arriva au-devant de Lucette à pas rapides, en délégué porteur d'une commission :

— Bonjour, mademoiselle, dit-il avec un aplomb irrésistible, je viens du ministère, nous avons bavardé plus d'une heure avec monsieur Gayard.

Depuis dix minutes qu'elle était sortie de la maison, Lucette avait senti croître son agitation : elle s'attendait à cette audace de Deguy ; elle la redoutait et l'espérait un peu. Et, subitement, elle trouva que son père avait, pour ainsi dire, autorisé la rencontre ; mais oui, c'était de plus en plus net et certain, son père avait formellement dit qu'il « permettait ». La promenade devenait charmante. Le trottoir sec, jonché de prosjîtctus, était agréable aux jjieds. C'était un de ces jours de soleil où tous les gens ont des paquets aux mains et des mines de fête, dans ce milieu de la rue de Rivoli, confinent commercial du bazar et des grands magasins de nouveautés. Alors, une idée relative à Phonsine, en éclosion depuis longtemps, s'élargit soudain avec une force pressante.

Deguy racontait sa visile au ministère.

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— Excusez-moi, dit-il à la fin, je vous ennuie peut-être avec mes histoires, mais je ne sais quelle attraction me ramène dans ces parages à heure fixe.

Il marchait avec circonspection, il paraissait naïvement chercher l'attraction en question, autour de lui, le long des boutiques. Une dame mal habillée passa, il accentua sa sincérité brouillonne :

— Je souffrirais outrageusement d'accompagner une personne qui ne serait pas exquise sous tous les rapports... je ne pourrais pas...

Après ces mots, un mutisme rêveur s'imposait. Lucette en profita :

— Je voulais vous demander, monsieur... Est-ce qu'à l'usine de votre père, on ne pourrait pas employer une personne de mes amies, à qui je m'intéresse beaucoup?

Lucette hésitait, tremblait un peu ; l'affaire était grave : c'était lier Phonsine et Deguy dans son esprit, dans son cœur... c'était, en quelque sorte, donner des droits à Deguy.

— Mais certainement, mademoiselle, répondit-il avec l'empressement d'un joueur favorisé ; du moment que vous la recommandez, on trouvera toujours à l'employer.

Il vit aussitôt l'avantage à tirer d'une habile temporisation :

— Je vais en parler à mon père et je vous dirai ce que l'on peut faire.

— Oui, accepta Lucette imprudemment, pendant ce temps-là je m'occuperai de prévenir mon amie.

On apercevait les grilles du jardin du Louvre ; ils se quittèrent.

— Deguy est venu au bureau nous voir, dit Marcelin d'un air charmé dès qu'il eut embrassé Lucette. Justement, Thomas voulait emprunter à Blanblan son grattoir...

Lucette, agacée de ce bavardage connu, fut comme jalouse de constater que le ministère tenait plus de place qu'ellemême dans les préoccupations de son père. Elle s'arrêta au moment de dire : « Moi aussi, j'ai vu M. Deguy. »

A quoi bon révéler cela? Elle attendit, fut plusieurs fois sur le point de parler tout de même, et finalement ne se décida pas, retenue par un orgueil buté de personne malheureuse qui veut être devinée, qui jouit amèrement de son mal et de son silence. Et, d'ailleurs, il

était trop tard : maintenant que Deguy devait être utile à Phonsine, Lucette ne souhaitait plus que son père s'avisât de contrarier leurs rencontres.

Le soir, dans sa chambre, quel trouble ! ce double secret : Deguy, Phonsine ! Mais, en vérité, elle se fâchait contre ses parents: était-ce assez bête, leur égoïsme, qui non seulement les séparait du monde, en général, mais qui arrivait à les séparer de leur fille !

De son lit, elle les entendait remuer dans la chambre voisine. C'était exaspérant, cette minceur de cloison. Ah \ son père et sa mère avaient beau faire leur prudent chuchotement d'intimité, elle s'en rendait compte : ils étaient à peu près étrangers l'un à l'autre, chacun avait sa routine personnelle, satisfaite et aveugle, et elle-même ils l'aimaient sans intelligence et sans générosité.

Auprès d'eux, elle était bien forcée d'avoir de secrètes pensées ! Comme elle se sentait un petit cœur misérable et racorni quand elle le donnait seulement à la famille, à la maison ! Mais, comme son cœur fondait en s'agrandissant, dès qu'elle l'offrait à Phonsine ! Et le doute n'était pas possible : on ne possédait d'extension vraie, de vie complète, cju'à la condition de palpiter à la souffrance existante en dehors de soi.

Oui ! elle allait retrouver Phonsine et lui offrir pieusement ce cadeau : du travail honnête, une vie tranquille. Ah! son spleen était guéri : elle plongeait en pleine humanité.

La tête sur son oreiller, elle fixait sa fenêtre éclairée par le bec de gaz de la rue ; avec cette lueur, son âme s'échappait vers des infinis d'harmonie et d'amour.

Il arriva que, tous les jours, le jeune Deguy se trouva sur le chemin du ministère : il fallait bien donner réponse à Lucette au sujet de sa protégée ; et cette réponse, quoique favorable sans restriction, n'était jamais définitive.

Lucette n'était pas dupe de ce truc des pourparlers interminables ; mais elle examinait la situation en pleine lucidité, avec ce merveilleux instinct de sexe qui permet aux jeunes files les plus naïves, aux vierges les plus impeccables, les plus « en marbre », aux fillettes même non écloses sous leurs robes courtes, de s'analyser elles-mêmes en présence de la gent moustacluio et mieux encore de juger,

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Marcelin Gavard

de dépister llntention masculine la mieux dissimulée. Ce ne sont pas leurs yeux qui saisissent, ce n'est pas leur intelligence qui ^•ib^e. Dans bien des cas, le regard intelligent ne serait pas assez délicatement subtil ; le magnétisme agit autrement : c'est leur nature qui les renseigne, telle une plaie vive, sensible aux plus imperceptibles transmissions de l'atmosphère, aspire, décompose, analyse tout ce qui l'approche.

Donc Lucette raisonnait avec le sûr instinct féminin :

— Je ne déteste plus Deguy, à cause de sa bonne volonté en faveur de Phonsine ; j'oublie son insensibilité d'artiste pathétique, mais je ne suis pas amoureuse, je ne suis pas conquise.

Le \Tai sentiment était toujours le besoin d'évasion hors du néant familial, et aussi la fascination de l'argent et du rang. Et Lucette ne se défendait pas de céder, sur ce point, à sa bonne éducation. Quel beau résultat ! Elle était à la fois avec les gens chics et avec les misérables ! avec l'honnêteté, la correction de Deguy et avec la révolte, l'infamie de Phonsine ! Oui, oui, s'efTorçait-elle de croire, le terrible problème était résolu : elle avait concilié en elle Deguy et Phonsine.

Deguy, lui, s'enhardissait méthodiquement. Il avait bien établi qu'un premier secret existait entre lui et Lucette :

— Ne confions notre petite combinaison à personne, dans l'intérêt de votre protégée ; si l'on savait, tous les collègues me poursuivraient de sollicitations.

En parlant ainsi, en abordant Lucette, en la quittant, il se permettait des insistances de regards, des pressions de mains, significatives d'une tendre connivence.

Il risquait des allusions à de certains sentiments :

— Cette personne a bien de la chance que vous l'aimiez ainsi !

Et il prenait un air pauvre, mélancolique.

Lucette avait alors un rabaissement brusque de paupières et une immobilité commandée de visage ; elle attendait un peu que l'attaque fût portée ; puis, relevant les yeux candidement, elle paraissait s'intéresser beaucoup au costume de la dame la plus proche.

Mais Deguy ne tarda pas à trouver la fibre sensil)le, chez Lucette : la bonté. D'ailleurs, il n'était pas uniquement

égoïste et frivole, c'était un garçon mélangé du meilleur et du pire, un intellectuel capable surtout de générosité raisonneuse et supérieure. Une fois, en compagnie de Lucette, il avait pris la défense d'un cocher de fiacre qui avait tort, contre un adversiare à mine de personnage officiel :

— Je vous en prie, monsieur, laissez cette affaire : si vous lui faites infliger une amende, qui pâtira en définitive?

la femme, les enfants ; vous êtes peut-être en train d'arracher sa tartine à un pauvre mioche... Et puis, savez-vous bien, monsieur, nous, les privilégiés, nous n'avons pas le droit de représailles contre les petites gens., en toute équité...

Il avait un faible pour les cochers de fiacre. Une autre fois, il en avait pacifié deux qui voulaient se manger :

— Réfléchissez donc... deux ou\Tiers comme vous, pas bien heureux, de\Taient toujours se pardonner, se soutenir...

Lucette l'aurait embrassé. Il l'avait, bien senti, le bon apôtre.

En d'autres occasions, ayant vu le sang, la substance de Lucette se donner à lui, chaque fois qu'il disait : « Votre protégée sera très bien, très à l'aise », il s'était mis à brosser des tableaux charmants :

l'usine de son père était située à Saint- Ouen, dans un endroit des plus sains, où subsistaient les vestiges d'un parc : des arbres, de l'herbe, des fleurs ; la Seine capricieuse et limpide, avec son rivage poétique, formait la marge et le cadre du ravissant paysage. Quant aux ouvriers et aux ouvrières, ils logeaient dans une agréable cité dépendante de l'usine : une immense construction en briques rouges, très gaie ; chaque ménage avait deux chambres ; on se trouvait à la fois chez soi et en communauté ; dans cette vaste famille, on ne connaissait pas la tristesse, ni l'incommodité de l'isolement. Il y avait aussi, à l'usine, une cantine obligatoire qui évitait bien des dérangements : on y vendait tous les objets de consommation. Enfin une école, patronnée par son père, façonnait la future génération d'ouvriers, sur le dernier modèle, le meilleur. C'était le paradis.

Lucette écoutait ces descriptions, dans renchantcment : elle s'abandonnait à des rêves de vie nouvelle, paisible et bien arrangée, comme pour son propre compte; elle devenait Phonsine: voici la jolie cité, une des deux chambres était j)our le

père immobilisé par ses rhumatismes et pour Lolo ; la plus petite était pour Phonsine... Des fleurs sur les fenêtres... Elle se représentait l'aménagement très simple, mais gentil, suffisant ; elle s'imaginait les voisins, la communauté, l'échange continuel des services en toute cordialité... Ah I cette vie de ruche, ce mélange qui fait goûter à plein l'existence, qui fait vivre de cent côtés à la fois 1... Et Phonsine si obligeante, qui était aimée de toute la cité I Mais ça allait être drôle !.. elle était recherchée de tous les enfants I les enfants avaient une mère de plus !... c'était embarrassant et risible, ce magnétisme de Phonsine ; les mères en étaient jalouses: toujours des petits derrière elle, après sa robe, à sa porte ! c'était ce front inaltérable, ce regard immense de bonne et pauvre fée : les petits sentaient qu'ils auraient pu lui demander sa chair à manger...

Alors Lucette devenait familière avec Deguy ; ils marchaient à petits pas, indifférents à la rue ; elle présentait des paroles émues, au bout de ses lèvres... Des gens malins s'arrêtaient, observaient le couple, persuadés que la petite dame était en train d'obtenir, avec ses quenottes blanches, la promesse du prix fort.

Parfois Lucette s'apercevait de son propre emballement : le visage de Deguy, aux reliefs trop tendus, trahissait un égarement tricheur hors du pays usinier.

Elle se taisait, un peu inquiète.

L'alarme fut sérieuse quand Marcelin, au commencement de septembre, annonça que son jeune collègue avait demandé une prolongation de congé.

— Et il sera payé tout de même ! C'est moi qui ai expédié l'avis favorable de Vrillard. Alors je lui ai envoyé un mot, vivement, avec mes félicitations, pour qu'il soit fixé.

Lucette aurait dû varier son itinéraire, afin d'éviter la régularité des rencontres où Deguy semblait mettre maintenant un droit, une exigence. Elle ne put s'y décider.

Cependant Deguy s'aperçut qu'elle était refroidie et sur ses gardes. Alors, il laissa de côté les descriptions du paradis ouvrier qui commençaient à s'user ; il s'engagea dans des confidences intimes.

Son père et sa mère ne vivaient pas en parfait accord ; lui-même, à cause de ce

dissentiment, n'avait pas eu une enfance très heureuse et, actuellement, il se tenait encore à l'écart, habitant seul à Paris, ce qui n'était pas très gai. Si, un jour, il prenait à l'usine la place de son père, qui était un philanthrope un peu arriéré, il réaliserait de larges améliorations, et, s'il rencontrait un bon cœur, il écouterait ses conseils avec ferveur,

Lucette, conquise par cette sage et touchante sincérité, s'ouvrit aussi, d'un élan débordant, sur le sujet qui lui était cher : sa protégée s'appelait Phonsine et la vérité était que, pour le moment, elle ne savait pas son adresse ; seulement elle était sûre de la rencontrer un jour ou l'autre sur ce chemin, c'était une chose convenue entre elles deux.

— Comment est-elle ? s'écria Deguy avec un emportement cordial, je la chercherai avec vous.

Lucette hésita, rougit : ma foi, oui, pourquoi pas ? cela serait très utile.

« Phonsine était assez grande, âgée d'une vingtaine d'années, mais la mine fatiguée, ayant supporté de la misère énormément ; elle avait des cheveux blonds ardents qui débordaient, une figure mince, drôle, comme un gamin futé; elle portait une jupe nuance héliotrope ; il ne fallait pas faire attention si son chapeau était un peu excentrique. »

Alors, ce fut très gentil, très amusant ; tout le temps qu'ils allaient de compagnie, Lucette et Deguy « cherchaient Phonsine ». Leurs yeux couraient à toutes les formes féminines, aux robes jeunes, aux coiffures fleuries.

Deguy osait toucher Lucette, lui prendre le bras :

— Tenez, regardez donc là, près du réverbère, la personne au chapeau bleu.

Ils examinaient la foule amassée devant les magasins de Pygmalion et de la Samaritaine; l'encombrement les arrêtait, les serrait l'un contre l'autre. Deguy parlait en connaisseur des articles d'ameublement. On devinait qu'il possédait des tableaux, des bronzes, des plantes rares. Il étalait, pour ainsi dire, sa richesse, de façon à éblouir et à griser Lucette. Mais il savait corriger l'excessif de cette ostentation en revenant, par un adroit crochet, à la belle situation qui attendait Phonsine à l'usine de son père.

Les recherches n'aboutissaient pas.

Et Lucette absorbait trop du de-

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hors, trop de mouvement, trop de couleurs ; à force de fouiller la rue intelligente et passionnée, elle éprouvait une sorte de démoralisation, comme par l'infiltration de goûts envieux, déséquilibrés.

Un jeudi, il avait plu juste assez pour enlever la poussière et imprégner l'air d'une bonne odeur d'automne, la rue de Rivoli avait comme une toilette de vacances ; pourtant, Lucette manquait d'entrain, ses gants usés s'étaient déchirés au moment de sortir, et il fallait attendre la fin du mois pour les remplacer. Puis, Deguy n'avait su ajouter à son bonjour qu'une phrase ridicule sur la température ; il avait laissé s'interposer le silence bête de deux personnes qui marchent côte à côte et cherchent vainement quoi se dire. Passé la Tour Saint- Jacques, il finit par montrer une femme aux grâces de sac de farine :

— Voyez donc, ne serait-ce pas Phonsine ?

Lucette esquissa un semblant de sourire.

Deguy, se mit opinément à parler d'un ton agacé, brusque et cependant prudent :

— Décidément, nous ne découvrirons pas votre Phonsine ; mais aussi notre temps est trop limité, nous parcourons trop peu de chemin... Voyons, mademoiselle Lucette, vous avez bien des amies à aller voir... vous pourriez facilement trouver prétexte à sortir plus tôt... nous changerions... nous allongerions... la promenade.

Lucette sursauta, elle avança la main par un geste de refus effarouché. Instantanément, elle avait délibéré elle-même ; jusqu'alors elle ne considérait pas les rencontres quotidiennes comme des rendezvous, puisqu'elle n'avait pas à s'y prêter ; c'était sur sa route, c'était dans le temps nécessaire au parcours, et puis là, sur ce chemin de son père, à l'heure de son père, elle n'était pour ainsi dire pas seule avec Deguy. Mais tromper ses parents, se déranger de la ligne habituelle, haltelà!

Deguy n'insista pas : il n'avait cpie rcxcellcnte intention relative à Phonsine; il ne pouvait se montrer j)his zélé que Lucette.

Celle-ci avait bâte d'arriver au coin du Louvre où l'on était accoutumé de se (luitter; elle tendit sa main mollement et s'éloigna vite. Des remords la tourmen-

taient : vraiment, c'était trop imprudent et quelque peu dévergondé, cet accompagnement qu'elle acceptait. Fallait-il tout avouer à son père et le prier d'intervenir ? Non, il valait mieux rester deux jours sans sortir ; Deguy comprendrait.

Ce furent deux jours de deuil.

Ah ! comme elle voyait ses parents, plus que jamais, avec des yeux désillusionnés I Comme elle jugeait leur vie bornée, sans rayonnement généreux !... Ah ! pourquoi fallait-il que les hommes désirassent l'amour en dehors du mariage ? Pourquoi l'amour permis et l'amour défendu ?

Et la pauvre Phonsine, était-il possible de l'abandonner après de si beaux projets ?

Le troisième jour elle s'échappa avant l'heure, le cœur battant.

Devant l'Hôtel de Ville, Deguy était assis à la terrasse d'un café ; il se leva vivement et vint à sa rencontre, l'air ému :

— Vous avez donc été malade? vos traits sont fatigués.

— - Oui, j'ai été enrhumée.

— Ah ! que j'ai été malheureux, pendant deux jours !... je craignais un accident... Si je ne vous avais pas vue aujourd'hui, je serais allé au ministère.

Lucette se sentait renaître. Le regonflement de tout son être la faisait trembler. Elle comprit qu'elle ne pourrait renoncer volontairement à la seule distraction forte de son existence végétante.

Comme Lucette sortait de la maison, elle vit un gamin collé contre un mur qui semblait la flairer, la reconnaître. En eflct, il marcha auprès d'elle, puis lui tira le bras :

— ^ Il y a Phonsine qui est malade et qui demande après vous.

C'était Lolo.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce qu'elle a?., mais... où demeurez-vous donc ? fit Lucette avec des secousses de poitrine détraquée qui va cesser de respirer.

- On demeure jias loin, rue François- Mi ron.

L'allée, longue de cpiekiues mètres, bien lavée, aboutissait à un vestibule assez

grand, surveillé par une grosse femme immobile dans une ombre de souterrain.

L'escalier était clair; la maison silencieuse, mi-bourgeoise, mi-ouvrière, avait l'aspect entretenu d'un hôtel meublé.

Lolo monta devant ; la clé était sur la porte, il ouvrit en criant :

— La v'ià, je l'amène.

Phonsine habitait au deuxième étage, sur la rue. Une pièce carrelée, tendue d'un papier vineux où étaient imprimés des pampres et des grappes de raisin, servait d'entrée, de salle à manger, de parloir ; on y voyait une table ronde, quatre chaises, une cheminée surmontée d'une glace et ornée de deux vases de coquelicots artificiels.

Lucette entra derrière Lolo, comme quelqu'un qui a peur de se cogner ; le pouls lui battait ; un parfum mélangé de pharmacie et de musc acheva de la troubler ; par un renversement d'idées, l'odeur de musc était une odeur d'homme pour elle. Dans la pièce d'entrée, elle ne remarqua qu'une chose : une canne, au coin de la cheminée, oubliée, sans doute, et dont la poignée de métal brillait.

La seconde pièce possédait un grand lit, une commode, un fauteuil et une toilette ; sur le papier à fond blanc posaient des guirlandes de vigne bleue ; un tapis, à la trame écartée par endroits cachait mal la face honteuse du carreau; de simples rideaux en étamine écrue gardaient la fenêtre. Le lit occupait le fond de la pièce, il était orné d'un couvre-pieds en imitation de guipure ; des courtines bleues, réunies au plafond, tombaient au pied et au chevet.

Phonsine était couchée, en camisole blanche ; son teint de gras-double, ses traits allongés révélaient une consomption grave. Elle se dressa :

— Ah ! je ne l'espérais pas ! dit-elle d'une voix de rêve.

Ses pommettes s'allumèrent, ses yeux parurent immenses et vacillants, sa bouche resta entr'ouverte et ses joues se retirèrent comme si cela lui faisait mal de sourire.

Lucette s'avança par enjambées plongeantes :

- — Ma Phonsine !

Et ce fut un cri de sœur et de mère, un cri de pitié personnelle, une plainte de la chair i)our son propre sang. Elle prit les mains fiévreuses, puis, n'esseyant pas de retenir ses sanglots, elle se pencha sur

Phonsine et resta palpitante, lui appuyant auprès de la bouche un baiser à pleines lèvres, chaud de toute sa tendresse précipitée.

Phonsine se mit à haleter, le visage tendu avidement, les yeux retournés, en extase :

— Ah ! merci... non, il ne faut pas... merci.

Lucette se redressa la couvrit de son regard éploré, absorba le regard extatique reconnaissant :

— Mais qu'est-ce qui vous a rendue si malade ? supplia-t-elle en ravalant ses larmes.

Phonsine ne répondit pas tout de suite, elle balança la tête sur l'oreiller pour se remettre et reprendre souffle; son sourire blessa de nouveau ses joues :

— Asseyez-vous là, dans le fauteuil, près de moi.

Puis, d'un air résigné :

— C'est la maladie de maman. Lucette pose sa main sur le lit ; les

deux visages se baisaient à distance.

— Cela m'a prise le soir de notre rencontre, j'étais toute courbaturée, après vous avoir quittée, sans savoir pourquoi, et, tout à coup, j'ai eu une suffocation, un arrachement, j'ai craché le sang. Sur le moment, je ne me suis pas débattue ; je me rappelais une histoire de quand j'étais petite : la vertu qui terrasse le vice... il y a une clarté qui tue la vie impure et qui devient de plus en plus belle. Je me disais : ça y est, je vais mourir. Et je rendais mon sang, qui était censément ma méchanceté, pour que votre clarté ne soit plus salie... Après cela, pourtant, je n'ai pas voulu m' aliter, j'ai continué à sortir ; c'est ça que je n'aurais pas dû...

Phonsine s'arrêta court, son sang apportait brusquement à ses joues une ombre de pudeur.

Lolo se dandinait contre la commode.

— Va faire encore un devoir chez la concierge, reprit-elle avec une sorte de calme courageux.

— Qu'est-ce qui vous soigne? demanda Lucette.

— Lolo. Il ne va plus à l'école. Seulement la concierge veut bien qu'il vienne travailler un peu dans la loge ; mais voilà, ses cahiers sont tout remplis, il est obligé d'écrire sur du papier jaune à envelopper la viande. Il y a une chambre, au quatrième, qui était pour lui et pour papa, et où nous mangions ensemble,

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mais il a fallu laisser emporter papa à l'hôpital, et Lolo a peur là-haut, tout seul.

Une pause, puis un abaissement de voix :

— Ah 1 c'est bien fini... J'ai tant pleuré, quand on a emmené papa... et moi, il faudra bien aussi m' emporter à l'hôpital... je ne serai pas longue à être morte ; ça ne tient pas fort, ma vie ; s'il n'y avait pas Lolo, j'aurai déjà glissé... Alors, papa parti j'ai eu envie de vous voir... comme on veut goûter le soleil, l'air pur... Je n'ai jamais vu la campagne où l'espace est frais et tranquille ; je n'ai jamais entendu des oiseaux dans des arbres... N'est-ce pas, à la campagne, on sent que tout vous aime autour de vous ? (Elle remuait ses épaules.) Voilà ce dont j'aurais envie... Alors, quand je vous regarde, je ne suis plus là, je suis toute petite, loin... je suis toute fragile et innocente... il n'y a plus de méchanceté sur la terre et je fonds dans l'air qui m'embrasse...

Lucette grelottait intérieurement, bouleversée par la voix qui traînait une étrange vibration chantante, troublée aussi par des jupons franfreluchés, des vêtements choquants, pendus derrière le rideau, au pied du lit, qui s'étaient mis tout d'un coup à lui tirer les yeux.

Elle se leva d'un élan, l'air égaré, chevrotant :

— Vous avez bien fait de m'appeler...

je veux que vous soyez guérie bientôt... vous n'irez pas à l'hôpital... Aujourd'hui, je n'ai pas le temps de rester, j'allais au-devant de mon père, vous savez ?

Mais je reviendrai demain, jevous soignerai tout l'après-midi. Chaque jour, mon meilleur moment sera auprès de vous.

Elle courut. Deguy l'attendait, vaguant devant les étalages du bazar.

— Je commençais à m'inquiéter, vous êtes en retard, dit-il avec empressement, le chapeau à la main.

— J'ai retrouvé Phonsine, elle demeure rue François-Miron, elle est très malade, dit Lucette sans amabilité.

La parole mielleuse, la sollicitude de Deguy l'agaçaient ; elle éprouvait même une antipalhie rancunière aie voir élégant, bien portant. Elle le pria fermement de marcher vite, afin de rattraper le temps perdu.

Son père rejoint, comme il demandait, selon l'habitude : « Ça va ? quoi de neuf ? »

Elle fit spontanément le mensonge que lui avait conseillé Deguy quelques jours auparavant.

— Je viens de rencontrer Rose Ballon avec sa mère, devant Pygmalion ; j'ai promis de leur rendre visite demain, dès après le déjeuner.

Le même mensongefutrépété àmadame Gayard, avec aplomb. Questionnée, elle donna des détails sur la toilette de ces dames ; cela, sans réflexion, avec une volonté imbrisable, et, dans le fond, un sentiment hostile contre ses parents, contre tout le monde, contre tout ce qui la dérangeait de son idée fixe.

Le lendemain, elle fut chez Phonsine avant deux heures. Celle-ci avait quitté le lit ; assise dans le fauteuil, vêtue de sa camisole blanche et d'un jupon mauve à volants, elle se laissa embrasser avec un allongement de cou de petit mouton.

— Je vais mieux depuis hier ; ça me fait tant de bien de vous voir.

Lucette avait retiré ses gants dans l'escalier.

— Je ne veux pas que vous bougiez, dit-elle, moi je mettrai en ordre le ménage et je m'occuperai de vous.

Elle montrait ses mains, dans une impatience d'attaque la besogne.

— Voyons, qu'est-ce que vous prenez comme médicaments ? Mangez-vous un peu ?

Sur la commode, il y avait tout un encombrement : une casserole, une lampe à alcool, quatre fioles vides, une assiette avec une croûte de pain. Lucette se remuait, se faisait gaie : elle déplaçait un verre, une tasse, elle examinait les fioles :

— Bon, voilà une potion à prendre. Et ça ? c'est du sirop... Vous permettez que je lise l'ordonnance, pour vous servir comme il faut... et puis je vous arrangerai vos cheveux.

Elle lut tout haut la fin de l'ordonnance : X Viande hachée, matin et soir. — Toutes les deux heures, deux œufs battus dans du bouillon. — Un demi-verre de bordeaux. »

— Vous suivez bien ces prescriptions ?

Phonsine resta muette ; elle semblait

contemj)ler, avec une satisfaction indulgente, le jeu étourdi d'une enfant gâtée. Lucette singeait la sévérité du docteur ; puis, n'obtenant aucune parole, elle considéra de nouveau les mots du papier, la commode. Alors, elle remarqua que les fioles étaient vides, et la simple assiette

LUCEITE INTOA DERFIERE LOLO.

Marcelin Gajard

avec son pain sec lui notifia brutalement que Plionsine n'avait pas d'argent. La conséquence de ce fait cruel ne lui était absolument pas apparue. Elle fut saisie au point d'en demeurer stupide pendant un instant.

Elle se pencha, la bouche ouverte, mais sa question ne sortit pas. Du reste, Phonsine devina et répondit par une sorte de sourire las et honteux, qui montra ses gencives exsangues et ses dents un peu longues.

Lucette, toute frémissante, chercha autour de la chambre, perdant la tête, tâ-

PHO.NSINE PLEURA...

tant machinalement sa robe ; elle n'avait que des sous dans son porte-monnaie.

— Je vais toujours chercher des œufs.

Phonsine pleura presque de son repas

forcé.

— Je vous assure, ce n'était pas pour vous demander secours que je vous ai fait appeler ; c'était seulement pour vous voir, pour respirer auprès de vous, avant l'hôpital.

— Non, non, dit Lucette véhémente, vous resterez ici, je vous le promets.

- — Quand même, dit Phonsine, avec un geste de désillusion, je crois qu'on me renverra de la maison : l'autre jour, comme je ne pouvais i)lus marcher... et Lolo qui avait faim,... je me suis mise ii la fenêtre, je suis restée là longtemi)S,

longtemps, accoudée, j'avais des secousses de toux... et justement, le hasard m'a bien servie : quelqu'un de connaissance est monté. Alors les gens d'en face se sont plaints ; leur salle à manger ouvre juste là, devant... une belle pièce, où ils passent beaucoup de temps... je crois que c'est très important pour eux de manger. Ils ont signifié à la concierge que ce n'était pas tolérable, ces tousseries d'appel à la fenêtre, et qu'ils voulaient manger proprement.

Lucette alla regarder derrière les rideaux. L'appartement d'en face était ouvert ; on apercevait le cuivre d'une suspension, les poignées de tiroir d'un buffet et le côté luisant d'un dressoir. En effet, l'on devait manger longtemps et beaucoup en face.

Elle se mit à ricaner. Un sentiment de colère la poussait au désir violent de s'insurger contre les défenses faites : pour un peu, elle se serait aplatie sur la barre d'appui, dans une posture de bravade.

Lolo arriva, montant un broc d'eau plus lourd que lui et qu'il heurtait partout. Lucette voulut, à tovite force, faire le lit de Phonsine et la coiffer.

Puis elles s'assirent près de la fenêtre. Lucette raconta comment elle s'était occupée de retenir une bonne place dans une usine : il fallait donc vite se guérir.

Phonsine eut d'abord les acquiescements reconnaissants, mais sceptiques, d'une personne à qui le secours vient trop tard ; mais la pente irrésistible de l'espérance finit par la saisir, et l'on évoqua la cité en briques rouges, et la cantine, et l'école, et tout le monde voisinant, se rendant des services et cette tripotée d'enfants I Phonsine, penchée dans son fauteuil, la pensée envolée, souriait ineffablemcnt vers la fenêtre des gens « qui voulaient manger proprement » ; Lucette souriait aussi, d'un air angélique, le regard allongé juscjue dans la jiièce d'entrée et posé inconsciemment sur la poignée de mêlai de la canne oui)liée (jui dormait au coin de la cheminée. Lolo, accrou|)i sur le lai)is. le visage éteint, faisait redet d'un grand-père (pii rumine de vieux souvenirs

éveillés par le vain babillage de ses petitsenfants.

Passé quatre heures. Lucette partit audevant de son père.

Maintenant, son grand tracas était l'argent indispensable à dénicher. Elle entrevit une possibilité en abordant Deguy :

— Je sors de chez ma petite amie, elle est dans une misère bien cruelle.

Suivant son penchant naturel, Deguy aurait dû, aussitôt, sans discours, offrir une assistance généreuse ; mais, avidement, sa passion intervint : « Attention ! voilà peut-être un joint ! »

— Vraiment, votre Phonsine est si malheureuse ? dites-moi donc ce qui lui arrive, fit-il avec un visage rétréci de peseur d'or.

Lucette saisit la prudence calculatrice.

Son amour-propre recevait une blessure inoubliable, elle était humiliée pour Phonsine même.

— Quelqu'un est prévenu qui va s'occuper de mon amie, dit-elle sèchement, comme on rembarre un indiscret.

— Vous savez ce qui est convenu, dès que votre amie sera disposée, dit Deguy avec une gracieuseté gênée.

Et il changea de conversation ; la misère de Phonsine était un sujet fini entre eux.

Lucette raconta à ses parents qu'on l'avait reçue à bras ouverts chez Rose Ballon. Une description complète de l'appartement ne lui coûta aucun efïort, et elle ajouta d'autorité :

— Il faut que j'y aille tous les jours, après le déjeuner, parce que madame Ballon espère me procurer une situation ; elle veut me présenter à toutes ses connaissances.

Depuis son enfance, Lucette possédait un livret de Caisse d'épargne où était inscrite une somme de quatre-vingt-dix francs provenant de pièces blanches reçues à l'époque des étrennes. Ce dépôt avait toujours eu un caractère sacré pour elle : dans la bouche de ses parents, le mot d'épargne prenait une grandeur religieuse. Elle les avait entendus souvent parler avec horreur des gens « qui n'avaient même pas un sou de côté » ; sa mère l'avait fait frémir quelquefois en narrant des drames domestiques où l'on était allé «jusqu'à retirer l'argent delà Caisse d'épargne »! Il n'était pas sûr que l'on ne dût pas mourir de faim plutôt que de toucher à ce gage inviolable d'honorabilité.

Jusqu'à présent, Lucette avait senti, pour ainsi dire, qu'une jeune fillle devait se marier avec son livret d'économies, comme avec sa virginité ; l'un était presque aussi fragile et précieux que l'autre, ou du moins quelque rapport indéfinissable existait entre ces deux choses. Depuis l'époque morbide où elle avait espéré se marier, l'idée d'argent avait toujours, en son être, une répercussion sexuelle.

Tout scrupule s'arracha devant la détresse de Phonsine. Après avoir caché le livret sous son corsage et dit au revoir à sa mère en tremblant dans sa chasteté, elle se rendit secrètement à la Caisse d'épargne.

A l'entrée de l'établissement, forcée de se déboutonner pour préparer le livret, elle eut une rétraction de la chair, une faiblesse aux entrailles. Lorsque les mains d'un guichetier le saisirent, tout chaud, elle sentit « son sang se retirer « comme cela arrive, à un contact opérateur.

Elle sortit avec un frissonnement blessé, ayantla certitude physique d'être changée. Elle venait de tromper ses parents, une part de sa pudeur était enlevée, le restant de son innocence n'était presque plus protégé... Ses pas trébuchaient ; les fiacres faisaient un bruit de glas lugubre ; les passants voyaient le pénible de son allure et usaient de leur droit de dévisager sans ménagement les dévergondées.

Mais voilà cju'arrivée chez Phonsine, elle se trouva forte, insensible à l'opinion du monde, cicatrisée par le naturel de sa passion charitable. Elle eut des vibrations agréables en exhibant sa richesse.

Et quelques jours passèrent, exempts des soucis de l'argent. C'était singulier: Lucette cuisinait sur la commode, jouait à la ménagère, comme dans sa chambre, quand elle rangeait ses petites affaires, un peu attendrie, attentive exclusivement aux objets présents. Elle se voyait parfois avec étonnement, dans la glace, environnée du lit, de la toilette, du papier de tenture étrangers; mais son imagination limpide ne s'offusquait pas d'être en communion avec l'afireuse expérience de Phonsine.

Il y avait pourtant quelque chose.

Quoique sa nature fût domptée par le temps et eût subi une sorte d'atrophie, Lucette n'en était pas à l'absence totale de crises d'une désexuée. Aussi il lui arrivait d'être attaquée par l'odeur de musc et de pharmacie du logement, ou bien par

la couleur aguichante des jupons professionnels pendus au mur. Alors les ondes d'une pitié immense exaltaient son afîection pour Phonsine. Elle ne pouvait se retenir del'embrasser à petits coups savoureux, défaillants, d'où résultait un soulagement sensuel de vierge malheureuse, mutilée ; elle était une malade qui se console contre une autre malade : « C'était douloureux et bon ». A son insu, ses lèvres goûtaient, sur la peau de Phonsine, la trace des contacts masculins.

Les joues de Phonsine ne repoussaient guère. Dans son fauteuil, elle était comme accablée de la bonté du sort : ses regards voyageaient admirateurs, mélancoliques, derrière Lucette tournant par la chambre, un torchon à la main.

Le ménage fait, on s'asseyait en rond auprès de la fenêtre entr'ouverte. Lucette réglait la future installation à l'usine de Saint-Ouen. Par la cruauté ironique d'une inspiration sublime, sa tendresse disait les joies de la vie travailleuse et solidaire, les ivresses maternelles, les satisfactions familiales, l'harmonie altruiste réalisée, dans un décor champêtre. Et rien n'égalait en beauté cette mystification de la Seine à Saint-Ouen, fraîche et voluptueuse, caressant les berges accidentées, grasses d'herbes et de fleurs et recevant comme un baiser le reflet des grands arbres gazouilleurs.

Alors, Phonsine avait un petit cœur d'enfant qui s'ouvrait aux pures beautés de la nature, elle tendait un front très lisse ou couraient des veines bleu pâle. Lolo regardait Lucette avec une curiosité inlassable, comme s'il lui voyait quelque chose de jamais imaginé auparavant. Des fiacres s'entendaient, donnant une impression de réalité passante et agissante, puis une impression de souvenir et d'espoir.

De temps en temps, surgissait un roulement brutal de carriole écraseuse, la maison tremblait d'un rire secret à l'intérieur de ses murs ; et les vitres, qui savent tout à force de regarder dedans et dehors, frémissaient d'une rèche moquerie.

Auprès de ses parents, Lucette mentait avec une tranquille impudence. Absorbée comme un auteur (jui vit un roman, elle agissait par saccades automatiques, elle n'entendait même pas la conversation administrative du dîner. Marcelin gardait l'iiaijitude, en parlant, de se mirer avec satisfaction dans son \isage

délicat; il prenait son air distrait pour la rêverie charmante d'une jeune fille qui papillonne avec délices, entre les encriers, les dossiers, les cartons verts, du contentieux à la statistique, du secrétariat à la comptabilité.

La somme retirée de la Caisse d'épargne fondit comme la neige en des mains chaudes.

Plus d'argent ! Lucette poussa la hardiesse désespérée jusqu'à oser porter au Mont-de-Piété ses menus bijoux : des bagues, des broches, un bracelet.

Quelle émotion ! Le Mont-de-Piété était une grande administration publique qui devait ressembler à un ministère. Lucette allait voir des employés pareils à son père ! de vrais employés dans leurs fonctions ! Elle avait toujours rêvé de voir son père travaillant au bureau. C'était bien intimidant de se présenter devant ces messieurs, mais il y avait le réconfort -rie l'image paternelle, et puis ces messieurs devineraient : quand une jeune fille engage ses modestes bijoux, c'est toujours pour une bonne œuvre.

Elle entra, douce, respectueuse, remerciant d'avance, disant en son cœur :

<' Je suis la fille d'un collègue, messieurs ; et j'ai un bien gros souci ; j'ai grand besoin de votre bienveillance. »

Une simple barrière de bois, à hauteur d'appui, séparait les employés du public.

— Adressez-vous là-bas, dit le premier employé d'un ton bref.

— Là-bas ! répéta un autre, d'une façon plus aboyante.

I/employé de « là-bas » rentrait. Agacé par une porte qui battait trop bruyamment, il venait de mettre à l'extérieur un écritcau : Fermez la porte doucement, s. V. p.

— Les pièces ! où sont vos pièces ?

demanda-t-il d'un ton courroucé.

— Je n'en ai pas, monsieur.

— - Vous reviendrez quand vous aurez des pièces.

Pendant cette réception, im collègue farceur avait, au moyen d'un papier collé, remplacé sur l'écrlteau doucement j^ar très fort.

Lucette navrée, le vœuv comme elïondré dans sa jjoilrine, prit la iiorte et docilement la lira de toutes ses forces.

L*emi)l()yé bondit, se précipita, la lattrai)a dans le couloir, la ramena par le bras devant la iiancarte, et l:"i, avec l'accent, le geste de l'aiilorilé adiuiiiistiativc

exaspérée, il beugla cette apostrophe de style pur :

— Vous ne savez donc pas lire ?

Plus d'argent ! mille passions aiguës tenaillèrent Lucette. Elle voulait, de toute sa substance, défendre Phonsine contre la maladie, contre les privations; elle le voulait avec un dévouement et une furie de mère défendant son petit. Elle voulait, d'une volonté implacable et fiévreuse, que Phonsine demeurât là, dans ce logement ; si Phonsine et Lolo étaient enlevés de cette chambre, elle les sentait perdus, dévorés, jetés dans un gouffre sans fond.

Des énergies farouches cognaient aux parois de son crâne. Il fallait apporter des ressources à Phonsine, il fallait 1

D'abord, en faisant les commissions, le matin, elle chipait des sous à sa mère; de plus, elle cachait dans ses poches de petits paquets de provisions : du pain, du sucre, de la viande cuite. Mais, voilà des moyens bien insuffisants ! Alors, une audace succéda à une autre.

Un jour, sur la place du Palais-Royal, elle toisa de loin son père qui arrivait, la serviette de cuir sous le bras, le parapluie à la main, son chapeau rond un peu en arrière, l'air satisfait et d^'bonnaire ; brusquement, elle s'éleva au-dessus d'une certaine humanité incompréhensive et moutonnière, bonne à être exploitée :

— Ah ! papa, dit-elle très comédienne, comme je sortais de chez Rose Ballon, j'ai encontre une amie du cours, tu sais, Clara Lupin ? elle est malade, dans une situation déplorable, elle m'a demandé n service... et, comme son embarras est accidentel, j'ai promis que tu lui prêterais Jne petite somme.

Marcelin brandit sa serviette et son parapluie :

— C'est impossible !

Et il s'arrêta, semblant prendre à té-

noin le ministère des Finances, à sa droite.

— Que tu es donc naïve ! Le principe st qu'on ne doit jamais prêter... On voit )ien que tu n'as pas mon expérience !... 3ans des cas très rares, on peut se risquer, nais avec de la prudence, des garanties, t surtout sans hâte ; comprends-tu ? on

toujours le temps... mais, comme ça, mmédiatement, jamais !

Il se tourna, semblant prendre à témoin i Conseil d'État, à sa gauche.

— C'est impossible.

des deux monuments, le Ministère des Finances, ici, le Conseil d'État, là, il souriait, majestueux, dans sa suprématie et son infaillibilité d'employé, et l'on sentait la puissance, l'invincibilité, l'immensité, l'éternité du mot impossible, dans les bureaux.

Au milieu de la pleine, contre la station du Métropolitain, il souriait, les yeux hauts, l'électricité pouvait marcher sous ses pieds, la cohue des véhicules pouvait s'enchevêtrer autour de lui, les gens pouvaient circuler en tous sens, portant dans leur tête toutes les inventions conquérantes, il avait prononce sans appel : c'est impossible.

— • Voyons, papa, insista Lucette inébranlable, j'ai promis de lui porter, si peu que ce fût... On retiendra cela sur mon entretien... Je n'achèterai pas ma robe à la fin du mois.

— Pour le coup, tu m'étonncs ! fit Marcelin en se remettant à marcher. Tu as promis? eh bien, on n'y va pas, et tout est dit.

Et il ajouta sentencieusement, inspiré par le génie professionnel :

— Tu ne te figures pas ce qu'on résout de difficultés en ne bougeant pas I

Lucette avançait sans répondre ; elle tenait sa tête droite, ses lèvres serrées, d'un air tellement contrarié, d'un air de rupture si menaçant, que INIarcelin reprit tout ébahi :

— Je ne comprends pas I quelle drôle d'idée 1... Enfin, tu sais bien qu'on ne peut pas parler de cela à ta mère, et c'est elle qui a l'argent.

Lucette était de roc.

— - Enfin, qu'est-ce que tu as promis?

Veux-tu les cent sous que je porte sur moi, par précaution, en cas de souscription au ministère?

— Oui... tu diras à maman qu'on a fait une collecte pour une couronne mortuaire, accepta Lucette qui, maintenant, avait un goût irrésistible pour tous les mensonges.

Elle ralentit le pas, en regardant son père d'un tel air de « ne pas faire crédit » que Marcelin passa son parapluie sous son bras avec sa serviette et dit, la main dans sa poche :

— Je vais te les donner tout de suite... puisque ta mère ne doit pas le savoir.

Et, soudain, cette mimique de Lucette qui l'avait mis en demeure de s'exécuter immédiatement, lui rappela sa première

liO

aventure galante : la convention faite, sa dulcinée de rencontre l'avait modéré net et lui avait appris qu'il fallait payer d'avance, par une expression de visage pareille à celle de Lucette. Oui, Lucette avait eu cela extraordinairement : dans la figure immobilisée, un regard magnétique allant, de la bouche qui venait de promettre, aux mains, à la poche.

Ce n'était pas une solution d'avoir emprunté cent sous. Le lendemain, elle entreprit son père de nouveau, dans la rue de Rivoli :

— Le service que je t'ai demandé hier m'a fait réfléchir : je ne peux pas éternellement dépenser sans rien rapporter.

Eh bien, il n'existe pas c|ue des employées; j'ai des mains comme tout le monde...

il y a des métiers qui n'ont pas besoin d'apprentissage... tiens, voilà...

Elle montrait deux jeunes filles nutête portant le long tablier des polisseuses, qui étaient en contemplation devant une boutique de modes.

Marcelin eut un accent plein de tendresse :

— Mais, ma chérie, tu n'es pas une charge pour nous.

Puis, admirant le fin profil de sa fille, il haussa les épaules avec un rire superbe.

— Toi, être ouvrière? mais c'est impossible, aussi impossible que de changer de sexel II faut être d'une certaine nature, il faut être née pour cela dans une certaine classe, élevée pour cela ; quaxid même tu voudrais, tu ne le pourrais pas. Du reste, on ne t'accepterait nulle part ; cela se voit bien, que tu n'es pas une ouvrière I

Il remontait sa serviette sous son bras, comme s'il soupesait son importante condition sociale et, d'un ton pénétré, il ajouta une considération magistrale :

— La fille d'un employé de ministère est une demoiselle qui n'a besoin de rien. Ta mère et toi, vous êtes la femme, la fille d'un employé, c'est une situation dont on se contente... c'est un rang dont on ne descend pas, com|)rends-tu?

Dans le ])ullulenicnt des passants, çà et là, des casquettes, des blouses, des caracos solennisaient son regard droit de monsieur porteur d'un chapeau et d'un pardessus.

Lucette répondit presque brutalement, avec un geste agacé, de sa main gantée :

— Si vous veniez à n'être plus là, toi et maman, il faudrait bien que je vive, il n'y aurait pas de rang qui tienne. Si je ne

me mettais pas ouvrière, qu'est-ce que je ferais?

Marcelin avança le menton d'un-» si drôle de façon qu'une aimable persc.u, '^ à chapeau de bergère, au moment de le coudoyer, lui décocha une œillade qui exprimait le plus entier dévouement.

— Voyons, ma chérie, pourquoi vastu chercher ces histoires? Je ne t'ai adressé aucun reproche hier... Du reste, madame Ballon s'occupe de toi, elle a sans doute un mariage en vue... tu ne vas pas démolir ses projets.

Quand Lucette fut seule dans sa chambre, l'angoisse heurta longtemps son cœur :

« Alors quoi? En face de la souffrance, de la misère, je ne suis capable de rien? Me voici, avec mon éducation, ma sagesse, on peut bien mourir de faim à côté de moi... rien à tirer de mon immense valeur. »

Elle se déshabillait, regardait autour de la chambre, s'examinait dans la glace, contemplait les fleurs imprimées sur son pot à eau : rien à donner?

Quelques journées d'énergie entêtée.

Avec une ferveur frémissante, Lucette s'appliquait à transfuser sa propre santé. Ses mains qui apportaient une tasse, un linge, avaient un dégagement d'ailes, comme si son âme était présentée là, au bout des doigts, avec les choses.

Puis, un jeudi, l'afiolemcnt. Elle croyait sentir la vie de Phonsine s'en aller goutte à goutte, sans arrêt, comme du sang coule d'une blessure : il faut du secours, un pansement, n'importe quoi, vite I vite 1 Elle ne pouvait tenir en place ; elle s'asseyait auprès du lit, puis elle marchait dans la chaml)rc, puis elle allait dans la pièce d'entrée et revenait auprès du lit. Quoi? quoi? elle cherchait, ou plutôt elle luttait contre le vertige : sa pensée défaillante s'approchait d'un abîme encore indistinct et reculait et s'approchait encore, de plus en plus troublée.

Plionsine, toute blanche, restait sans bouger, la tête sur son oreiller, tournée vers la fenêtre. Elle ne parlait pas, ses yeux seuls vivaient. Elle n'avait pas voulu nuuiger un petit morceau de viande

apporté par Lucette ; une bouchée de pain lui avait suffi.

Lucette avait posé l'assiette sur la commode. Lolo était venu, avait fureté, puis, sans rien dire, avait pris la viande et s'était mis à l'avaler. Phonsine l'avait refusée pour cela ; il y avait une sérénité de mort heureuse et volontaire dans ces grands yeux creusés qui avaient faim et qui félicitaient les mâchoires voraces de Lolo.

Comme quatre heures étaient passées et que Lucette devait bientôt partir, elle fut plusieurs minutes à marcher dans la pièce d'entrée ; enfin, toute changée, elle revint près du lit et renvoya Lolo :

— Je... j'ai trouvé, dit-elle, le souffle

Lucette la regarda tout droit retomber sur son oreiller :

— Si, Phonsine, je sais, dit-elle, douce, ironique, pleurante.

Et, le respect humain criant aussi en elle irrésistiblement, elle continua, de plus en plus amère et sarcastique :

— C'est vrai ! moi : on ne supporte même pas de penser que cela pourrait arriver... Je ne suis pas fabriquée de la même manière que d'autres... .Mademoiselle Lucette! oh! jamais!... c'est impossible, inadmissible... tout l'univers s'interposerait... Vous? oh! vous, c'est possible, acceptable... vous ne sentez pas comme moi. . . vous n'êtes pas de chair et d' âme souffrantes... vous, ça n'a pas d'importance...

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