‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 34 sur 37 · PHONSINE RESTAIT SANS BOUGER · texte numérisé non relu

PHONSINE RESTAIT SANS BOUGER

court, la voix trébuchante ; vous savez, ce monsieur du ministère, dont le père dirige l'usine où vous aurez une place? Eh bien, je le rencontre tous les jours en allant au-devant de papa...

Elle fit une pause.

— Je vais lui demander de l'argent.

Un spectre se dressa du lit ; Phonsine exhala un cri sauvage, tragique, épouvanté :

— Vous !... non, non... je ne veux pas ! jamais, vous !...

— Mais, dit avec un effort Lucette devenue livide, il n'y a pas tant de mal à emprunter...

Phonsine arracha encore de son épuisement une protestation effrayante :

— Non I Lucette... vous ne savez pas !.. jamais... jamais...

Mais Phonsine persistait à la regarder avec des yeux de prière ardente, en faisant signe de la tête : non ! non !

Et le silence s'empara de leur émotion. Lucette s'assit auprès du lit, la nuque cassée ; son courage fondait par tout son corps, les fibres défaillaient, se dérobaient. A la longue, il s'affirma que jamais, en effet, elle ne pourrait même se mettre en danger ; elle ne tenterait rien du tout, elle ne demanderait rien à Deguy.

Et pourtant, tous les deux, ils s'acharnaient à ne pas manquer la rencontre habituelle. Et il y avait entre eux des gestes guindés de compHcité hypocrite :

ils étaient pareils à deux aventuriers qui se haïssent et se recherchent par une terrible afflnité ; ils s'attendent, se regar-

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dent venir, ils tournent, ils louvoient, se tiennent à distance, et ils savent confusément qu'ils feront affaire tout de même, ensemble.

Phonsine se calmait, consciente de certaine inaltérabilité divine.

Lolo fit une nouvelle apparition. Comme une ménagère qui a égaré son dé ou son plumeau, Lucette alla errer dans la pièce d'entrée. La glace, au-dessus de la cheminée, l'attira ; son moi sarcastique et amer se remit à parler intérieurement :

« Je me rassure I je puis m'admirer dans la glace, je ne suis pas changée... Je suis vierge... intacte... bien portante... Je reste digne de tous les bonheurs, j'ai tous les mérites I Je ne fais rien que manger et dormir, on me sert la vie toute préparée... je n'ai jamais pris aucune peine... N'importe I L'autre, la délabrée, la mourante, c'est une misérable criminelle... Elle a élevé ses frères, nourri son père... oui, mais enfm, pensez donc, ce crime I... C'est moi, la touchante jeune fille, incontestablement ; et si j'avais beaucoup d'argent, je serais encore plus touchante, plus pure, plus digne de toutes les protections, de toutes les adorations...

Oh oui I je suis vertueuse, moi, je ne suis pas une drôlesse... J'ai bien rêvé un mariage d'intérêt, j'ai bien rêvé d'être achetée, entretenue par un homme quelconque pourvu qu'il fût riche... je me suis bien offerte dans un salon, dans un jardin... Ça ne fait rien, je suis honnête et pure... »

Le bruit du fauteuil roulé par Lolo causa une diversion. Lucette tourna la tête, mais, au bout d'un instant, le monologue intérieur, devant la glace, continua :

« Jusqu'à présent, je ne m'étais pas jugée si nettement... on dirait qu'une brutalité vient de me nettoyer l'intelligence... J'ai bien des révoltes de chair qui tordent tout mon être, qui ravagent mon imagina lion... Oh I que je suis honnête et pure !... Je vis hors nature, sans profit pour personne... et voilà le sublime, l'admiral^le : sans profil pour personne ! Je ne vis que pour ma sagesse lorluranle: quoi de plus beau, de plus adoral)le, de plus touchanl? Oh ! quand madame Bigot s'atlendril à me regarder, celle grosse dame au venlre grouillanl... ses yeux honnêles el ridés, sur moi... comme je sais ce qu'ils voienl, ce qui les déleclc... Et madame Lapalelte avec ses yeux de dévote... El mon père cl lun mère! Connue

ils jouissent de ma claustration 1 comme ils savourent mon sexe inutile I... Et Phonsine peut mourir de faim, et des tas de gens peuvent mourir de misère : il n'y a qu'une nécessité palpitante sur la terre : c'est la conservation, — dans l'hystérie et l'anémie — de notre sublime virginité, à nous, les touchantes jeunes filles... ).

Lucette aborda Deguy avec une amabilité timide et sournoise. Sa poignée de mil in fut maladroite.

Après l'habituel : « Vous allez bien? » Deguy prit son pas auprès d'elle, sans rien ajouter, en homme qui attend le jeu de son adversaire.

— Comme les jours raccourcissent déjà, dit Lucette , croyant, par des paroles, cacher son embarras et se donner de l'aplomb, alors qu'au contraire sa voix sonnait faux et que la banalité même des mots dénonçait une arrière-pensée.

— Oui, dit Deguy, le soleil a peur de l'hiver.

Et il resta sur cette phrase.

On avançait. C'était un jour brumeux d'octobre, le pavé gras manquait de sécurité ; le ciel gras aussi, sali de nuées écrasées, pesait sur l'Hôtel de Ville et sur la Tour Saint- Jacques. Il semblait à Lucette que les secondes duraient indéfiniment ; la houle de la rue était confuse ; les voitures, les magasins défilaient comme des décors de théâtre ; les passants avaient une teinte grise uniforme. Ils la gênaient ; sans eux, elle aurait dit ce qu'elle devait dire ; ils la frôlaient trop ; ne l'observaicnt-ils pas? Cette vieille dame,n'avaitclle pas montré une mine sévère?

— Il a fait moins chaud ce matin, dit-elle, après avoir cherché.

— Je suis sorti assez tard, répondit Deguy péniblement.

Les mots ne comptaient pas ; le sens était dans la vibration des voix.

A entendre celle vibration, Lucette éprouvait un vertige, ses tempes bourdonnaient. Ivlle avait hâte d'être arrivée à l'eiuhoil où elle avait l'habitude de (juilter Deguy, et cependant un remords l'aiguillonnait, de reculer devant un certain devoir.

Ah I si un passant ne s'acharnait pas à marcher derrière elle, exactement...

Il (levait être très chic, en chapeau haut de l'orme... sans doule, Il écoutait...

On \ a sonifcr aux dépenses de chauf-

Marcelin Gayarcl

fage, dit-elle avec efTort, approchant de son sujet.

— C'est bien rare qu'il fasse réellement froid avant la Toussaint, dit Deguy, la tête un peu inclinée, les paupières à moitié levées sur les prunelles guetteuses.

Elle désira vainement approcher davantage ; aucun mot ne pouvait sortir, autre que le rien de la conversation indifférente. Sa pensée se sauvait, s'attachait à la blouse blanche d'un maçon qui passait, au tablier d'une bonne ; impossible de la ramener ; ses yeux s'intéressaient obstinément aux formes indiquant des professions connues, ils se raccrochaient à l'habitude quotidienne.

— J'avais craint, un moment, d'être en retard, mais je vois que non, d'après les ouvriers qui rentrent...

Enfin, l'angle du magasin du Louvre se dessina au loin ; on se quittait là. Le cœur de Lucette se mit à battre avec violence : « Allons, allons, ose donc... non je ne peux pas... il est encore temps... »

A cause d'un homme ivre qui gesticulait, elle essaya de se tourner en plein vers Deguy. « S'il m'aidait un peu !... « pensait-elle.

Mais Deguy avait aussi son anxiété.

Maintenant, l'eût-il voulu, qu'il n'aurait pas su conduire une phrase ; le bouillonnement de ses artères anéantissait son cerveau. Il répondit par un hochement de tête, censément à propos de l'ivrogne... mais il resta un instant, la bouche ouverte, comme s'il étouffait ; Lucette aussi souleva ses lèvres : ils se comprirent crûment par un échange de fluide, par le heurt bête, flagrant, de leur émotion.

On arrivait ; c'était là, le coin du Louvre. Ils s'arrêtèrent, leurs yeux se fuyaient

— Eh bien, à demain ! racla Deguy, la bouche sèche, le geste tremblé.

— A demain, dit Lucette, effarée et honteuse.

Elle éprouva un bien immense à embrasser ses parents, sa mère surtout. Elle était pareille aux enfants très malades, qui, d'un instinct éperdu, essaient de se réfugier le plus au fond possible de la tendresse maternelle.

Pendant que ses parents causaient en mangeant, elle dirigeait sur eux des regards attendris, de ces regards appuyés qui regrettent la vie et qui vacillent vers un restant d'espoir ; et elle percevait des mots épars, connus comme des amis :

« Le bureau... Lapalette... le paravent... » La maison lui semblait bonne. Après le dîner, elle resta plus tard que de coutume à finir des raccommodages. L'aiguille, le linge étaient des choses qu'elle aimait, qu'elle sentait faire partie de la maison depuis longtemps. Elle regardait écrire son père avec un intérêt prolongé ; et sa mère appliquée à repriser des bas... Une émotion attachante venait de ces actions si simples, coutumières, tranquilles ; — toute la vie tenait là, tout le passé ; — il y avait une odeur de cuisine refroidie qui était l'odeur propre de l'appartement ; on était bien là-dedans, comme dans de l'ouate ; on entendait le roulement de l'omnibus et d'autres bruits de rue, très loin, très loin, comme en rêve ; cela rendait l'intérieur encore plus doux. Le présent tombait dans l'oubli ; on se pelotonnait dans le silence intérieur qui devenait l' autrefois, l'heureuse enfance, et qui allait durer toujours...

— Eh mais ! on ne se couche donc pas, ce soir? Voilà qu'il est onze heures, dit tout à coup ^Marcelin à sa femme.

Et, sans transition, il ajouta, en rangeant ses papiers :

— Jadot n'est pas venu aujourd'hui au bureau. Hier, nous nous sommes encore attrapés avec lui : il devient intolérable avec ses mauvaises plaisanteries, cela finira mal. A propos d'une rafle de vagabonds racontée par lejournal,il a soutenu que c'était parce que nous étions d'honnêtes employés que ces gens-là étaient des brutes, des misérables ! Oui, oui, parce que... et de même qu'il faut une quantité de fumier pour développer une belle plante, de même il faut une quantité de misérables, pendant des temps, pour produire un honnête employé... Voilà le monsieur, voilà ce qu'il nous jette à la figure ; tu comprends, cela finira mal... Bonsoir, ma fille.

Une tête était penchée, douloureuse.

Le baiser distrait de Marcelin ne fut pas la bénédiction demandée.

Le lendemain, Lucette rencontra la concierge dans l'escalier de Phonsine.

Cette femme, bouffie de graisse jaune, aux remuements lents, fascinateurs, avait de gros yeux noyés d'eau, pareils à deux mares perfides.

Lolo descendait derrière elle, l'air emprunté.

Phonsine eut un sursaut anxieux ; elle

se rassura et parut heureuse quand Lucette sortit seulement de sa poche du pain et du fromage.

— Ici, ça ne va pas trop mal, dit-elle d'un accent insolite, avec son étrange sérénité de mort volontaire.

« Pour sûr, on me cache quelque chose, » pensait Lucette.

Après de tranquilles paroles d'un optimisme entêté, Phonsine dut avouer plaisamment, le visage tiré de plis maigres, que Lolo n'avait plus crédit dans le quartier malgré ses cheveux en brous-

CETTE FEMME, BOUll lE UE (iRAISSE JAUNE...

saille et ses nippes archi-rapiécées et déteintes. Oui, Lolo n'inspirait plus confiance ; on lui disait de montrer ses mains et, s'il n'y avait pas de sous dedans, on le renvoyait malgré sa mine grave, respectable. Mais bah ! on s'arrangerait tout de même.

Quant à elle-même, Phonsine jura qu'elle se sentait mieux et qu'elle allait se lever. Des adieux aimables passaient sur ses lèvres, semblait-il, tandis que des douleurs rentraient, rentraient, se cachaient dans le creux de ses joues.

Lucette considérait son front très lisse

aux petites veines décolorées ; la transparence mobile d'un reflet de soleil le caressait. Comme ce front était délicat ! mais comme il avançait ! N'était-ce pas l'énormité d'une peine qui l'emplissait à le briser? Et cette lumière qui palpitait dessus I Et pourquoi Lucette avait-elle peur et envie de pleurer?

— Phonsine, comme votre front avance 1 dit-elle puérilement, pour paraître gaie.

Phonsine tâcha d'imiter la voix du loup habillé en grand'mère, dans le Petit Chaperon rouge :

— C'est pour que tu l'embrasses, mon enfant !

Mais quel pauvre petit loup pulmonique ! Et quels battements de cœur, pour un simple baiser, mon enfant !

Puis, sans transition, un accent qui voulait être insignifiant, naturel :

— Ah ! ma bonne Lucette, ça ne vous ferait rien de vous en aller un peu plus tôt?... vers c|uatre heures... Il va venir quelqu'un...

Lucette pensa à la concierge, pressentit un mystère pénible, mais le soupçon du vrai ne lui vint pas : elle était toute drôle réellement, l'esprit flottant, incapable de préciser ses impressions.

— Mais oui, je m'en irai, dit-elle comprenant bien que Phonsine épiait son étonnement et respirait avec satisfaction de voir qu'elle ne devinait rien.

Il n'était que trois heures. Les deux amies se turent, plongées dans leurs réflexions. Elles échangeaient de temps en temps des regards tendres ; mais jiourquoi Lucette avait-elle le même sourire triste et doux que Phonsine, comme si quelque chose d'inexprimable était convenu entre elles?

Puis, Phonsine, au lieu de se lever, finit par s'assoupir.

Quatre heures approchaient ; Lucette alla dans la pièce d'entrée, tira la porte de la chambre, se disant : <( Je jîarlirai sans faire de bruit, sans la réveiller. »

Elle s'assit, en se répétant : « .Te vais partir, » et elle restait. De temps en temps, elle se déi)laçait, venait regarder, par l'entre-bâilloment, la tête calme et nuutyrisée de Phonsine ; elle se rasseyait, les deux mains sur les genoux, inerte, tournée vers la glace qui lui renvoyait confusément les pensées de la veille, mais sans amertume, plutôt avec un commencement de pitié : " Je suis honnête, moi... je suis pure... »

Marcelin Gajard

La demie de quatre heures sonna dehors.

Maintenant, Lucette écoutait le grondement sourd de la rue ; c'était le monde qu'on entendait, les gens et les choses dont toute existence est tributaire. Et voilà que sa rêverie montait en prière anxieuse : « Mon Dieu, qu'est-ce qu'on peut bien faire pour attendrir le monde, pour en obtenir le moyen de ne pas mourir? »

Les yeux vers la salle à- manger d'en face, elle exhalait une promesse délirante :

« Je serais si bonne !... je paierais ce secours de tout mon être... »

La pièce d'entrée dormait ; les chaises, la table, les deux vases de coquelicots artificiels dormaient ; une lueur faible, sur le métal de la canne oubliée, veillait au coin de la cheminée.

Lucette restait amollie, sans âme, abandonnée à la Providence.

1 out d'un coup, elle tressaillit : quelqu'un frappait avec précaution. Elle n'était pas très croyante, mais pourtant...

C'était un monsieur grand, large, avec des favoris grisonnants ; une chaîne de montre brillait sur son gilet arrondi par un ventre important. Il avait un air de personnage notable et lourd.

— Madame Phonsine? demanda-t-il, interloqué, tandis que toutes sortes d'aveux gênants, sur son visage, cherchaient à se dissimuler.

Lucette crut recevoir un choc terrible sur le crâne. Elle comprenait, maintenant! Elle ne répondit pas tout de suite ; en un éclair de temps, sa pensée jaillit immensément : miséricorde ! il ne fallait pas réveiller Phonsine ! il ne fallait pas attenter à la beauté résignée de ce sommeil de damnée ! il ne fallait pas assassiner ce malheureux sommeil...

Et ce fut une épouvante : cet homme était pesant, pesant ! Et le front d'enfant de Phonsine, ce front aux veines pâles, avançant impassiblement!... Et ce ventre de l'homme !... Une vision fulgura :

vision de cadavre aplati et souriant quand même avec sérénité.

Lucette projeta les mains en un geste d'interdiction afl'olé :

— Phonsine est sortie... elle n'est pas là...

L'homme fit : « Ah ! ah ! « et tourna les talons.

Lucette resta sur la porte, à l'écouter descendre ; il était déjà loin qu'elle écoutait encore, palpitante. Mais, soudain.

comme si le dernier bruit, emportant le dernier effroi, avait détruit en même temps le dernier espoir, elle sentit à l'infini le vide, le silence. L^ne désolation affreuse l'envahit : l'abandon complet, aucun secours, plus rien... La misère suppliciante de Phonsine était devenue tout d'un coup définitive, sans remède... Cet homme...

l'inquiétude d'une dette à l'instant contractée, perçait confusément.

Comme elle allait se décider à fermer la porte, la concierge apparut :

— Un monsieur vient de demander Phonsine, je ne sais s'il a trouvé ? questionna-t-elle d'un air moitié embarrassé, moitié furieux.

— Oui, dit Lucette, je l'ai renvoyé.

— Ah ! je m'en doutais ! exclama la concierge dont la voix devint franchement menaçante. Eh bien, vous savez, le propriétaire n'attendra pas ; c'est cent francs qu'il lui faut demain... Et on me doit aussi, à moi.

Lucette ne répondait pas, pétrifiée.

La concierge l'accabla d'un hochement de tête sévère, puis, avant de s'en retourner, elle lança d'un ton de défi ricanant :

— Alors, c'est vous qui paierez, maintenant?

« De quel droit ai-je fait cela? oui.

j'ai une dette, à présent, » pensait Lucette, abasourdie par une nouvelle contusion.

Elle alla regarder Phonsine avec des précautions de coupable, puis elle s'assit, brisée, vidée, se disant avec une sorte d'aise : « Ah! maintenant, j'ai une dette. » Elle ne put rassembler sa mémoire ; ses parents étaient loin, depuis des mois, elle ne les avait pas vus ; depuis des mois son père avait prononcé cette phrase :

« C'est parce que nous sommes d'honnêtes employés que ces gens sont des misérables. »

Brusquement, elle se leva, se considéra dans la glace avec une espèce de curiosité ironique, une curiosité rétros- 1 ctive, pour ainsi dire. Puis, se tournant, i,le ]M-it son chapeau sur la table et le mit soigneusement. Devait-elle dire au revoir à Phonsine ? Non, elle prit ses gants et elle vit une Lucette inconnue, étrangement souriante, souriante à des pensées qui venaient de la glace.

Avec un glissement d'ombre, elle sortit, ferma la porte sans bruit, descendit. L^n vent aigre, pareil à un soufile d'égoïsme,

hâtait l'activité de la rue. Alors, elle marcha, comme en état de somnambulisme, sans rien voir, sans rien entendre, insensibilisée pour tout ce qui n'était pas la nécessité fixe, n'ayant plus ni corps, ni âme, ni mémoire, ni entrailles.

Ce jour-là, dès le matin, Marcelin eut l'air préoccupé. Incapable de rester assis devant son encrier, il était agité comme un homme qui pressent qu'une chose grave pour lui-même se passe en ce moment, quelque part, à une distance impénétrable: depuis deux jours, Jadot n'avait pas paru au bureau ; on était intrigué, on doutait qu'il fût malade.

Marcelin se dérangea plus de dix fois, brusquement, filant dans le couloir, montant, descendant les escaliers. Vers quatre heures, il rentra d'un pas plus posé ; il s'assit à sa place, palpa ses papiers, mouilla sa plume, réfléchit, puis il se leva :

— Messieurs, Jadot n'est pas malade ; il a été appelé au personnel; il ne fait plus partie de notre bureau, il est envoyé en disgrâce au bureau des auxiliaires.

Le bureau des auxiliaires était, dans le sous-sol, un grand réceptacle, sans jour et sans air, éclairé au gaz, où blanchissaient une cinquantaine de surnuméraires qui devaient rester tels, à perpétuité, et qui se trouvaient casés là, passé quarante ans, par l'entremise d'amis politiques. L'assortiment du bureau comprenait des industriels ruinés, des artistes incompris, des commerçants malheureux, patrons ou commis, d'anciens ouvriers, d'anciens condamnés politiques ; c'était une réunion d'épaves arrivant de tous les fonds de la société. Ces messieurs des étages supérieurs, les vrais employés des vrais Imreaux, appelaient le sous-sol « le musée des horreurs )., et, de fait, les têtes y étaic. t sculptées efiroyablement. Et une moitalité sévissait là-dedans, quelque chose d'inconcevable : tous les jours des manquants et des nouveaux venus, et, généralement, des disparitions subites. On eût dit que ces hommes arrivaient là ayant une blessure grave, un ressort indispensable de cassé ; ils vivaient pendant quelque temps, censément par la

vitesse acquise, puis, crac ! ils tombaient. Au surplus, les appointements étaient maigres, et la plupart des auxiliaires avaient des charges de famille ; beaucoup ne mangeaient pas, ils buvaient seulement. Et l'ennui, la conscience de l'inutile, en tuait aussi beaucoup ; car leur besogne consistait à compter de vieux papiers et à établir des listes minutieuses et détaillées de pièces centenaires qui devaient être envoyées au pilon ; on recopiait à peu près entièrement des documents reconnus sans valeur, avant de les détruire. La nécessité de ce travail était imposée par le précédent : « Le pilon est un destinataire comme un autre, il faut lui adresser des bordereaux de pièces complets. » La discipline était stricte ; le chef et le sous-chef siégeaient dans le bureau, et les auxiliaires, surveillés de près, comptaient, comptaient, épluchaient, recopiaient ; leurs fronts las, leurs nuques aplaties, leurs yeux ternis avaient de ces aspects, qui, vus chez les bêtes, apitoient éloquemment les membres de sociétés protectrices.

Questionné par ses collègues, Marcelin, puissant, tranquille, indulgent, s'élargissait devant eux. Il répondit, penché, une main sur sa table, l'autre en mouvement devant lui, comme un avocat à la barre :

— II y a un las de choses contre Jadot, mais en dernier lieu, il a été accusé d'avoir dit du mal du ministère dans un article. Il aurait prétendu que l'idéal des services publics, leur préoccupation souveraine, c'est l'esquivement de la responsabilité. « Alors, on temporise, on se met à vingt pour prendre une décision, on divise un acte entre assez d'agents responsables pour qu'aucun n'ait de responsabilité ; de là, le caractère oblique, équivoque, de cet acte..., etc. » Vous voyez ça d'ici ; un tas de balivernes dans ce goût-là. Il y a donc eu une plainte, qui date d'un certain lemjjs. Le chef de notre bureau a donné son avis sur un ])oint, le chef de division s'est prononcé sur un autre point, le directeur a résumé leurs observations ; le chef du bureau des auxiliaires a été consulté, l' Inspection a fait une enquête, le Conseil de discii)line s'est révmi, et le chef du personnel a consenti à prendre une mesure i)rovisoirc, mais il reste le secrétaire général et le ministre... Et, vous comprenez, au bureau des auxiliaires, ça ne va pas durer longtemps : mon Jadot est déjà au mieux avec les

plus sales types. Gare à lui I on saisira la première occasion... Déjà hier, le premier jour, vous ne savez pas ce qu'il a fait? Vous avez entendu parler d'un nommé Letouret, un des plus beaux ornements du musée? On dit qu'il a neuf enfants et qu'il ramasse des croûtes de pain jetées dans les corbeilles à papier ; un fait certain, c'est qu'il s'esquive trois ou quatre fois dans la journée, pour boire des demisetiers, sous prétexte d'aller aux cabinets. Donc, hier, il avait touché son mois et, dame I il s'était arrosé plus que de coutume : à la fin de la journée, il bavait, il chancelait, il semait son argent par terre, il parlait d'acheter neuf paires de souliers vernis. Ah ! Jadot n'a pas raté son coup ! Monsieur Jadot, commis rédacteur de première classe, est parti avec lui, il l'a pris sous le bras, dans la cour même du ministère... ce Letouret, un ancien maçon, soi-disant entrepreneur, qui a encore du plâtre après les mains? Alors vous comprenez : l'honneur de l'administration 1...

Marcelin leva sa main droite et il la laissa planer pendant un instant. Cette vaste parole « l'honneur de l'administration )), dite avec un sentiment profond, une vibration chantante et pleurante, avait ennobli son visage : son front carré dominait, ses prunelles irradiaient, ses joues émues s'allongeaient, sa bouche tendue restait béante ; toute sa personne s'érigeait en une immobilité saisissante.

L'heure du départ sonna. Marcelin prit sa serviette et son parapluie. Prêt le premier à s'en aller, il dit au revoir aux collègues et, sur le seuil du bureau, il eut un sourire tendre, adorateur :

— Je sais bien quelqu'un qui va être étonné I

Deguy, tourné devant une buutique, attendait Lucette et semblait ne pas la voir venir. Elle marcha droit à lui, et, ayant donné et retiré sa main, elle exhala sa phrase sur place, par saccades rapides :

— Monsieur... je voulais vous dire...

j'ai besoin d'argent... cent francs, pour mon amie Phonsine.

Ses yeux levés vacillaient, hagards, implorant grâce.

— Mais, certainement 1 fit Deguy, la voix émue ; tout de suite, nous pouvons aller chercher cela.

Lucette devint livide et ne répondit pas : un arrêt inexorable était écrit sur le visage tourmenté, avide et pâlissant du jeune homme.

Deguy marcha d'autorité ; elle le suivit sans résistance, comme une fille prise en contravention se laisse emmener. Tout en parlant, il quitta le chemin habituel, tourna une rue.

— Justement, tout près d'ici, je me suis installé... Vous n'avez qu'à me dire, je donnerai pour votre amie tout ce qu'il faudra.

On sentait qu'il parlait d'un échange durable.

— A nous deux, nous la sauverons...

Vous verrez comme nous serons bons pour elle.

Lucette restait muette : elle suivait, ne vivant qu'à moitié, entraînée aveuglément par la résolution fixe de protéger Phonsine si faible, contre l'homme si pesant.

Elle était possédée tout entière par la fièvre sublime : le respect humain. Il ne serait pas dit que Phonsine tirerait tout l'argent de son corps I S'il n'existait aucun moyen d'éviter le mal, eh bien, Lucette s'interposait : « Prenez - moi comme rançon, c'est moi qui subirai la peine de Phonsine. » Elle avançait, sans imagination plus précise, par cette invincible nécessité qui fait qu'on ne peut voir une personne menacée d'écrasement sans courir la soutenir, repousser le choc, partager le danger.

Le respect humain commandait implacablement : Phonsine devait se reposer, se revirginiser en la chair de Lucette ; et Lucette devait être prête, ayant déjà, pour ainsi dire, subi, en Phonsine, la meurtrissure odieuse.

Elle allait, n'entendant aucun des bruits de la rue ; dans sa tête contusionnée fusait un lointain crépitement de friture. Elle cherchait à poser son regard sur des femmes, sur des enfants ; mais son regard dansait et virait tout seul dans le vide. Elle n'aurait pu dire dans quel endroit de Paris la portaient ses jambes malheureuses ; elle ne percevait qu'une succession d'ombres et de lumières : des lumières blanches de devantures produisaient un éblouissement, un choc douloureux, tandis que le lumignon douteux des fiacres glissait plus doux. Elle se trouvait perdue très loin, dans un quartier inconnu, il était très tard et la destinée s'accomplissait.

Marcelin Gajard

Deguy avait prévu cette chance délicate : il fallait, sans laisser le temps à la réflexion, n'avoir qu'à pousser Lucette dans une chambre. Il avait loué, à quelques minutes de la rue de Rivoli, un petit entresol, dans une ancienne maison d'aspect provincial.

— Nous voici arrivés, dit-il.

Lucette alors fut secouée, ressuscitée par la révolte de ses fibres ; elle s'arrêta :

— Je vous attends là, balbutia-t-elle, les épaules rétractées.

— Oh non ! je vous en prie, dit Deguy avec un sourire d'usurier impitoyable.

Malgré sa résolution fanatique, ses instincts chastes se débattaient affreusement ; éperdue, elle tourna la tête, à droite, à gauche, cherchant un secours, espérant un miracle : elle n'aperçut, sur le trottoir, qu'un enfant de la taille de Lolo. Rien ne la défendait. Légèrement, Deguy la poussa dans un vestibule tapissé, orné de plantes vertes, éclairé par un lampadaire en bronze, à vitraux colorés.

En voyant cette décoration, Lucette eut un peu l'impression de trouver le secours souhaité : l'effondrement du passé n'était pas complet : cet apparat la reportait aux croyances familiales ; voyons 1 le mal ne pouvait exister dans un cadre si confortable.

Ce mirage permit à Deguy de la faire monter presque facilement, quoiqu'elle retournât à demi la tête pour rappeler la protection de la rue, pour rappeler tout ce qu'elle abandonnait au seuil de cette maison.

Deguy ouvrit une porte et donna de la lumière en touchant un bouton électrique.

— Là... vous voyez, ce n'est pas haut, dit-il, l'air égaré aussi.

Il l'introduisit par le bras et ferma la porte. A ce bruit de fermeture, elle se dégagea violemment, suffocante, criant :

« Oh non !... oh non I... » la main tendue vers la serrure.

Mais il la retint pendant un instant, demeurant silencieux jusqu'à ce qu'il sentît, à l'amollissement du bras, son énergie qui s'évanouissait. Alors il parla, très doux, triste :

— Vous n'avez pas confiance en moi I pauvre mignonne... pourquoi? Vous croyez possible que je vous aI)andonne?... Oh non, jamais, je le jure... vous scro/, toujours ma petite femme nimée... j'()i)lii'n(h-ai l'nssontiment de mes |)arenls.

Il la i)0ussa, la fil niarciur :

— Venez donc, voici le salon.

Comme un enfant s'arrête au milieu

d'une crise de larmes pour regarder le vol d'un oiseau, Lucette, anéantie, regarda machinalement autour d'elle. Les meubles étaient petits, tels des bijoux : des chaises étroites, un canapé pour deux personnes, couverts d'étoffe à ramage clair, des dossiers en guirlandes, des pieds très minces ; partout un vernis pur, délicat, une finesse de race affectée par les choses placées en parade.

Obscurément, le respect du rang, l'admiration de la richesse, tout ce qu'on avait enseigné à Lucette depuis son enfance, ressortait et agissait pour confondre ses sentiments. Elle se laissait conduire ; Deguy la faisait se frôler aux tentures soyeuses, aux ornements d'aspect honnête, supérieur.

Ils passèrent dans une salle à manger.

Elle ne pouvait pas penser complètement, mais cette perception lui arrivait que le décor, l'atmosphère, le silence étaient indignes et approbatifs. Cet ensemble rappelait l'intérieur des Bigot, des Lapalette, des de Baher.

Deguy chuchotait toujours des mots qu'elle entendait à peine ; il paraissait câliner un enfant: w Pauvre mignonne, elle a peur... comme son petit cœur bat ! » Il approchait sa moustache, son haleine était chaude, le son très ému chantait. Lucette grelottait, mais sa chair n'était pas horrifiée.

Ils arrivèrent dans la chambre à coucher.

Deguy disait :

— Je vais envoyer quelqu'un chez Phonsine... Vous verrez comme nous serons bons pour elle... Rien ne lui manquera... Elle sera bien soignée.

Les larmes jaillirent des yeux de Lucette ; c'était l'abandon qui commençait. L'angoisse de l'accord surhumain entre son moi d'éducation et son moi de race la secouait toute dans un frisson définitif.

« Phonsine I Phonsine! s disait-elle éperdûment en son cœur.

Deguy la faisait avancer dans la chambre à demi obscure.

Toute sa résistance partait en larmes l)ersuasives : la bonté, la vraie morale, coulait dans son cœur, se répandait doucement en tout son être détendu.

Elle fut bloquée contre le lit. Ses lemj)es battaient, une buée obscurcissait ses yeux ; son souffle s'échappait ra])e-

tissant, la connaissance s'égarait dans un enveloppement moite.

Deguy l'enlaça à la taille. Alors, distinctement, d'une dernière suffocation, elle appela : « Phonsine 1 Phonsine! » comme elle aurait crié : « Tiens, prends I voilà ma santé, ma pureté, qui va passer en toi 1 » Et ses lèvres tendues restèrent serrées frénétiquement ; elle résista un instant, ses mains affolées cherchèrent à se raccrocher dans l'espace ; puis, brusquement, la tête abattue en arrière, ses lèvres s'ouvrirent, laissant envoler le baiser sacré donné à la pauvre chair de Phonsine.

Après l'hiver misérable et sans couleur, le printemps bien portant, tout en lilas.

Précisément, aux premiers beaux jours, Lucette a renoncé à sortir, ne voulant plus aller au-devant de son père, ne voulant plus rendre visite à personne.

— Fais comme tu voudras, ont dit ses parents ; nous ne t'avons jamais contrariée, même quand tu étais enfant, nous ne te priverons pas davantage, maintenant que tu es majeure.

Lucette a reconnu avec gratitude que ses parents avaient toujours fait l'impossible pour lui être agréable. Et Marcelin a été content de recevoir, dans un long baiser, l'émolument de ses sacrifices paternels.

Il ne peut cependant s'empêcher de taquiner sa fille avec une bonhomie où perce l'expérience intraitable :

— Tu allais tous les jours chez Rose Ballon et crac ! tu cesses complètement de la voir. Ce manque de suite dans les idées est bien féminin !

On ne donnerait pas moins de trente ans à Lucette. Elle a le sourire maigre, éteint, des gens dont la destinée est finie ; elle a le visage fade, le corsage inhabité des vieilles filles résignées.

Un air sérieux d'institutrice pauvre est dans son regard court, dans des plis de peau défraîchie. Elle commence à ressembler à mademoiselle Tourneur, sa première maîtresse de piano ; elle en reproduira bientôt l'aspect osseux, pointu, endeuillé.

A présent, Marcelin ne trouve pas de différence entre sa femme et sa fille, au point de vue de l'humeur égale et réfléchie.

Lucette n'ouvre plus son piano, ne se met plus à la fenêtre. La journée, le soir,

elle s'attache à des ouvrages d'aiguille' raccommodages et confections utiles" Quant à ça, il n'y a pas à se plaindre ' elle ne se donne qu'à des besognes utiles'

Son assiduité est minutieuse et composée, autant que l'activité ménagère de sa mère.

Marcelin veut bien lui laisser faire une partie des travaux supplémentaires du bureau. Dame! on avouera que c'est

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